Il aurait pu devenir le pire gâchis de la comédie française de ces dix dernières années, et il a fallu une belle rencontre (Michel Hazanavicius), des risques importants et une perpétuelle remise en question pour aborder frontalement l’empire du cinéma français. Le côté obscur, refusant les rires et autres bouffonneries, s’est senti obligé de s’abaisser devant ce corps en furie, qui parle, danse et intellectualise discrètement tout ce qu’il touche.

Dujardin, je ne suis pas là pour vous conter fleurette avec sa biographie. On connaît son histoire par coeur ; les années galère, le passage sur M6 et l’émission télé-crochet de Laurent Boyer, la consécration avec le groupe NousCNous et Un gars une fille… Puis le cinéma, avec Brice de Nice, 99Francs, OSS 117 et l’adoubement de Robert de Niro lui remettant la Palme d’interprétation pour The Artist lors du dernier Festival de Cannes. Je me dois, en revanche, de soulever une anecdote qui m’a toujours fait croire en Dujardin : au début des années 2000, je travaillais dans un Virgin, rayon vidéo. Tous les samedis, je voyais le futur OSS 117 arpenter les couloirs de mon rayon, cherchant désespérément un film de Richard Quine, Deux têtes folles, sorte de mise en abîme sur le cinéma et remake inavoué de La Fête à Henriette de Julien Duvivier. Très vite, et honteusement, je hissai ce grand gaillard dans mon top 5 des acteurs à suivre. Honteusement, car il me fallut ce détail cinéphilique pour accepter cet acteur dans ma famille. C’est bête, mais c’est comme ça ! Il m’est arrivé par la suite de converser sur quelques classiques de la comédie américaine avec Dujardin, d’être en désaccord avec lui, tout en observant sa rapidité d’exécution, son analyse assez subtile, et surtout une propension à vouloir travailler et questionner le rire sous toutes ses formes. Puis un jour, je reçus enfin le DVD qu’il cherchait, et c’est ainsi que Jean Dujardin disparut de ma vie.

Quand suivirent des films ratés tels que Mariages !, L’Amour aux trousses ou bien 99Francs, je me sentis trahi par cette orientation facile et simpliste sans comprendre, à l’époque, qu’il lui manquait l’essentiel : un metteur en scène ! Ce doublon tant espéré, il put le caresser avec Hazanavicius, rigolo de la première heure dont le film détourné, La Classe américaine, avait été auréolé de succès. Le diptyque de l’espion français réac’ est en quelque sorte la suite cinématographique de cette Classe américaine. Hazanavicius réussit à exister en développant sa propre sensibilité cinématographique tout en filmant sans équivoque. Il lui fallait pour cela un corps qui pouvait conjuguer l’adresse, le style, la cool attitude et surtout un verbe tranchant.

Dujardin était ce corps idéal.

Quand on (re)voit The Artist, les démons du cinéma surgissent assez facilement. D’emblée, Dujardin devient le croisement entre un Rudolph Valentino pour le succès public (ne s’appelle-t-il pas George Valentin dans le film ?), et un Douglas Fairbanks pour son histoire privée (grande star du muet qui connut la déchéance avec l’arrivée du parlant, et finit par se marier avec sa maîtresse et actrice, Mary Pickford). Personnellement, je l’associe à Gene Kelly, qui connut son heure de gloire alors qu’il approchait la quarantaine, renouvelant la comédie musicale en imposant sa présence musclée et robuste, tout en mettant en avant le sujet qu’il aérait par des essais musicaux contemplatifs.

Dujardin, à sa manière, pénètre de force dans la maison Cinéma en tentant d’exister avec un corps impatient. Légèrement érotique, largement élastique, il joue énormément de ses mimiques sans trop appuyer sur ce qui pourrait devenir une facilité, un cliché en somme. C’est le principal défaut de ses premiers films, où l’acteur voulait à tout prix montrer aux autres (les professionnels de la profession, les critiques de cinéma… les spectateurs) qu’il pouvait tout faire et qu’il savait faire rire. A partir du moment où sa grandiloquence fut canalisée par un texte intelligent, il put esquiver ses tics et se plonger dans une véritable réflexion du rire. Comment le faire ? En conciliant d’une part la caricature, et surtout l’irréalisme. Dujardin réussit, par l’élasticité de son corps, à se moquer de son propre personnage tout en lui donnant de grands airs. En découle une certaine tendresse, due à la tristesse de la situation. Quand Valentin, dans The Artist, tente de prouver sa fidélité à sa femme, il le fait en se confrontant à son chien, donc à un acolyte dont il s’amuse à reproduire les mêmes gestes. Cet instant sublime fonctionne, car il y a une forme de moquerie envers lui-même littéralement mise en évidence. Tristesse due aux doutes de sa femme, et tendresse liée à la réaction finale de Valentin. C’est un burlesque suranné, mais qui lui permet d’exister en tant que tel !

OSS 117 et Valentin sont deux anti-héros qui ont la particularité d’avoir un égo surdimensionné et de tromper dans un narcissisme indubitable. C’est aussi le sacerdoce de tout acteur qui se respecte. Jouant avec cette carte peu évidente pour ses confrères et consœurs, Dujardin pousse très loin la moquerie en s’auto-flagellant, en refusant les vannes faciles et en alignant la démesure de son corps sur un texte précis. The Artist, film muet, devait être le passage obligatoire pour Dujardin, qui confronte dans cette configuration le slapstick (ou burlesque) à la mélancolie des comédies romantiques. Même s’il ne parle pas, Dujardin est très expressif dans ses gestes, dans ses mimiques, dans ses déhanchements. Il parle à sa manière en s’amourachant de la réceptivité du spectateur lambda. Celui qui aime voir des films comme des portes entrouvertes, pour mieux s’approcher de l’écran.

Et maintenant on va où ? Dujardin peut devenir le Jerry Lewis du cinéma français (ou, plus près de chez nous, un Bourvil ou un Coluche), en alternant comédies et drames intimistes. Pour cela, il devra constamment élever la barre en s’associant à des réalisateurs exigeants. Pour l’instant, ni Nicole Garcia, ni Bertrand Blier ne surent apprivoiser la fameuse grandiloquence de corps robuste et impatient. Dujardin a besoin, pour exister, d’un binôme qui daigne répondre à la question : « Qu’est-ce que le cinéma ? », sous peine de ne devenir qu’un autre souvenir.

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