Il s’appelle Jean-Jacques et se cache derrière le graphzine « Couverture » : un abyme de découvertes psychédéliques édité par La Chienne, une maison bien barrée. Depuis tout corniaud, La Chienne est aux côtés des graphistes punk, photographes, faiseurs d’images les plus enragés. Le toutou propose ainsi une myriade de livres expérimentaux, comix, posters, et affiches. Mais dans « un monde de merde plein d’images », comment fait-on pour tenir la barre ? L’indépendance a-t-elle un coût et si oui, à quel prix l’obtient-on ?

Pour reprendre une formule de La Chienne, Jean-Jacques Tachdjian est ce qu’on pourrait appeler un « aficionados du hors-norme moderne ». Sa maison à lui, c’est plus de trente ans d’activisme graphique, un mordu aux mains d’une petite niche curieuse et passionnée. En début d’année, Jean Jacques fait appel à un site de financement participatif pour lancer l’édition numéro 3 de son graphzine à quatre pattes, Couverture. Forcément niveau finance, on se doute que ça sent un peu le sapin.

Nigoul

L’histoire de La Chienne, ce n’est ni une maison d’édition, ni une vieille institutrice qui a eu une révélation sur les contreforts de l’Himalaya pour te paraphraser. Alors : c’est quoi ?

La Chienne, c’est l’histoire d’un fanzine qui dure parce que je ne m’en suis pas encore lassé. J’ai monté Sortez La Chienne en 1986 avec un ami et nous l’avons publié jusqu’en 1992, ainsi que quelques albums et comix. Le format était déjà grand : 30 x 40 cm, comme la collection homonyme de « Futuropolis » ou les premiers « Raw » d’Art Spiegelman et Françoise Mouly. Le goût de publier ne s’est jamais interrompu. Internet n’existait pas encore et nous passions des heures et des jours entiers à écrire aux auteurs ou à leur répondre.

BD, comix, photo, images psyché… Grosso Merdo, ton parti-pris reste la découverte.

En quelque sorte. Nous avions été baigné de comix underground, de presse indépendante et de fanzines depuis longtemps et nous voulions faire un zine qui mette en avant la personnalité graphique des auteurs, en les présentant autrement que dans les habituels A4 ou A5 du fanzinat. Le côté narratif de la BD était secondaire pour nous, nous étions d’abord fans d’images.

C’est quoi le parcours d’un éditeur comme toi : tu es une ancienne rockstar, un ex bédéiste allumé, un graphiste punk à tes heures perdues ?

Héhéhé ! J’ajouterais : « de quartier ». « Graphiste punk de quartier » je trouve que ça a un certain panache à l’heure où tout le monde se croit dans une course à la concurrence pour avoir le droit de vivre au détriment des autres… Comme je te le disais ce n’est qu’une question de plaisir qui n’est pas encore éteint, je n’ai jamais fait ça pour intégrer l’industrie de l’édition et en faire un business, je suis motivé par le plaisir de présenter du mieux que je peux des auteurs et leur travail et je suis heureux quand j’ai pu contribuer à faire découvrir ou redécouvrir des talents qui me ravissent.

« La presse n’a rien à dire, mais tout à vendre »

Il y a quelques années, tu proposes un OVNI dans le genre avec Couverture : ou la participation pleine page d’un artiste dans ce que tu appelles un graphzine. Tu peux nous dire d’où t’est venue l’idée de créer un magazine composé à 100% de couv, et sans textes ?

« La presse n’a rien à dire, mais tout à vendre! ». On applique le concept à la lettre, on fait un journal entier composé uniquement de son emballage : la couverture ! Ce prétexte est en fait une pirouette amusante pour permettre aux auteurs de s’esbaudir.

Le Wall of Fame du mag est plutôt hallucinant : Elzo Durt, Arrache Toi Un Oeil, Nigoull… Ils viennent d’où tous ces gens ?

Depuis l’origine, nous avons su voir les auteurs dont le talent et la force graphique gagnaient à être connu. Nous avons essayé de les accompagner et certains sont devenus très reconnus comme Stéphane Blanquet, Rocco, Mezzo ou Bolino. Aujourd’hui nous voyons la personnalité d’autres auteurs, d’ailleurs Elzo Durt et Arrache Toi Un Oeil ne sont plus des petits nouveaux depuis un bail. Je pense qu’il faut toujours être à l’affût des images nouvelles, d’auteurs qui traduisent leur génération et leur vécu. C’est un vrai bonheur d’être toujours capable de s’émerveiller, il y a tant de gens dont le talent est si fort et si communicatif…

(C) Mathieu Desjardins
(C) Mathieu Desjardins

Tu mets volontairement des artistes de côté, que tu juges ne pas être en phase avec le magazine ?

Je ne conçois pas le fanzinat comme un concours. On ne peut pas juger un talent naissant comme un auteur confirmé, l’un sert de locomotive à l’autre. Comme c’est moi qui sollicite les auteurs, s’ils acceptent et qu’ils pondent une image c’est à moi de la mettre en valeur. Bien sûr il m’est arrivé d’avoir des vedettes qui me prennent de haut, ou des ego boursouflés avec qui ça se passe mal, mais c’est rarissime. Avec Internet, la donne a un peu changé car tout le monde est très vite au courant d’un projet, du coup il y a des participations spontanées et j’essaie au maximum de les inclure quand elles sont sincères et déterminées.

Détrompe-moi : tu n’imposes de thème à personne ? Pas de censure non plus j’imagine ?

Je te détrompe donc ! (Ndlr : merde…) Il y a un thème : c’est le fil conducteur d’un numéro ou d’une publication. Le thème du dernier Couverture c’était, « Sexy science-fiction stories of the post stalinist era ». Il y a une aussi contrainte technique qui est de réaliser une image en deux couleurs seulement. Avec un thème pareil, les auteurs avaient un terrain de jeu assez large : science-fiction 50’s, pin up, imagerie soviet propagandiste… En extrapolant, plein d’autres bricoles pouvaient se greffer. Certains ont des univers si forts qu’il leur était difficile de se glisser dans une telle contrainte, mais du coup ça a créé des heurts très intéressants. En ce qui concerne la censure, bien sûr il y en a, mais elle est éthique et politique, pas sexuelle ou autres, que je considère incensurables.

« L’édition underground, ça ne veut plus dire aujourd’hui ce que ça signifiait à l’origine. »

Sexe, drogues, matriochka, plus c’est barré mieux c’est ?

Chaque auteur a sa propre manière d’intégrer le thème et de le régurgiter à sa sauce et c’est ça qui est intéressant. Bien sûr, plus c’est fort et plus c’est vertigineux ! C’est cette ivresse qui est délicieuse dans les images. Autrefois on allait visiter un musée pour voir des images et on sortait de là avec des émotions terribles, aujourd’hui si on visite un musée on a vu des images avant d’y entrer, en sortant on en reverra encore des centaines, l’intérêt de l’image est complètement différent dans une civilisation dont elle est l’un des fondements.

Il existe tout de même un lien entre tous ces artistes, une valeur commune peut-être ?

72_jiji_uneSans doute. Déjà par le fait qu’ils acceptent de participer à un graphzine, d’y montrer leur travail au milieu de dizaines d’autres. C’est surtout le bonheur de faire des images qui passent souvent avant un esprit carriériste ou mercantile à l’instar des artistes cotés qui se pensent souvent bien au-dessus du simple dessinateur fanzineux. Je suis très fier de pouvoir rassembler des gens aussi divers dans Couverture. Il y a des gens qui viennent de la BD, du graphisme, de l’art plastique, de l’illustration, du street art, de l’édition du fanzinat… De tous les âges (16 à 73 ans) et de plein de pays. J’ai toujours aimé le côté « underground » de l’édition, même si ça ne veut plus dire aujourd’hui ce que ça signifiait à l’origine.
Mais si, comme je le souhaite, la production de masse du monde capitaliste disparaît un jour, les valeurs conférées au travail des artistes et les productions qui le montreront ne seront plus une panacée. Chaque ville, lieu, groupe social trouvera ses propres affinités avec des auteurs qui n’auront plus comme but de « réussir » dans un milieu, mais de vivre leur travail au quotidien, d’en changer et de le développer.

Début 2014, pour financer la troisième édition de ton graphzine Couverture. tu lances le projet sur un site de financement participatif. Beaucoup l’envisagent, certains le décrient. Comment t’y es venu ?

Ca coûte des sous de mettre de l’encre sur du papier ! Il y a eu une vague de livres de luxe avec des auteurs récents qui ont inondé les étals des librairies dans les années 2000, tous fabriqués en Chine. J’avais assisté à une présentation du site Ulule et je me suis dit : « why not » !  Je suis très content que ça ait marché et je vais procéder de la même façon pour des projets futurs. Ca permet de faire mieux, de produire pour les gens qui en veulent vraiment, donc d’éviter les rapaces de la distribution et le circuit de l’industrie de l’édition. De toute façon, on ne joue pas dans la même cour, leur but étant de faire des piles de bouquins en tête de gondoles dans les hypermarchés.

« Ce monde verra la fin de la production de masse ».

L’idée c’est de rester indépendant à tout prix ?

C’est la condition sine qua non de la liberté. L’édition dans un système comme le nôtre est obligée de faire des concessions pour survivre. Le risque est de ne faire que pour engranger des profits, l’auteur et le lecteur sont des paramètres à la place d’être la raison d’être de l’éditeur. Au-delà du fait que je me demande si les banquiers vont mettre rapidement la main sur le crowdfunding ou faire interdire le principe du financement participatif en utilisant des armés d’avocats grassement payés, je me dis que c’est une des pierres qui consolideront la route qui peut mener à un monde post néo-libéral. Ce monde verra la fin de la production et de la distribution de masse, la fin des évaluations liberticides et de l’esclavage consenti. Il y aura bien une phase de transition avec un consommariat bébête qui fera perdurer un temps le capitalisme mais bon, in fine ça ne pourra pas durer…

Alors tu fais comment pour survivre au sein de l’industrie de l’Edition avec un grand E (mais un petit slip) ? Ton quotidien, c’est un max de débrouille, un peu de sommeil et beaucoup de bricole ?

C’est ma vie ! Je fais ça parce que ça me donne mon oxygène. J’ai un baby blues après chaque projet. Jusqu’à présent la plupart de mes éditions perdaient de l’argent, peut être qu’avec le financement participatif je vais pouvoir être plus serein et en plus faire des choses encore plus belles, enfin je l’espère. Le Couverture n°3 est un bel exemple, prévu pour être publié en 32 pages il est finalement sorti en 64 pour le même prix…

Tu es tout seul derrière tout ça non ?

Oui j’officie tout seul sur La Chienne depuis bien longtemps, mais chaque projet permet de nouvelles rencontres, des découvertes et des surprises énormes. En fait chaque projet est gros de l’ensemble des personnes qui y contribuent. Je ne suis que le chef d’orchestre, avec un soupçon de mécano et de paperassier, ah ah !

Le dernier numéro de Couverture (et les autres) en vente sur :
http://www.lachienne.com/

Couverture N3

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