Dés que Vincent Macaigne apparaît à l'écran, nous savons qu'il va dévorer le film. Une présence à la fois burlesque et envahissante qui traversera le film en emportant tout sur son passage. Voilà « La bataille de Solferino », c’est le deuxième tour de l'élection présidentielle. Hollande va battre Sarkozy et Vincent est bien décidé à rendre visite à ses enfants tandis que leur mère, journaliste I-Télé, doit filer pour couvrir l'évènement.

afficheOK3_afficheDans une bataille ou un match, il est difficile de ne pas prendre parti. D’un côté une mère élevant seule ses deux enfants et qui doit jongler donc entre son travail – même le dimanche – et la garde de ses petites. De l’autre, le père, Vincent, plus ou moins violent, déjà interné à la suite d’une altercation violente avec son beau frère, et qui a décidé de camper en bas de l’immeuble pour y entrer par la persuasion ou la ruse. Depuis longtemps un juge se mêle de leurs rapports et les droits de visites sont strictement encadrés. Vincent, qui a oublié le rendez-vous de la veille, a bien l’intention de voir ses filles aujourd’hui.

Peut-être aurait-il été possible de mieux équilibrer le rapport de forces, partager les torts. Mais la façon dont se comporte le type dans cette histoire, ces plans de lui faisant le guet dans la rue, s’infiltrant dans l’immeuble, cela m’évoque l’image du harcèlement conjugal. Et La bataille de Solferino devient le portrait d’une femme accablée par la violence des hommes, de la foule. Qu’elle soit finalement obligé de céder, après sa journée de travail éprouvante, à une énième tentative d’incursion de la part de son ex, et qu’elle le reçoive, qu’elle se prenne encore là des baffes et des insultes, tandis que les enfants dorment dans la pièce d’à côté, a quelque chose de proprement insupportable. Nous la verrons petit à petit céder, et même fuir de chez elle, prenant le prétexte de promener le chien du pseudo avocat venu prêter main forte à Vincent. Une très belle scène dans le Paris nocturne de l’ambiance post élection : elle marche l’épaule dénudée, le regard déterminé et inquiet, femme seule au milieu des cris et des embrouilles des petits mecs un peu racailles qui s’échauffent dans l’ambiance post-electorale.

Pendant ce temps là, Vincent s’est installé sur son canapé – victoire du machisme patriarcal – tandis que son mec actuel, revenu lui aussi, se lance dans son apologie, se couchant littéralement devant lui. Peut être ironiquement. Je ne suis pas sûr qu’il s’agisse là du propos de ce film qui a tout l’air d’être devenu une machine incontrôlable. Incontrôlable la foule dans laquelle sont tournées les scènes à Solferino, incontrôlable la large part d’improvisation des dialogues, et surtout incontrôlable Macaigne qui mange l’écran et les autres personnages. Accaparant le verbe, la violence : tant et si bien que des personnes extérieurs aux films en viendront aux mains pour l’expulser de la foule tandis qu’il joue le dingue en hurlant pour récupérer ses enfants ou menaçant tel ou tel acteur d’arrêter devant leur incapacité à lui faire face dans l’une des multiples scènes tendues qui jalonnent le film.

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Face à une telle puissance, le rééquilibrage est difficile. Trouver des torts à Laetitia n’est pas si évident. Même si la réalisatrice dit avoir voulu sortir du schéma mari violent / femme victime[i],  ou prétend que son personnage féminin serait de droite pour une raison étrange (« Sous ses airs de femme de gauche sympathique, Laetitia se comporte par moments comme quelqu’un de droite, notamment en vendant son ex aux flics[1] »), difficile de ne pas prendre son parti. D’une part parce qu’elle est l’un des rares personnage féminin du film, et que tous les autres – masculins – n’en finissent pas de l’invectiver : son compagnon lui donne des conseils d’éducation, un ami lui donne une leçon de vie débile sur un pont dans la nuit, un troisième lui signifie un rappel à la loi sur le droit de visite à 2h du matin etc. Quand à cette histoire de dénonciation à la police, c’est tout de même étonnant – les femmes battues qui portent plainte seraient-elles toutes de droite ? –  d’autant plus qu’elle ne le vend pas aux flics, qu’il est arrêté pour agression sur un passant et que de plus elle ne porte pas plainte.

L’ensemble forme un constat désespérant à la fois sur la politique et sur le couple. La pseudo liesse des militants, comique par sa fausseté, auquel succède la violence. Et la famille déchirée, qui ne peut plus fonctionner que sous la tutelle du juge et des psychiatres. Pour avoir voulu sortir de la caricature du mari violent, le film porte à Vincent plein de petites attentions visant à la rendre sympathique, attachant, simplement un peu paumé, et en tout cas sincère dans son désir de voir ses enfants. Ce qui ne fait que rendre la partie de Laetitia encore plus difficile, face à cet homme séducteur, qui domine même son amant actuel. Elle ne peut alors que céder. Et contre le film même et ce qu’il lui faisait subir, j’ai pris son parti.

La bataille de Solferino, film de Justine Triet, en salles


[1] Rapporté dans « Trois couleurs », n°114.

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