Voilà quelques temps, je m’épanchais assez longuement (et disons le, de manière assez confuse) sur deux névroses qui m’obsèdent quotidiennement: la

Voilà quelques temps, je m’épanchais assez longuement (et disons le, de manière assez confuse) sur deux névroses qui m’obsèdent quotidiennement: la modernité et l’importance du mail dans les interactions sociales. Bien que distants au premier abord, ces deux problèmes*, finalement, ne représentent qu’un seul et même cancer (vous ai-je déjà parlé de ma phobie du crabe?) dont la thérapie se situe pile poil entre l’obstination et l’intérêt qu’on manifeste pour les gloires du temps présent.

Ce chapeau vous semble confus? OK. Je développe. C’est bien le minimum que je puisse faire, perdu entre mon cendrier plein et la lumière déclinante du soleil sur les trottoirs de Pigalle où de vieilles dames vous incitent à pénétrer dans 1. des salles obscures et 2. des femmes usées. Voilà pour le décor. Je vous passerai, une fois n’est pas coutume, l’éventail des détails.


Le Cleub, Paris

La recherche de modernité, tout comme l’attente interminable de réponses à des mails qu’on a passés voilà une semaine**, c’est tout simplement une énorme connerie. Je m’en rends compte, maintenant que j’ai raccroché le téléphone et appris la mauvaise nouvelle de la semaine:

“- Salut c’est Bester, je voulais te parler de nouveaux projets que j’ai, peut être que ça pourrait vous intéresser.
– Mouais… mais tu sais on ferme dans un mois, tout l’immeuble va être rasé et le Cleub détruit. En fait là on cherche un nouveau lieu”.

Pendu au bout du fil, j’apprends que le Cleub, squat artistique allait fermer ses portes, après avoir ouvert les bras voilà presque deux ans à des gens qui n’attendaient que ça: une zone de non-droit (en fait un lieu de tolérance, à y réfléchir) où musiciens, artistes et public se retrouvaient tous les week-end pour fumer, écouter des musiques incroyables, boire pas cher, découcher (ou coucher) l’espace d’une soirée… bref, un endroit où la notion de tribu sociale reprenait lentement forme, où le parfum des 60′ sentait bon, pas dans la nostalgie, mais dans l’approche, un lieu où je compris enfin, très récemment, ce que nos parents avaient pu ressentir, et pourquoi les vieux de la vieille me bassinaient avec ces 4/5 ans (1966-1970) qu’on ne retrouverait plus jamais par la suite.

Bien évidemment j’avais trouvé le Cleub sur la carte des résistances culturelles bien après son ouverture. Juste le temps d’écrire dessus pour en faire un coin à la mode, juste le temps de m’inscrire comme un prescripteur culturel de plus qui pensait faire correctement son boulot en parlant d’un truc nouveau. Je pensais donc être en phase avec la modernité: parler de mon époque, des gens qui la façonnent parce qu’ils ne savent “rien faire d’autre que d’être acteurs”.

N’empêche qu’aujourd’hui des tractopelles font chauffer leurs moteurs pour raser le building investi par Juan Trip et sa clique en toute illégalité.


Revenons deux secondes sur Juan Trip. Un OVNI (Ufo!) dans le paysage parisien. Un quarantenaire qui aura tout connu avant de finalement revenir à ses premiers amours, né en 1969 (ça ne s’invente pas), produit des communautés hippies, ancien poulain du label F-Com et iniateur au début des années 90 des raves fantom. Quelques vidéos de cette époque se retrouvent facilement sur Internet. Au début des années 2000, parce que suivre les modes “modernes” ne sert à rien, parce que Basile (son nom à la ville) n’a de toute façon plus la gueule du jeune premier, ne sera plus cité dans les “up to come” qui font bouger la jeunesse à Paris… pour toutes ces raisons, Juan Trip et son band des Bluets repratiquent le rock qu’ils aiment, celui des 60, le chamanique, dans la plus grande impunité.

Ce rock, épris de libertés, de flûtes cosmiques et de lignes de basse bien rondes, où le piano vole, c’est celui des Bluets. Vous l’avez sûrement déjà croisé en fantasmant ce qu’était l’UFO de Joe Boyd à la fin des 60′, lorsque le Floyd jammait encore sur scène. Pendant quelques mois, à Paris, année 2008, on aura pu dire qu’on en était, qu’on avait vu les Bluets faire mal à nos préjugés et nos bras ballants.

“-Le rock à Paris, c’est impossible.
” My ass baby… y avait les Bluets cette année.”

Si vous êtes parvenus jusqu’ici, vous vous demandez à juste titre quel rapport peut bien lier Juan Trip et les mails auxquels vos interlocuteurs ne répondent pas. Mais c’est exactement la même chose. Se voiler la face, ne pas répondre aux mails par manque de temps ou d’intérêt, se borner à croire que le rock en France c’est impossible, que tout est foutu, qu’il est plus important d’accorder une importance médiatique au rock tropical (MGMT ou Iglu & Hartly) qu’à ceux qui usent leurs manches à deux stations de métro.

Juan Trip and the Bluets

L’histoire de la contre-culture ne sera jamais réécrite ou remodelée: de nouveaux lieux s’ouvriront, de nouveaux groupes joueront. Les meilleurs d’entre eux séduiront des masses minimes qui tenteront vainement de relayer l’information. Ils enverront des mails en fusée de détresse et personne ne répondra. La vie est ainsi faite. Certains des groupes, fatigués de manger des cailloux, céderont à l’appel de la modernité et pratiqueront le compromis, les branchés tourneront leur veste, la finance rattrapera les plus doués et les plus serviles, et le rock continuera de se jouer dans des caves. Parce que c’est ainsi que le monde avance, et que la notion d’underground n’a jamais eu pour objectif d’être révélée au grand jour.
Plus que jamais, méfiez-vous des gens qui se disent de l’underground, ce sont dans la plupart des cas des imposteurs qui cherchent une posture, prêts à tous les sacrifices pour exister et faire la couverture d’un magazine.

Pendant ce temps, les Bluets de Juan Trip continueront encore, trouveront un nouveau lieu où créer la culture et le danger. Je continuerai, pour ma part, d’envoyer des mails noyés dans la masse des métadonnées quotidiennes.

Plus que jamais, la solution aux problèmes ne se situe pas forcément dans la réponse que vous attendez.

http://www.myspace.com/thebluetsmusic

*Comme avec tous les problèmes “modernes”, les réponses ne peuvent être apportées que sur un plateau TV avec un journaliste inculte, une chanteuse en promo et un spécialiste/caution intellectuelle qui “répondra à toutes vos interrogations après la coupure pub”.

** Spéciale dédicace au rédacteur en chef de Rolling Stone France.

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