Jeudi 7 décembre 2017. Direction l'AccorHotels Arena sous la flotte et dans le froid pour aller voir un concert. A l'entrée, deux mecs se bastonnent. L'ambiance est posée, je suis prêt pour voir Jul. Qui ça ? Jul, le mec de Marseille qui sort un album tous les 6 mois depuis 4 ans. Généralement en juin (c'est parfait pour se réchauffer l'été en essayant de pêcho des beurettes de luxe dans le carré Vip d'une discothèque de Palavas-les-flots) et en décembre (mais là, la raison m'échappe, vu qu'il doit pas être adepte du vin chaud). Son crédo? La pop urbaine. Wesh alors que ça existe, c'est même écrit sur Spotify.

Jul est l’artiste français le plus écouté en 2017 sur les plateformes de streaming. C’est du lourd. Il faut dire que le mec a des qualités. Déjà, il aime ses fans. C’est sûrement pour ça qu’entre chaque morceau ce soir il sortira un très émouvant : “la vérité, sans vous je serai rien, ma team. Alors merci, merci pour tout. La vérité“. Car oui, Jul remplace systématiquement la majuscule de début de phrase et le point de fin de phrase par un “La vérité”. C’est sûrement parce qu’il connaît plein d’avocats dans le civil, mais on n’en est pas complètement sûr donc on ne dira rien. Surtout que son entourage a l’air vachement dangereux.

Deuxième point positif, Jul lutte contre la baisse du pouvoir d’achat.

Pour ça, il a une mesure simple, basique mais efficace. Il sort parfois des albums gratuits. Histoire de ne pas se faire enfler par le grand capital, il a aussi son propre label. D’or et de platine, que ça s’appelle. DP. Les deux lettres sont écrites en énorme sur l’écran d’une salle blindée qui attend son messie en s’échauffant du selfie. DP. Pour double peine. Ou double pénétration. Car le marseillais nique les gros labels qui le courtisent depuis des plombes. Il ne signera jamais chez vous, bande de racailles, parce que Jul, c’est un pur. Un songwriter qui fait lui-même ses prods et écrit ses textes tout seul, avec un stylo Bic. Un indé qui charbonne uniquement avec ses potos du quartier. Voilà d’où vient sa force. C’est pour ça qu’il est validé par Zidane et qu’il lève sa moto en faisant des Y avec les doigts en même temps. Un super héros des temps modernes qui ressemble à son public.

A quoi ressemble-t-il, ce fameux public ? Des claquettes-chaussettes et des cagoles ? Non.

photo 7Une grosse majorité de 18-25 ans. Beaucoup de banlieusards et de banlieusardes présumés. Quelques parents. Tout le monde est enthousiaste. Ca rit, ça cause, ça se prend pas le chou et ça envoie de la vanne RSA (“Laisse tomber, gros, on va pas acheter des canettes ici elles doivent coûter 1 000 balles“). Ca me change des concerts de folkeux parkinsoniens où le public de trentenaires-quadras frôle l’état de mort cérébrale à chaque accord. Ici, ça sent l’enthousiasme.

Une étrange impression de sérénité m’envahit. Les lumières s’éteignent, une clameur monte, l’immense rideau qui cachait la scène tombe, Jul arrive, un mec saute des gradins pour la fosse en hurlant « Juuuuuullll » et… me tombe sur la tronche. Il disparaît aussitôt dans un public déjà en surchauffe. Après la baston de tout à l’heure, la soirée s’annonce chaude comme un threesome sur la Canebière.

Coiffé comme un footeux de seconde zone, Jul s’est mis sur son 31. Ou plutôt sur son 13 (Bouches-du-Rhône, France), avec un survêt noir brillant floqué du logo D’or et de platine en jaune fluo. La classe. On l’appelle pas l’Ovni pour rien, le gars. Derrière lui, assis sur un grand escalier posé au milieu de la scène, une dizaine de mecs. Tous habillés comme lui. Un peu comme aux débuts du doo-wop, quoi. Sur l’écran géant, la basilique Notre-dame de la garde baigne dans un ciel bleu. Musicalement, je m’attends évidemment au pire. Faut dire que jusqu’ici, j’ai pas écouté grand-chose.

On l’appelle l’Ovni

C’est parti. Après un efficace Je me vois pas briller, il déroge à la règle de base d’une bonne setlist et balance dès le deuxième morceau son tube On m”appelle l’ovni. Ca kicke, c’est efficace, on le sent encore frais. A côté de moi, les gens fument de tout. On n’est pas au Pitchfork festival. Rapidement, je me dis que le mec doit être fan de raclette vu le nombre de “chaud patate” qu’il débite (une bonne quarantaine dans la soirée) entre les morceaux. Et la vérité, c’est qu’il est grave chaud patate en ce début de concert. Son public aussi. Ca s’enjaille de ouf, et moi avec. Je pars dans le turn up, gros. Tout en prenant quelques notes au smartphone pour ce papier parce que que je le veuille ou non, je resterai une baltringue toute ma life. Puis c’est Wesh alors, son morceau Crédit Lyonnais. Jul a le pouvoir de te faire dire oui et je le constate physiquement. Merde, j’ai des frissons. Le froid? Non, l’ambiance. Fuck, je m’étais pourtant promis de démonter le truc en 4. Je dois être malade et couver quelque chose.

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Jul s’en branle comme de sa première chicha et continue d’enquiller les sons. Comme toutes les nouvelles stars, il possède une signature vocale. Immédiatement reconnaissable, elle s’appelle autotune et je suis à peu près certain qu’il est le seul à l’utiliser. Tant pis si je me trompe. Sur scène, c’est un festival d’animations. Mieux que la farandole des desserts au Buffalo Grill de Melun. Le public au taquet a droit à des danseurs, à des mecs en BMX avec caméras Go-pro (et saltos arrière !!) sur le casque qui montent et descendent l’escalier et aussi à un joueur de foot freestyle dont on se demande bien ce qu’il fout là. Jul termine le truc en faisant quelques jongles et un peu de freestyle. Ok, on comprend mieux.

Dans la fosse, c’est l’enfer. Tout le monde danse, connaît les paroles par coeur. Ca sent le shit comme jamais. Mieux, 3 danseurs sur 4 le font en se filmant à bout de bras. Je me demande où l’humanité finira par stocker toutes ces images poignantes mais néanmoins ridicules. Dans le fond, je m’en fous. Mon corps ne me ment pas, je kiffe le moment. Les rageux peuvent aller se faire voir. Sur scène le dispositif scénique frise pourtant l’escroquerie. 4 musiciens (un DJ, un clavier, un batteur et un quatrième…à la guitare synthé) qui ne jouent pas tout le temps. Même quand il y a de la musique. Ca doit être ça, la modernité.

Sur scène, Jul oublie quelques paroles d’un morceau de pourtant nouvel album La tête dans les nuages puis finit par balancer un “Ca fait un an que je suis pas monté sur scène. C’est du sport!”. Après 45 minutes, il sue plus qu’une merguez en fin de barbecue, et je sens que la fin va être difficile pour lui. Quand l’ambiance faiblit un peu, il lance un “ Sinon ma team elle est là ce soir?” et tout le monde répond par l’affirmative. We are together. Et moi aussi. Un gamin de 7 ou 8 ans monte debout sur les épaules de son père et danse debout comme un possédé. Les gradins sont vivants. Putain de communion. Les filles sont hystériques. Sur scène, deux danseuses accompagnent Jul pour un morceau sans être synchros. Tout le monde s’en fout.

Ca ressemble pas trop non plus à un concert de Nick Cave

Jul enchaîne avec un “Ma jolie” qu’il termine par un cœur avec les doigts. Un hommage au professeur Cabrol, sans doute, pionnier de la transplantation cardiaque. “Chaud? Chaud?” En bon cuistot, il surveille le thermostat en permanence. Chaque morceau ressemble au précédent. C’est assez minimaliste. Les intellos diront qu’on a affaire au Steve reich du rap qui fait renaître le son Kompakt d’il y a quinze ans voire à de la minimale wave marseillaise, les plus lucides resteront mesurés et se contenteront de constater que la formule “4 notes de piano + du gros kick à chier de partout” fonctionne.

Soucieux de surprendre ses fans, SuperJulot change de tenue pour Survêt du Milan, en duo avec Moubarak. Cohérent, il arbore un somptueux maillot de foot du Milan AC siglé d’une marque quatarienne. Double placement de produits. C’est alors qu’une moto trial débarque sur scène ! C’est pas à la mécanique ondulatoire qu’on verrait ça, c’est sûr. Wheeling, escaliers, tricks, tout y passe. Même le saut au-dessus d’un danseur allongé. Deux fois. Pendant ce temps, on écoute plus trop ce que dit Jul mais c’est pas si grave. Dans le public, un mec torse nu fait tourner son tee-shirt en l’air sur un titre plus lent, une nana jette son soutien-gorge en hurlant. Ca ressemble pas trop non plus à un concert de Nick Cave.

Je suis resté le même, c’est tout. Je suis comme vous” nous dit Jul. Comme moi, comme moi… Faudrait quand même pas abuser, mais en une phrase, je viens de comprendre la recette de son succès. Jul, c’est toi, c’est moi. Un mec lambda dépassé par son succès qui tient à nous rappeler qu’il reste au contact de la plèbe. Adepte des punchlines BTP, il nous demande de “fissurer la salle de concert“. Il pioche. Physiquement, il y est plus. Carbo, le Jul. En bon manager, il ose un “je fais un couplet, vous faites le deuxième“. Et puis quoi encore ? Les morceaux se terminent à coups de hache, le beat n’est pas toujours dans les temps. On est loin de la perfection mais Jul est dans son truc, sincère, honnête, et tente de nous achever avec un bon petit Tchikita. Ca ne marche pas vraiment, mais le public en redemande. Il est venu pour s’enjailler, a lâché 40 balles et ne compte pas s’arrêter là.

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Pas de bol, le marseillais est définitivement cuit et le grand n’imp’ prend peu à peu le pouvoir. “J’ai bien envie de faire un snap avec vous. Faites tous le signe pour voir“. Il chope un téléphone au premier rang et sort un “Nan nan, pas un Iphone” puis un” C’est quoi le code?“. Le tout avec autotune, bien sûr. Un feat avec Alonzo, un autre avec Lerat Luciano (Full option). Jul respire la joie d’être ici, dans cette salle avec ce public bouillant. Sa team. Son équipe. Soudain, des coupures de presse (enfin de sites internet) défilent sur les écrans géants : Jul n’a plus de permis, Jul fait des fautes, Jul en garde à vue, Jul s’esscusse. Les papiers finissent par prendre feu et brûler sur l’écran. Gros fuck à la presse ou hommage WTF au corps brûlant des pompiers? L’histoire jugera. Sur les écrans tout y passe. Des enjoliveurs qui tournent, des photos des quartiers nord, des mecs en scooter. Pendant Mon bijou, les couples dansent et s’emballent. Merci qui ?

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Mis à part l’acoustique Comme les gens d’ici et un incroyable couplet de Barbie girl en français logé en plein milieu d’un morceau dont le titre m’échappe, le reste est interchangeable. Le public est toujours à fond mais je fatigue. Jul continue mais tient sur les nerfs, loin d’être aussi fort qu’Astérix comme il le prétend dans le joliment troussé Mauvaise journée. Après un Je lève la moto surréaliste, il achève le bordel en faisant venir sur scène une centaine de potes du quartier. “Je vous l’avais promis, les mecs”, dit-il fier. Quelques-uns portent fièrement un drapeau algérien, d’autres tendent à bout de bras disque d’or, disque de platine. Le marseillais remercie la team de Sevran et celle de Sarcelles. Le concert se termine, il est temps de se tirer.

En route, je passe devant une fille qui tient le stand merchandising. Tout est atrocement hideux. Sauf elle et tee-shirt XS Foo Fighters. Dehors, des mecs vendent des posters de Jul à deux euros. Personne n’en prend. Un fonds d’écran passe encore, mais un poster… J’entre dans une brasserie vide. Fin de l’expérience. Merci Jul, c’est bizarre d’écrire ça ici, mais j’ai étrangement kiffé ce concert.

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