Un festival BD ne doit pas être confondu avec un banal festoche de musique où ça boit de la bière côté public et du gros vin côté VIP, où l’on passe sa journée à marcher au milieu d’un banc de fans absolus juvénilement bornés, prêts à tout pour approcher leur idole un stylo à la main. Ou bien si ? Enquête dans la banlieue chic du Sud-Est, entre clichés et esquisses.

Aix en Provence. Quelques paysannes peu farouches enveloppées de lin blanc jouent dans des champs de lavande s’étendant à l’infini… Bollocks ! Dégagez ça de votre tête et rappelez-vous qu’on est à trente bornes de Marseille. Aix c’est donc la 212e Ville-des-peintres © du bottin, une ville qui fait office le restant de l’année de banlieue riche pour les buccorhodaniens qui ne se voient pas construire leur piscine sur les hauteurs du vieux port. Grouik. Probablement plus par peur d’être nuitamment visités par un Jean-Louis Costes esseulé au sortir de l’Embobineuse, mais c’est une autre histoire. Et Aix, donc : ville romaine, pierre de taille, tailles de guêpe, gaies promeneuses, jupettes blanches, et plein de gosses de riches qui gambadent. Deuxième cliché : les Marseillais sont convaincus qu’on a plus de chance d’y marcher sur un billet de 500€ que sur une merde de rottweiler. Dixit Bruno Bessadi (auteur de bande-dessinée, comme vous l’aurez compris), confirmant ainsi après les vannes Carambar de Lanfeust qu’on ne manque pas d’humour drôle chez Soleil Productions. Pour ma part, après 48 heures à en battre le pavé, cette ville je l’avais plutôt en affection. Le genre de coin plus propice à emmener sa nana en week-end amoureux quand on n’a pas réussi à décrocher Venise sur lastminute.com, qu’à faire venir des alcooliques notoires exposer leur libido et bipolarité à de jeunes cadres inscrits à France Loisirs. Et pourtant.

Dura sex : c’est d’Aix !

Hop une blagounette coquinette pour latinistes con-convaincus. Sinon vous auriez décroché. Oui parce que vous commencez à vous demander pourquoi je vous gave avec cette ville de moindre importance au lieu d’aborder les auteurs et la bière. Parce qu’il faut bien que vous compreniez un truc majeur comme le doigt que je plante dans l’humour à gros nez : autant d’expos qui ne soient pas de simples planches collées au mur, il n’y a pas dix villes en France pour l’assumer. Financièrement et moralement. Et c’est un type  qui vient de se voir refuser une subvention pour le même sujet qui vous parle. Savez-vous pourquoi, bande de fluokikids ? Parce qu’un festival normal c’est ça :

Vous vous garez avec difficulté sur un trottoir et vous suivez la longue file qui marche vers la Cité du Livre. Là, personne ne sait où est le responsable presse ni n’est au courant de vos demandes d’interview. Les tours-de-cou sont en self-service, si vous voulez vous devenez Presse en jaune ou Accred en vert ; et non ils n’ont pas le même en bleu pour aller avec mes yeux, j’ai demandé. La logique du gratuitisme décomplexé : tout en entrée libre donc pourquoi se fatiguer à gérer hein ? Autour de vous, des familles en poussettes défilent, tournent et cherchent un truc rigolo (ce mot horrible est le pétainisme de l’humour) qui allierait un personnage perpétuellement habillé du même maillot et son compagnon animal rusé et altruiste. Plus loin, des ados pistent leur idole en vue de lui faire gribouiller un truc mal foutu et dénué d’émotion mais susceptible de faire grimper la cote de leur album cartonné de chez Glénat. Rectangulaire, vernis, Ikea-friendly. Un album étudié pour tenir longtemps, vieillir en cave. Un album fait pour être fermé et rangé. Pas lu. Comme une bagnole dont on rangerait les pneus après chaque sortie. Vous mettriez votre Hi-Fi au fond d’un coffre vous ? Angoisses…

Dès les premiers pas vous repérez la librairie car tout est fait pour. Plus loin, mais surtout pas trop, impossible de manquer la queue devant Bastien ‘romantique’ Vivès ou Lewis Trondheim. La BD moderne bouge avec La Poste… Autour, une série de conférences pour que chaque auteur inconnu et pauvre puisse présenter son CV à un parterre d’amateurs qui se foutent bien de la « déjà formidable maturité de ce trait ». En langage commun : « ton dessin commence à ressembler à tous les autres, c’est chouette tu deviens vendable Monsieur le dessineux ». La queue devant Vivès devient indécente. Du bétail, mais que voulez-vous, seul le bétail compte.

Vous allez à la buvette où vous payerez votre bière malgré l’accred. Autre lieu, même mœurs : des expositions font la part belle à l’art pompier avec couleurs au kilomètre de gouache et dramatisme historico-chiant. Pas de doute, cette retranscription, subventionnée par le Département, du lynchage d’un curé par un étudiant d’Angoulême a bien mérité d’être rachetée par Casterman ; qu’elle finisse au pilon. Des petits mickeys ont été remplacés par des guerrières en cuir mangagatisées ou des bluettes remplies de gamines à gros yeux de jouets Pet Shop (Hasbro copyrighted) qui font le bonheur de gentils handicapés. Caution pro, on fait aussi des tables rondes sérieuses avec lunettes sur le nez, où l’intervieweur demande systématiquement « Et vous avez fait quelle école ? » et autres « Comment êtes-vous venu au dessin ? »

En rentrant, vous rédigerez un compte-rendu choupinou en s’extasiant de la longévité de la série XIII et de la reconnaissance tardive de l’heroic-fantasy si longtemps décriée.

Logiquement ça donnerait ça. Si l’on fait abstraction des difficultés à se garer, aux 8e Rencontres, il y avait – c’est vrai hélas –  tout cela, mais aussi – merci – il y avait tout le reste.

Pour vous refoutre les pieds sur terre, il y eu un rappel au désordre vers 16h : saturation des amplis, un hurlement retentit en violence gratuite. Sur la scène, Jean-Christophe Menu laisse apparaître plusieurs craintes au milieu d’un mauvais show bukowskien. Entre deux chants d’ivrognes (à tue-tête s’il vous plaît), le dictateur émérite de L’Association revient sur sa récente thèse en bafouillant. Postillons volent, idées rampent avec difficulté. Au 1er rang, l’équipe de tête du Dernier Cri sourit en toute amitié. A ma gauche, Morvandiau traduit mentalement ces gargouillis en véritables déclarations censées (quel homme !). Je suis émerveillé et effrayé. A se demander comment ce type rougeaud en Converse, veste en jean et T-shirt Engin Explosif Improvisé qui donne du fil à retordre à l’intervieweur, a pu aider l’accouchement de tant d’œuvres majeures de la littérature moderne, pousser, suggérer, éditer en somme. Étalée, étirée, accrochée, répandue. La réponse se trouve tout autour de moi, même pas cachée. Aix sans complexe assume sa dîme.

Sous des voûtes classées, la ville accueille les planches réécrites, étendues, renversées, de 20 ans de production à L’Association dont les seuls auteurs défilent devant les cadres. Normal, c’est génial mais trop élitiste. Une grosse expo de Caroline Sury devrait subir le même regard bovin mais pour limiter les frais ou garantir un public elle a été plantée à Marseille où je n’irai pas. N’empêche, faut des bollocks pour réussir à mettre de l’argent public dans du Dernier Cri. Ailleurs, du dessin sur/dans/autour/avec des boîtes d’allumettes pour mieux représenter des extincteurs c’est déjà amusant, mais faire décorer intégralement un cube de 2,50m de côté c’est déjà plus couillu. Carte blanche, Marthès Bathori y prolonge son utopie porcine en musée de la guerre, avec création d’une cellule et de son maton en papier mâché ; une Japonaise invite des siamoises dans un pub qui aurait plu à Carl Barks ; Moolinex lâche un chiotte qu’il entoure de vinyles où Sœur Sourire se fait élargir et Madness côtoie Garcimore. Combien de Caran d’Ache devront y laisser leur vie avant que vous compreniez que la BD ne s’arrête pas au bord d’une case ? Que les couleurs bavent plus loin qu’une couv’. Plus clair encore, le gros déballage foutraque du catch mexicain de Jimmy Pantera fait sourire mais c’est déjà s’enfoncer très loin dans la mare : des gens avec des masques et des histoires factices, un côté ciné-chiqué, de belles aventures émotionnelles simples, basiques, humaines. Un univers qui dégouline. Ceux qui sont repartis avec une dédicace et des souvenirs de rues pavées ont raté le coche. Aix l’a atteint. Et le lendemain, Menu arborait le même maillot à l’AG de l’Asso. Dites donc, jusqu’où s’étend la BD dans la vie normale ?

http://www.bd-aix.com/2011/

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