De Metz, je connaissais très peu, pour ne pas dire que je ne connaissais presque rien, ou alors dans une vie antérieure éventuellement. Metz, je l'avais ajouté récemment parmi les groupes de pop dont le nom n'a rien à voir avec leur lieu de résidence; quelque part entre Suede, I'm From Barcelona, Beirut, Stockholm Monsters, Architecture In Helsinki, etc. Quant à la bande de Seattle nommée Metz, la petite ville aux lumières étincelantes incarne sans doute un terrain d'excitation à égalité avec le café réchauffé et la noisette. Vérification et validation à l'occasion de la nouvelle édition des Musiques Volantes, la Metz est dite ; c'est l'endroit où se rendre pour y rester à vie.

Le live reste cette dernière préciosité qui se vit dans un lieu-dit puisque le réel ne se télécharge pas encore ; le festival des Musiques Volantes, lui, s’exporte et permet à tout un chacun de prendre le train en marche, de se trouver à égale distance. La nouvelle édition a cette année pris son élan à Metz pour mieux bifurquer entre temps par Bordeaux, Montpellier, Nantes, Strasbourg et même Paillettes-bourg, euh Paris pardon, du 7 au 24 Novembre dernier. Ouverture du monde et fermeture de ce dernier ; avec l’Internet, on peut tout voir tout écouter  partout en se situant nulle part sur la carte. Ce soir, The Soft Moon, Zombie Zombie, Ty Segall, Xiu Xiu et compagnie jouent à domicile (sic), à Metz donc, en cette belle soirée de la mi Novembre jusqu’à minuit avant de reprendre la route. L’occasion de sortir un peu, parce que finalement même quand on sort à Paris, on ne sort finalement jamais de Paris.

En une nuit seulement, difficile de faire connaissance avec une ville ; se perdre reste encore le moyen le plus efficace d’en faire le tour. Guidé par les flèches qui disent que c’est par là et les piétons qui répètent l’indication des flèches, attiré par les lueurs juste derrière les clochers comme un moustique dans les entrailles du grille pain estival. Dans moins d’un mois, c’est la fin du monde. Seul le détail compte à rebours désormais. Point d’arrivée de la rédemption : une salle qui se reconnaît quand on l’interpelle Les Trinitaires. Oui, c’est moi, amène-toi, c’est le lieu de la nuit où il fait jour – et où il fait beau parce qu’il y fait froid (Soft Moon et compagnie). Pile au cœur des bâtiments, une courette qu’on croirait de collège avec des collages de fleurs en coton (reconstitution approximative) qui flottent/clignotent au-dessus des clients transformés en patients ; très, très longue file pour accéder à la fontaine consignée, du jamais vu. Aucun vestiaire à l’horizon, j’aurais dû laisser la télécommande à l’hôtel ainsi que le pommeau de douche, tant pis ; à cette saison fatidique, les humains doivent accepter leur douloureuse condition de portes-manteaux. Sur le plan de la carte, si l’on devait en piocher une dans le paquet des stratégies obliques de Brian Eno, celle-ci invectiverait « rend les murs épileptiques » ; du noir et du blanc, ce soir, mais successivement, par alternance stroboscopique. Ty Segall : du old school avec une new soul malgré tout, ça se lit entre les lignes de basse. Soft Moon : on relance des classiques avec une classe supérieure aux simples copieurs. Zombie Zombie : le futur est rétrodégradable, on remonte le chronomètre pour faire péter les câbles du post-futur. Quant aux « sessions acoustiques » : un point d’orgue où l’on revient à l’état de naissance ; pureté, bouts de ficelles, hurlements étouffés, silence de plume, silence de plomb, stop.

Les spectateurs, autant de touches de synthétiseurs sur lesquels on pianote une ambiance de, comme on dit, post-apocalypse. Mais au fait, pourquoi « post » ? Pourquoi pas plutôt synchro-apocalypse ? La musique qui se joue soutient les effondrements et non pas le calme après la tempête. En l’ère 2010, il n’y a rien de plus vivant que ce qui révèle les morts, rien de plus entraînant que le râle de fin de séjour, comme un robot qui délire de perdre sa fonction de robot, comme un corps dans les flammes en train de se débattre de l’agonie ; la carte des stratégies obliques est…vitale, pas de temps à prendre ou à perdre, c’est pareil. Ty Segall, Soft Moon, Zombie Zombie : de la musique de survie, il faudrait presque le lire avec détachement, de musique de sur-vie, avant l’extinction des feux rouges pour que le crash homme-automobile ait bien lieu, en temps et en heure.

« L’industrie du disque a mis beaucoup plus de temps à se construire qu’à se déconstruire. Il y a dix ans, on a senti un peu la base trembler. Il y a cinq ans, ça commençait à se fissurer. Aujourd’hui, c’est un champ de ruine. »

La citation est de Blackmail. Que fait la police du plan vigipirate au lieu de contrôler ces bombes de l’underground ? Elle met des boule Quiès (quand est-ce qu’ils refourgueront dans les salles des masques de sommeil ? Du ruban adhésif ?). Et pendant ce temps, la salle des Trinitaires accueille à bras ouverts ce Ty Segall qui, cette année satanée, a juré au nom de la trinité. Ajouté à cela, sous son blase, environ une demie douzaine de disques multipliée par trois et l’hyperactivité qui pousse dans les derniers retranchements. Il faut faire vite certes mais ça fait une épitaphe monstrueuse tout de même. Bon, la musique sera sauvée du massacre, après tout les hommes de l’orchestre du Titanic ne sont-ils pas les derniers à tenir le bon bout de corde jusqu’à la pendaison du bateau ? « Negative Beat » répond la tribu locale des musiciens de Negative Beat, personnes charmantes croisés sous les cotons bizarroïdes qui conjurent le sort et croit au futur qu’ils voient se décomposer tranquillement.  «  2012, ce n’est pas une catastrophe naturelle – plus la peur de la catastrophe qui engendrerait le chaos. Je vois mal comment les choses peuvent aller mieux, comment on pourrait s’en sortir. » m’avait murmuré Mondkopf.

Etienne Jaumet, quant à lui, me dit dans la même courette et dans l’autre oreillette qu’il trouve Soft Moon trop référencé. Ca tombe à pic : sur leur dernier album, il y a Remember The Future. Tout se recoupe : Luis Vasquez et ses hommes de mains se rappellent de ceux qui faisaient l’avenir quand on n’y était pas encore. Pour le savoir, pas besoin de boule à  facette de cristal, suffit juste d’avoir suffisamment d’érudition pour choisir les meilleures intuitions musicales d’antan. Vasquez fait donc une musique post-futur-du-passé, vous suivez? Sacro-synchro. Il n’est donc ni dépassé (en retard) ni déplacé (en avance) et il préfère l’oraison à l’horizon, tout va bien jusqu’ici. Puisque de toute façon le monde va se suicider d’ici peu de milliers de tics tacs et que, du coup, en 2085, personne ne pourra reprendre les ébauches sonores de Soft Moon. Il a raison de faire référence au même futur qui a eu le temps depuis de devenir notre présent. Lequel ? Ironie du sort, le non-futur (Ty Segall confirme avec There Is No Tomorrow). Chaos. Perte de contrôle. Dysfonctionnement des machines. Triturations. Fragmentations des esprits. Feux d’artifice sanguinaires. Dispatchwork. Apocalypse à rebours à moins que zéro et sans suites impériales, c’est le dernier album point barre, déjà, et c’est pareil pour tout le monde, les hommes mourront libres et égaux en droits.

« En Afrique, où j’ai habité, l’espace ou le temps représentent des loisirs. Les paysages, pareil, tout est arrêté en pleine construction. Tout est ruine, partout. Même en banlieue de Dakar, les maisons en parpaing, que de la ruine. Un des seuls endroits où l’errance est possible, permise. Ici, sur le périph’, tu peux t’évader. Mais tout ça, je l’ai perdu, ça me rend fou »

Ici, la citation est de Koudlam. Bon et sinon, le patronyme Soft Moon n’est qu’une façade, il n’y a bien là-dedans que la lune indolente pour rester soft. Quant au reste… On se dit souvent que les groupes ne pourraient pas porter un nom différent du leur. C’est véridique. Mais, par exemple, The Cure – principale influence de Soft Moon – c’est tout sauf une solution buvable contre la dépression, non ? Faux : ça te démontre que quelqu’un peut aller encore plus mal que toi. Soft Moon, c’est surtout la timidité artificielle de Vasquez, l’homme qui occupe du terrain par le retrait ; il y a toujours plus de chance de briller dans l’ombre, un peu comme Dieu, le Diable, une boîte de sardine dans le caniveau à minuit ou la lune sur l’écran noir implacable, en effet. Sa musique semble, en revanche, le dépasser, comme un miroir déformant qui ferait dire à celui qui le regarde : « C’est moi, ça ? ». Le concerné déclare qu’il ne regarde pas qui ne regarde que lui, c’est-à-dire, comme dit Kino dans son interview parue précédemment, son public-victime. Parfois un sourire à reculons entre les lumières. Souvent une danse improbable, pour montrer l’exemple, surtout pour éviter d’être cerné par les flashs.
Le public, victime ? Oui peut-être, mais coupable aussi de l’espionner à travers l’œillet de son téléphone ou à œil désapé (familier de « oeil nu ») en plein rapport avec ses machines qu’il caresse, effleure, tâte, déflore, agresse et qui répondent, le pouls en furie, par le vrombissement. C’est bien connu, la répétition est une forme de changement ; les mouvements mécaniques engendrent la rouille ou l’orgasme. « Le chaos, on le vit au jour le jour, c’est la non-projection. Le chaos, c’est dans l’incertitude constante » m’avait avoué Arthur Peschaud. La tension puis la détente, euh non, la détente (du flingue), puis la (chute de) tension. Pendant ce temps Vasquez se sert de ses instruments de la même manière qu’un batteur, en background  en et par principe. Certes il y a The Drums pour peut-être soutenir implicitement la cause de la baguette ou des disques-concepts genre Drums Not Dead (Liars, 2006) ou des albums solos de batteurs, mais au fond, la batterie reste au fond de l’orchestre, comme le battant reste enseveli sous des couches de chair. Fini aussi ce mauvais vieux temps ; Zombie Zombie en place deux et au premier rang, quatre pairs de baguettes se chahutant dans une harmonie des plus perturbantes, le jour ne devrait pas tarder à ne pas se lever. Jaumet regarde sa montre ; tic tac, tic tac, tic tac tic tac,  un dernier, allez. Un dernier quoi ? Verre pour la route ? Ce show n’est qu’une longue prolongation et le monde est une boule à facette qui tourne à l’envers ; on prie fort le Saint Sauveur (pas le bar, le barbu) qu’ils nous laissent dans ce Black Paradise quelques siècles encore. « [La fin du monde] nan, putain c’est pas trop tôt ! Qu’ilscrèvent tous ces connards» m’avait conclut Le Prince Harry. Bonne nuit à jamais.

http://www.musiques-volantes.org/

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