Roadie (ou machiniste itinérant en français) : « désigne un employé qui voyage sur la route avec les artistes et groupes de musique lors de leurs tournées. » Si la définition Wikipédia est plutôt vague, mon expérience aux cotés de Faust reste, avec le recul, un sacré pacte avec le Diable.

Peut-être n’aurais-je dû m’en contenter lorsque j’acceptai la proposition de Jean-Hervé Péron, membre fondateur du groupe allemand Faust, quand il me proposa de les suivre pour leur tournée anglaise : « Conduire le van, installer le matos, travailler beaucoup, peu de sommeil et très peu d’argent. C’est pas du gâteau mais ça vaut mieux ça que de se planter le doigt dans le nez ! ». Super, mais tenir du polystyrène à dix centimètres en dessous d’une tronçonneuse tenue par un mec bourré, ce n’était pas vraiment prévu dans le contrat.

Du roadie, je n’avais en tête que certaines images clichées extraites de films. En gros, des mecs baraqués, toujours en noir, plutôt peu bavards, trop occupés à conduire les camions, installant/désinstallant le matos et toujours prêts à aider les musiciens lors des prestations scéniques. Roadie… autant dire un monde inconnu. Etant du genre à apprendre vite, le mode de vie du bon roadie faustien s’est bien vite imposé à moi, me faisant un plaisir de partager avec vous ces quelques moments clés. Au cas où on vous propose l’aventure, que vous soyez prévenu !

Maximum overdrive

« Le plus important lorsque l’on part en tournée avec Faust, c’est la bouffe ! » Dès le premier jour, Jean-Hervé (dit JHP, pour la suite du récit) me met au parfum. Je comprends mieux le petit panier en osier rempli de pain, de fromage, de bouteilles d’eau et d’œufs durs personnalisés à la main pour chacun des voyageurs, soit moi-même, JHP, James Johnston (guitares, claviers) et Géraldine Swayne (guitares, claviers, voix). A l’instar de Barracuda, Zappi Diermaier, le batteur de Faust, préfère l’avion. Veinard…

Une fois la partie bouffe préparée, reste l’itinéraire. Pour cela, le camion customisé de JHP est désormais équipé d’une formidable Miss Garmin, belle machine de 10x7cm, grisonnante à la voix pleine de charme autoritaire. Vingt minutes plus tard, une fois toutes les options étudiées, surtout les plus inutiles, on entre les différentes adresses du parcours s’étalant sur sept jours : Birmingham, Glasgow, Manchester, Wrexham, Minhead et Londres. Et comme un roadie, ça conduit, me voilà donc au volant du Ford Transit… pour dix mètres seulement. Me revient à l’esprit qu’en Angleterre, la conduite s’effectue à gauche. Maîtrisant admirablement sa colère, JHP reprend le volant. Il est 11 heures dumatin, arrivée prévue à Birmingham, 15h. Ca commence bien.

La batterie infernale

Cumulant presque 120 ans à eux deux, les deux krautrockers n’en ont toujours pas fini avec les bricolages et le bordel scénique. Conçue par Jean-Hervé pour son pote Zappi, la batterie de Faust aura effrayé plus d’un stage-manager lors de cette tournée. Dépassant les deux mètres cinquante de longueur sur deux de hauteur, le tout emboîté sur une structure de métal et de bambous où s’accrochent une lame de scie circulaire, des plaques métalliques amplifiées et des tubes en fer, la machine de guerre laisse perplexe, moi y compris. La première fois, il me faut une bonne heure, aidé de JHP et des autres pour la monter l’engin. Après deux jours, je maîtrise enfin la bête, ce qui me vaudra l’admiration des régisseurs de l’ATP festival qui s’inquiètent principalement de la stabilité de la batterie qui, à l’image du groupe, tangue de partout mais émet de jolis sons à base de tubes en métal qui s’entrechoquent. En toute logique, Zappi, Diermaier – dont de gros problèmes de dos justifient une aide permanente pour l’installation de la structure – ne peut s’empêcher de traîner derrière pour remettre en place chaque percussion installée. Pris d’une crise d’égo, je rabroue le géant chauve et l’engage à dégager illico de la scène. Sans broncher, Zappi s’exécute, devant un JHP est admiratif. Le soundcheck peut commencer, ma pause clope également.

Tracklist

Le laps de temps entre balances et  concert est en général très court, le groupe ayant rarement une première partie. Moins de deux heures, juste le temps de grignoter un vieux bout de fromage, s’empiffrer de vin anglais et surtout s’attaquer à la set-list du jour. Tous à terre, le brainstorming commence. « Faut mettre tout de suite l’ambiance, on se fait Pythagoras et on enchaîne sur Fresh Air ». Tout le monde acquiesce à la proposition de JHP et les regards se tournent vers moi : « Bonne idée ! Enquiller un vieux morceau avec un inédit, ça le fait grave ». Tout le monde est rassuré, moi aussi. Jamais écouté Fresh Air, le titre n’est jamais sorti en CD. Au moins, demain, je saurai de quoi il retourne.
Alternance entre vieux morceaux, improvisations et inédits, le programme du show semble bien équilibré. On me demande mon avis une dernière fois. « Euh… C’est d’enfer ! Mais suis-je vraiment obligé de tenir le polystyrène destiné à être détruit par la tronçonneuse à la fin du 6ème morceau ? ». JHP me rassure, un verre de whisky plein à la main, promis, il maîtrise l’engin à essence depuis tant d’années, jamais eu de blessés. Son verre est désormais vide, je suis on ne peut plus serein.

Tronçonneuse

Il faut le savoir, fricotter avec Faust équivaut à affronter de – très – près un outil qu’on peut aisément considérer comme extrêmement dangereux: une tronçonneuse, par exemple. Utilisée depuis les années 90 lors de leur« retour » sur la scène internationale, la tronçonneuse de JHP est désormais l’outil parfait pour euphoriser les foules. Souvent brandie en l’air au milieu du public, JHP affirme « contrôler la bête » et savoir quand il faut ou non pointer la lame à quelques centimètres du visage d’une personne. L’expérience ? Sûrement.

Le nouveau délire du leader barbu à lunettes s’avère plutôt original : à la fin d’un morceau déterminé, chacun part en délire noise avec l’instrument de son choix. Guitares, percus, claviers poussés au maximum sont ainsi « accompagnés » d’une meuleuse d’angle, de la fameuse tronçonneuse et parfois, d’un brise-béton. Cette partie est généralement définie sur la set-list comme « Tools ». Logique.

Le tout se termine dans un magma sonore soi-disant musical où JHP s’évertue à écrire un mot sur une plaque de polystyrène à l’aide de l’engin préféré de Letherface. Ludique, visuel, ça fait toujours son effet, remarquez. Mais après avoir passé une heure à fixer comme un malade ce PUTAIN de poly sur une structure bien renforcée par du gaffer (le scotch du roadie, NDR) et des trépieds pour micros, la tronçonneuse refuse de démarrer en plein show à cause d’un manque… d’essence. JHP ne me gueule même pas dessus, il accourt vers moi en plein show (armé, of course) puis éclate de rire… Moi pas.

Fin du concert. Deux minutes à peine et Jean-Hervé me saute déjà dessus : « Demain, faut que tu chopes de l’essence et de l’huile mon grand ! Et faudra me trouver un autre poly, je vois un truc super grand, tu vois, que je puisse marquer un mot fort, ce sera super ! ». Il est une heure du matin, et dans huit heures nous serons déjà à Wrexham. Le nom du Castorama local (B &Q, il y en a dans toutes les villes que l’on visite) à peine noté, et toujours autant de mal avec la conduite à gauche. « Un taxi et c’est torché ? « Si c’était si simple…

Opération polystyrène

« Alors, tu vois mon grand, il faut un mélange 50/1, éventuellement du 25/1, ok ? ». OK. Un taxi. Direction la zone industrielle. B & Q. Section outillage, à la recherche du responsable. Explication rapide du problème et le type m’embarque vers le rayon correspondant. Une tronçonneuse, un français, étrange… Soudain, le vendeur tilte :

Mais vous faites quoi avec une tronçonneuse ?
Et bien, c’est pour un concert…
Un concert ?!
Oui, le groupe Faust est en concert ce soir.
Faust, le groupe allemand ?
Oui ! Vous voulez venir, suis sûr que JHP va aimer le fait que vous les connaissiez, c’est tellement rare…
Ah non, désolé, j’ peux pas, j’ai barbecue.

Voilà qui est réglé. Un passage au rayon bâtiment pour choper le plus gros poly possible et me voilà en caisse. Le taxi à qui j’ai demandé d’attendre est heureusement toujours là, interpellé par la taille du polystyrène : « Ça ne va jamais entrer ! » Ah oui, merde. JHP m’a dit d’y aller en camion, c’est sûr, c’est plus grand… Bon, la manière forte. Je checke les dimensions et hop, un bon coup de pied et un tiers de la plaque se détache. Un coup de poing par là, un autre coup de pied. Le chauffeur se marre, moi je panique. Putain, il va être furieux le vieux JHP, je suis un roadie mort. Ça rentre, même s’il ne reste finalement qu’une moitié de la plaque. Je chope de l’essence et je rentre. JHP m’attend et voit la plaque; je me confonds en excuse pour l’état du truc : « C’était la dernière, il m’ont fait un prix, désolé… ». Péron exulte et trouve la plaque géniale, elle a vécu et tout et tout. Comme quoi: un baril d’essence, une plaque usée, le bonheur ne tient finalement pas à grand-chose…

Atypique festival

Avant dernier concert à l’ATP festival, parrainé cette année par Pavement. Faust joue juste après le groupe américain, dans la deuxième salle. C’est sûr, il y aura du public. Surtout que la « famille » s’est agrandie pour ce concert. Quelques musiciens en plus et Carina, la femme de JHP ; on est treize dont huit seront sur scène le soir même.

Il est dix-huit heures, direction la salle. Débarquement du matos, installations, soundcheck rapide et direction backstage pour un repas alcoolisé. Le whisky descend bien vite ce soir. JHP en a déjà torché quatre en moins de quinze minutes. Aïe. La salle est bondée, les musiciens sont tendus.

Le concert, lui, commence plutôt bien. Moi, à la gauche de la scène, à deux mètres de Jean-Hervé. Au bout de dix minutes, quelque chose se passe. La bouteille d’eau mise à disposition du chanteur barbu lui sert finalement à prendre une douche, elle aussi improvisée. De l’eau partout et la bouteille qui vole sur la scène. Rien de grave, c’est sûr, mais les ingés sons, un peu trop coincés, font déjà la grimace. Puis soudain, tout s’emballe. L’adrénaline vient littéralement de faire péter les plombs de JHP: La guitare tombe, les câbles de débranchent et un micro s’étale sur les pédales de l’un des guitaristes. Mais le plus inquiétant, c’est encore l’approche imminente du passage « Tools ». « Il faut enlever la tronçonneuse ! » s’inquiète Carina. Bonne idée, Mais qui se fera engueuler après le show, si le joujou préféré de notre bonhomme n’est plus là ? Un passage musical un peu creux et je m’approche de JHP, confiant. « Jean-Hervé, je t’en supplie, fais gaffe avec la chainsaw ». Sourire béat, il acquiesce. Be careful with that axe, Eugène…

C’est officiel, maintenant ça pète et sature de partout. JHP soulève le drap qui cachait l’engin du diable et la démarre avant de la brandir en l’air. Je me précipite vers le poly pour maintenir la structure sous les tressautements violents de la machine. JHP saute sur une enceinte et commence l’écriture du mot du jour, chien. Pourquoi ? Trop compliqué à expliquer ici. Il bourrine le salop. J’agrippe le pied de micro de toutes mes forces. La lame pénètre le poly et je lève les yeux pour la contempler à dix centimètres de ma tête. La foule est en délire, ça stimule notre massacreur, qui brandit bien haut la machine, d’une seule main. Je rappelle qu’il est sur une enceinte, un peu en équilibre, la foule est à environ un mètre cinquante derrière lui.

À force de s’acharner comme un fou furieux, JHP arrête son atelier écriture temporaire et bondit sur scène, tronçonneuse toujours à la main. Il s’avance maintenant vers Géraldine pour la surprendre en lui brandissant l’engin à quelques centimètres du visage, puis se précipite sur James pour un pseudo duel « guitare VS chainsaw ». La lame découpe l’instrument, un peu, et James de s’écarter immédiatement. Rapide coup d’œil vers les coulisses pour s’apercevoir que le stage manager se tient la tête, paniqué. Profitant d’un moment d’égarement de JHP, je récupère la machine encore en marche et la sors de scène. Jean-Hervé ne bronche pas et se retire dans son coin, avant de finalement se ramasser par terre.

« C’est un scandale ! » Non, ce n’est pas une allusion à George Marchais, mais bel et bien le stage manager qui maintenant me pourrit la gueule dès la fin du show. Lâche, je lui dis que je ne n’étais « pas au courant « puis me réfugie derrière la batterie, que je démonte.

Le groupe, lui, aura une sérieuse explication avec l’organisation du festival, remettant même en cause le paiement du show. Blacklisté de l’ATP, et oui, Faust l’a fait.

Ce n’est qu’un au revoir…

Lendemain plus calme, JHP est d’une gentillesse incroyable, en pleine forme, direction Londres. Je m’inquiète quand même :

Faut acheter un poly pour ce soir ? Vous serez dix sur scène et elle fait 1/4 de celle de l’ATP…

– Te fais pas de bile mon grand, pas de tronçonneuse ce soir, j’en ai marre de cette connerie.

À l’arrière du camion, Géraldine et James exultent de joie : « Goodbye chainsaw ! ». À Londres, au Corsica, le concert est exceptionnel. De la vraie musique, un peu de bruit, du bordel, un bon public et pas d’outils superflus. La tournée se termine au mieux. Un rappel, Krautrock, classique faustien qui claque tout le monde. Interminable, C’est Zappi lui-même qui met fin au concert en faisant une sortie out stage, ultra théâtrale. Une petite jeune fille lui tend la main pour l’aider à s’extraire de la micro scène bondée, tout le monde applaudit. Il est dimanche, on se sépare tous. Pas vu passé la semaine. Pas visité grand chose, je ne sais même pas ce qu’il s’est passé dans le monde, trop occupé par cette PUTAIN de tronçonneuse. Être un roadie pour Faust ne laisse décidément pas beaucoup de place à la vie, la vraie. « Dis moi Julien, tu fais quoi en Septembre ? On a une tournée de dix jours en Allemagne…» me demande Zappi. Rapide projection dans l’avenir: du boulot, peu de thunes, pas de sommeil, mal bouffe et toujours cette putain de tronç….

« Cool, je n’ai rien de prévu normalement, on remet ça ? »

http://www.myspace.com/faustpages
Photos : Julien Perrin

13 commentaires

  1. Je peux te filer le CV du mec si tu veux, mais question drôle, c’est à voir et pour le reste Bester, tu dis vrai, méchant et stupide!

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