Vous êtes allé voir Mesrine? Au cinéma. Ça, c'est fort ! Parce que, attention ! le bonhomme, c'était quelqu'un.

Vous êtes allé voir Mesrine? Au cinéma. Ça, c’est fort ! Parce que, attention ! le bonhomme, c’était quelqu’un. Notre envoyé spécial habitué des fauteuil Club, l’incurable Guy-Michel Thor, se souvient, entre un cognac et deux rouflaquettes, de la grande époque. Loin des modes, loin des scenarios. Juste-au-corps idéal pour les gilets pare-balles.

“Je me souviens trop bien de la grande époque. En maillot blanc avec sa moustache rangée dans le masque-à-gaz en couverture de Paris Match. Un fusil d’assaut au poing, une de ces pétoires à filer les miquettes à quiconque…

Mesrine, c’est le type à qui aucune prison ne résistait, aucune banque ne résistait, aucune femme ne résistait. Il volait aux riches pour donner aux pauvresses de la place Clichy, corrigeait les pisse-copies de Minute, remettait la police à sa place, celle qu’on doit laisser dans le même état qu’on a trouvé en entrant. C’était notre James Bond à nous. D’ailleurs il a même été soupçonné de travailler pour nos services secrets. Enfin au début.

J’avais même cru qu’il était rentré dans mon garage par effraction pour me tirer ma R14 bleu EDF. Vous savez, celle en forme de poire (un peu comme ma femme maintenant, je m’égare)

A ce moment-là on hébergeait un copain, un réalisateur québécois nommé Jean Bissonette qui m’avait fait faire un ou deux passages dans un feuilleton de la belle province. Il avait je ne sais quoi comme projet de distribution en France et dormait à la maison, et il nous racontait le soir après souper comment Mesrine avait ridiculisé leurs prisons, leur système judiciaire, et puis leur projet d’indépendance en bramant son célèbre “Vive le Québec libre !” devant les caméras.

Ces histoires-là, tous les trucs qu’il a fait là-bas, sa réputation tout ça… on en menait pas large à l’heure de se coucher. On lui avait prêté notre chambre avec ma femme et nous on dormait dans la banquette. Un soir, en pleine nuit, j’entends du bruit dans la rue, puis comme un froissement. Alors je me lève et par la fenêtre je vois un type à genoux en train de forcer mon garage. Avec un complice à deux pas. Ni une ni deux, j’enfile une robe de chambre et je fonce décrocher le fusil de papa qu’est toujours dans le vestibule avec le sanglier qu’il a descendu en 57. Je suis arrivé dans la rue face au mec et j’ai gueulé “haut les mains” en braquant le canon sur lui. Il s’est redressé et m’a regardé.

J’oublierai jamais ses yeux trop bizarres et sa moustache raide comme celle des instits. Derrière lui, il y avait une nénette, immobile. C’est à ce moment-là que j’ai pensé : cela pourrait être Mesrine. Et j’ai vraiment failli pisser dans ma robe de chambre. Ça aurait pu. Vraiment, c’était l’époque, c’était son genre. Et dans ma caboche, ça a été clair que je jouais ma vie. Alors j’ai pensé qu’un type comme lui, le seul truc qu’il aurait en respect c’est un mec qui se démonte pas. J’ai remonté mon fusil dans le creux de mon épaule et je l’ai mis en joue en tentant d’empêcher mes cannes de trembler, et j’ai dit d’une voix froide et sèche :
“Si tu pars maintenant, tu pars vivant”

C’était la réplique que me tenait un gendarme dans le téléfilm de Jean.

Il est parti en marchant très calmement, sans me quitter des yeux, comme pour dire “Toi t’en es un, et un vrai”. C’était ça Mesrine. Un dur, mais un dur respectueux. Et à l’époque je vous jure que ça manquait.
Pompidou, Mesmer, c’est l’époque de rien du tout. 1973, c’est Il venait d’avoir 18 ans et Laisse les gondoles à Venise, que des trucs biens mais tristes. Même les Stones pleurnichent Angie… Et Polnareff nous abandonne pour les amériques. Pareil là-bas, c’est le début de la fin, des travestis partout et plus un seul cowboy nulle part. Les merveilleuses années soixante se tiraient. D’ailleurs on ne voyait plus de Vespa nulle part.

Alors pendant six ans encore, jusqu’en 79, c’était lui le héro. L’homme. Plus encore que Jean-Paul Belmondo (qui sortit quand même Flic Ou Voyou la même année). Un symbole. Plus fort que Ringo.

Puis, je l’avais vu tomber de son piédestal (Mesrine, pas Ringo). Vingt et une balles haute vélocité, tirées par l’unité spéciale anti-Mesrine de la brigade anti-gang. J’étais là quand ils l’ont abattu. Je revenais des puces de St Ouen où j’avais été vendre la lava-lamp que m’avait offerte Petula Clark. J’en ai tiré juste assez pour acheter un poster dédicacé de B.B. qui venait d’annoncer son retrait du cinéma. Cela m’avait fait un truc à regarder dans le bouchon qu’ils avaient provoqué Porte de Clignancourt. Mesrine et Bardot sont définitivement unis dans ma mémoire.

83 CSG 75. En passant le long de la carlingue de la BMW les flics avaient des regards carnassiers. De chasseurs de safari, posant à côté d’un lion mort. Ils m’ont froidement dévisagé. Mais j’ai tenu le regard. Parce que Guy-Michel et Mesrine appartiennent à la même race. Celle des hommes qui ont pris leur destin en main, plutôt que de le subir. Je le lui devais.

Et puis je suis rentré à Enghein, parce que ça m’avait tout de même sacrément foutu en retard.

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