27 septembre 2025

Du pire au meilleur, on a demandé à Divine Comedy de classer ses albums

Désormais vétéran de la pop et successful à fond depuis la bande originale du blockbuster américain Wonka, le lutin irlandais revient avec « Rainy Sunday Afternoon », 13ème album de son projet The Divine Comedy. A l’occasion de la sortie de cet album somptueux qui tutoie les sommets d’une discographie désormais monumentale pour tout amateur de pop orchestrale, on lui a demandé de revenir sur les 35 ans du groupe en classant ses albums par ordre de préférence.

Chouette, un nouveau concept sur Gonzaï ? Faute avouée parfois pardonnée, pas vraiment. Puisqu’il faut rendre à César ce qui était en sa possession, avouons que l’idée de demander à un groupe de classer ses albums ne vient pas de nous, mais du feu et excellent site Noisey France, ancienne émanation de Vice. Le média n’est plus, mais cette idée lui survit. Après Ride, Metronomy, Cassius, c’est à Divine Comedy de se prêter à cet exercice peu évident de l’auto-analyse.

(Pour l’interview, j’ai apporté tous ses albums en vinyle. En les voyant, Neil Hannon lève les yeux au ciel et me dit qu’il déteste se voir en photo. Puis je lui tends une feuille avec la liste des 12 albums de Divine Comedy et un stylo pour qu’il l’annote et classe ses albums par ordre de préférence).

NEIL HANNON : L’idée de votre interview me dérange. Vous savez, vous faites toujours le meilleur possible au moment où vous composez, en quelque sorte vous réalisez le seul disque que vous pouviez faire à cet instant. Avec l’expérience, est-ce que vous regardez certains albums en vous disant : “Celui-là, je l’ai réussi, celui-là moins” ? Non, pas vraiment. En tout cas, me concernant, ce n’est pas la bonne façon de voir les choses. Chaque disque est celui que je devais faire à ce moment-là. Bien sûr, tous ont leurs défauts et leurs qualités. Mais il ne s’agit pas de les comparer entre eux. Je ne saurais pas les classer, car ça n’aurait pas de sens.

Aujourd’hui en 2025, après plus de 30 ans d’activité, vous pouvez tout de même en parler comme on parle d’une carrière. Est-ce que vous acceptez de les classer entre eux ?

Neil Hannon : Franchement, non. Et ensuite, il faudrait me poser des questions sur chaque album. Redonnez-moi la feuille, je vais les classer à mon idée.

(Il prend le stylo et annote très rapidement des numéros devant chaque titre. Ravi, je regarde ensuite la feuille et je m’aperçois qu’il a mis le même classement à tous : un numéro 12. Satané irlandais !)

12. FANFARE FOR THE COMIC MUSE (1990)

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Ok, je sens que ça va être difficile de vous convaincre. Comme nous avons peu de temps pour cet entretien, commençons par une question simple. Y a-t-il un album que vous aimez moins que les autres?

Neil Hannon : Probablement « Fanfare for the Comic Muse ». D’ailleurs, je n’aime même pas vraiment le compter dans ma discographie. Ce n’est même pas un album, à peine un mini-album, plutôt un EP rallongé. Et c’était un groupe complètement différent, une autre idée de “The Divine Comedy”.

S’il fallait réenregistrer un morceau de « Fanfare for the Comic Muse » ?

Neil Hannon : Peut-être Bleak Landscape, parce que c’est la plus jolie mélodie. Mais franchement, non. Les paroles sont tellement adolescentes… C’était l’époque où j’apprenais mon métier. A part ce disque-là, je défends tous les autres.

12. LIBERATION (1993)

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Après « Fanfare for the Comic Muse », il y a eu « Liberation », votre véritable premier album, celui où l’on vous a découvert.

Neil Hannon : Oui, c’est la première fois que quelqu’un a vraiment fait attention à moi. J’ai dû faire cinq interviews pour ce disque et je me suis dit : « Mon Dieu, je suis célèbre ! », aha !

C’est aussi l’album où s’affirme votre pop baroque et littéraire. Quelles influences dominaient alors ?

Neil Hannon : À l’époque, surtout Scott Walker et Michael Nyman. Mais aussi des restes du shoegaze que j’adorais : Ride, Slowdive… Sur « Liberation », j’entends encore tout ça.

C’est un disque plus minimaliste dans son orchestration. Un choix artistique ?

Neil Hannon : Pas du tout : c’était faute de moyens. J’aurais volontiers invité tous les musiciens possibles, mais mon patron de label rechignait déjà à payer une seule journée de studio… Alors je suis arrivé avec une mauvaise guitare et un clavier Casio. Finalement, « Liberation » ressemble presque à une glorieuse démo. Heureusement, l’ingénieur Darren Allison m’avait beaucoup aidé, en jouant notamment la batterie.

12. PROMENADE (1994)

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GONZAÏ : Puis vient « Promenade », étonnamment écrit presque en même temps que « Liberation ».

Neil Hannon : Oui, je les ai composés parallèlement, chez mes parents en Irlande du Nord. « Promenade » était pensé comme une œuvre plus conceptuelle, avec une trame narrative. Cette fois, j’ai pu inviter quelques cordes, pas beaucoup, mais assez pour donner de l’ampleur.

Avez-vous songé un jour à monter une version symphonique intégrale de « Promenade » ?

Neil Hannon : J’y ai pensé, ou même à en faire une comédie musicale. Mais en réalité, je suis toujours trop occupé à écrire de nouvelles chansons pour retravailler les anciennes.

12. CASANOVA (1996)

Casanova - The Divine Comedy | Deezer

Là on parle là de votre première percée commerciale. Quand avez-vous senti que Something for the Weekend allait peut-être changer votre carrière ?

Neil Hannon : Dans un taxi à Paris. Maya, de mon label, a reçu un appel : le titre était numéro 15 dans les charts. Je me suis dit : « Ça y est, ça a marché ! » J’avais travaillé très dur, en me disant que je pouvais faire un disque adapté à l’époque, un album qui me ferait remarquer. Contrairement à « Promenade », très influencé par Michael Nyman, j’avais convoqué Dusty Springfield, Adam Faith, John Barry, les Kinks… Et surtout, je voulais être très radio-friendly. Mon envie ? Devenir une putain de pop star !

Derrière le cynisme romantique de « Casanova », il y a aussi une vulnérabilité…

Neil Hannon : Oui, totalement. C’est explicite. J’avais des relations amoureuses, mais je me sentais coupable. Je me disais : « C’est génial… mais est-ce mal ? Suis-je devenu superficiel ? » Cette culpabilité alimente le disque.

12. A SHORT ALBUM ABOUT LOVE (1997)

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Presque un concept-album. Que représente-t-il pour vous aujourd’hui ?

Neil Hannon : Je me souviens surtout de l’énergie du moment. Après « Casanova », j’ai insisté pour enregistrer très vite un nouveau disque, cette fois avec un orchestre au complet. Je n’avais pas assez de chansons, alors j’ai eu l’idée du “short album”, comme “un court-métrage”. Je savais qu’il fallait frapper vite, pendant que le fer était chaud. Ce n’était pas rentable — tout l’argent gagné avec « Casanova » est parti dedans — mais je ne regrette rien.

12. FIN DE SIECLE (1998)

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Puis arrive « Fin de Siècle », sombre, épique et ironique. Était-ce votre réponse au pessimisme fin-de-siècle européen qui régnait alors ?

Neil Hannon : En partie. Je me moquais de cette atmosphère pré-apocalyptique. Finalement, ils avaient raison : tout a dérapé à cette époque ! (rires) Mais surtout, je voulais faire plus grand, plus fort, plus étrange. Un peu comme l’album blanc des gars de Liverpool. C’était exactement ce que je voulais. Pas certain d’y être arrivé mais je n’ai jamais écrit de meilleur single pop que National Express.

GONZAÏ : Et Generation Sex ? On était avant les réseaux sociaux et Tinder…

Neil Hannon : C’est toujours l’une de mes chansons préférées, malgré l’introduction avec Katie Puckrik — mauvaise idée. On a mis la version prévue dans les rééditions, donc écoutez celle-là.

12. REGENERATION (2001)

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Il est produit par Nigel Godrich, le producteur de Radiohead. Vous changez radicalement de ton, de son, de pochette. Pourquoi ?

Neil Hannon : J’avais grandi avec la scène indie guitare de la fin des années 80 : R.E.M., Sonic Youth, Ride… Même si mes chansons restaient marquées par ça, j’avais pris une autre voie avec l’orchestre. Mais je ne voulais pas être enfermé dans l’étiquette “Britpop”. J’ai choisi Nigel parce que j’adorais Radiohead. Le résultat était étrange, un choc de styles, mais intéressant. Certaines chansons ont très bien vieilli en concert.

Dans Perfect Love Song, vous évoquez les Beach Boys…

Neil Hannon : Oui. Brian Wilson est un véritable génie musical. Je n’emploie pas ce mot à la légère, mais lui le mérite. Même si je ne ressens pas de deuil personnel pour des artistes que je ne connais pas. Quand Scott Walker est mort, par exemple, je me suis seulement dit : « Plus de nouvelle musique de lui ». Mais je n’ai pas été triste.

12. ABSENT FRIENDS (2004)

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Etonnamment un album que vous classez lui aussi en 12ème position. Je l’aurais vu plus haut. Il était marqué par un retour à une écriture plus narrative, non ?

Neil Hannon : Exactement. « Regeneration » était très centré sur moi. Avec « Absent Friends », j’ai repris ce qui me rend heureux : inventer des histoires. C’est un disque plus organique, acoustique, avec des orchestrations, mais au service des chansons.

12. VICTORY FOR THE COMIC MUSE (2006)

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On avance un peu avec, toujours en 12ème position et c’est presque normal à présent, « Victory for the Comic Muse » et la fabuleuse chanson Lady of a Certain Age.

Neil Hannon : À l’origine, je l’avais écrite pour Jane Birkin, mais je me suis dit que ce serait délicat à chanter pour elle. Alors je l’ai gardée. Harmoniquement, c’est un pastiche des chansons des années 50-60 que j’adore. Mais comme la chanson fonctionne, ce n’est pas grave.

12. BANG GOES THE KNIGHTHOOD (2010)

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Puis « Bang Goes the Knighthood ». Plus léger, plus ludique, mais un peu bricolo.

Neil Hannon: Oui, c’est l’un de mes disques les plus amusants. De petites vignettes étranges. J’aurais aimé plus de moyens, mais ça reste un disque dont je garde un bon souvenir.

Vos pochettes sont souvent originales. Quelle importance ont-elles pour vous ?

Neil Hannon : Au début, elles arrivaient presque par hasard, au détour d’une séance photo. Puis j’ai voulu contrôler davantage. Depuis des années, j’ai le dernier mot sur tout, y compris les visuels.

12. FOREVERLAND (2016)

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Avec « Foreverland », vous chantez l’amour installé, le couple. Plus difficile que la passion des débuts ?

Neil Hannon : Oui, il est à noter combien il est difficile d’écrire sur d’anciennes relations quand on est marié. Alors j’invente des histoires. Mais « Foreverland » parle beaucoup de moi et Cathy, à l’époque où elle commençait son activité de sauvetage animalier. C’est un disque romantique.

12. OFFICE POLITICS (2019)

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Un album presque expérimental dans votre parcours mais que vous classez quand même en 12ème position.

Neil Hannon : Oui, après avoir beaucoup hésité (Sourire). Un disque très “moi”. J’y ai mis toutes mes obsessions : Ian Dury, Squeeze, la synth-pop, Tom Waits, la musique minimaliste… Et j’ai même bricolé avec de vieux synthés. C’est chaotique, mais fidèle à mes goûts.

Pourquoi attendre ensuite 6 ans avant ce nouvel album, « Rainy Sunday Afternoon » ?

Neil Hannon : Le « best of », la bande original de Wonka, le Covid… Et puis beaucoup de travail en coulisses, notamment les concerts où nous avons rejoué tous les albums. Je n’ai pas chômé contrairement à ce que vous pensez.

Avec une telle discographie, vous devez avoir des morceaux inédits qui dorment dans des tiroirs, non ?

Neil Hannon : Très peu. Si une chanson ne sort pas, c’est qu’elle n’en vaut pas la peine. Mais pour les curieux, tout est dans le coffret rétrospectif : même les plus mauvaises y sont, aha !

Chronique album : The Divine Comedy - Rainy Sunday Afternoon - Sound Of Violence

Votre nouvel album sort le 19 septembre 2025. Après treize disques, comment réussissez-vous encore à surprendre ?

Neil Hannon : Merci de le dire à vos lecteurs en tout cas ! Ça aide d’avoir eu récemment du succès avec le Best of et Wonka. J’ai pu me payer le studio Abbey Road et réfléchir davantage au son. J’ai beaucoup écouté de musique des années 60-70, ça transparaît. Parfois, on dirait un disque de Neil Diamond ou de Glen Campbell. J’ai voulu quelque chose de beau, de chaleureux. Mais il fallait surtout de bonnes chansons pour que ça marche.

Levons le doute, ce nouvel LP est plus que réussi. J’allais oublier de vous demander de le classer dans votre discographie. Tête de classement ou fin de peloton ?

Neil Hannon : Mettons le en 12ème position, non ?

The Divine Comedy //Rainy Sunday Afternoon // PIAS

Tourneur-fraiseur dans le civil, Albert est un membre essentiel de la team. Originaire de Syldavie, grand amateur de biscottes, cet expert du Rapido animera vos soirées cocktail contre rémunération conséquente.

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