A peine remis de sa coupe du monde, achevée ces derniers jours dans un délire de tapas et de coupes mulets en l’honneur du vainqueur, Denis Brogniart reçoit un texto l’enjoignant d’enfiler une chemise neuve et une apparence de professionnel du plateau aux néons fascisants et à l’ambiance figée. Pas d’antenne aujourd’hui, mais un rendez-vous avec Eric Hannezo, chef du service des sports de TF1.

Plus on est de foot, etc...

En entrant dans le bureau, Denis vérifie une dernière fois l’état de ses J.M. Weston et s’attarde sur la déco murale. Sur le papier peint larme de pétrole, dans un cadre verni, un portrait 100% gouache bouffonnant de Thierry Roland en pleine action, micro vibrant, Opinel et Cochonou dans les mains:

« Ok, ne va pas raconter à Nonce Paolini que j’ai le portrait d’un concurrent dans mon bureau…mais faut reconnaitre qu’on prospère toujours sur son héritage. Il nous a tout appris : pour mieux faire vibrer le spectateur, il faut se mettre à son niveau. Le commentaire imprécis, les statistiques éculées, et surtout, le coup de gueule en cachant les yeux de la vierge Marie pour la fourrer en douce. C’était voulu, qu’est-ce que tu crois ? Sacré Thierry, notre Père qui êtes aux vieux ! »

Sur le mur d’en face, accrochée à une punaise, un dessin d’enfant représentant Christian Jeanpierre entouré des apôtres veillant sur lui : Léomessi, DJdrogba, Titihenry, Saméto, Xaviniesta. En tenue latex de super héros aux couleurs de leur équipe respective, ils protègent le petit Christian d’une armée de méchants gribouillée avec colère. Le coup de crayon est enfantin mais on reconnait Raymond Domenech, Mark Van Bommel, ou Sepp Blatter brisant une caméra:

« Il l’a appelé Autoportrait en Crayola. Je l’enlèverais bien mais il passe chaque jour dans mon bureau manger des BN et m’emprunter des albums de Supertramp. »

La musique.  C’était donc ça qui dérangeait Denis depuis qu’il avait franchi la porte. Les volutes hormonales d’un clavier qu’on égorge au sextoy l’indisposaient franchement. Et puis qu’est-ce que c’est que ce rencard, le tour des photos de famille et maintenant une invitation musicale à goûter au cuir du canapé ?

« C’est le dernier Gonzales, tu parles, un nom comme ça. La direction  artistique voulait habiller les sujets sur la Rojà avec, mais ce con là n’est même pas foutu de chanter en espagnol. Et puis qui irait danser là-dessus ? On dirait du Sebastien Tellier  défoncé à l’aftershave de tonton. »

Denis prend place sur le canapé. Il est un peu à cran, ce qui est toujours mauvais signe dans un débriefing.

« Alors Denis, cette coupe du monde, beau vainqueur n’est-ce pas ? »

L’Espagne, c’était une sacrée équipe ! De la joie de vivre digne d’une colonie de vacance, des passes à n’en plus finir, un rythme ronronnant, sans soubresaut jamais. On aurait dit une leçon de piano, une ballade en barque sur la Vilaine, l’équipe de France de Handball. Et puis, c’est toujours rassurant quand les gentils gagnent à la fin.

« Et sur le plan personnel, animer le Mag tous les jours, c’était pas trop dur ? »

Le plus difficile, ça avait été de passer de la Nouvelle-Calédonie à l’Afrique du Sud d’Issy-les-Moulineaux. Mais Franck Leboeuf était là pour faire la transition, heureusement. Et puis, il a de l’humour à revendre Franck. Il a réussi à caser en direct que les Africains jouaient comme des morts-de-faim. Quelle poilade.

« Hmm, je crois qu’il tentait de concurrencer Xavier Gravelaine qui, sur France 2, avait balancé que les Allemands n’arrivaient pas à trouver la solution finale. Justement, les anciens de 98, ils t’ont offert un contenu suffisant ? »

Suffisant, tu parles. C’est toujours utile l’œil d’un expert. Alors deux, trois et tous d’accord, à tous les niveaux en plus. La mission était de se concentrer avant tout sur une équipe éliminée dès le premier tour, pour avoir le moins possible à parler de football : on peut cacher son incompétence sur 90 minutes, mais mieux vaut rester prudent. Alors trois anciens de l’équipe de France pour oublier qu’il y a eu une coupe du monde en 2002 et se vautrer dans des certitudes désintéressées quant à la situation actuelle, on ne pouvait rêver mieux. Et cet amour du maillot, même dans l’ennui de la retraite à 35 ans, c’était touchant. Les voir se proposer pour aider les instances à rendre le monde Bleu meilleur avant même l’élimination définitive, sûr que ça a du toucher les téléspectateurs attristés. L’autre avantage du nombre, c’est qu’il est encore plus aisé de remplir vingt minutes d’émission chaque jour. On fouille rapidement dans les autres médias, la une de L’Equipe et les podcasts de RMC, pour définir la polémique du jour, et on laisse nos trois gusses décramponnés brasser du vent dans le même sens, chacun leur tour.

« Bon, très bien. Honnêtement, ça a été un franc succès. Il faut toujours répéter à l’infini la vérité quand on est sûr de l’avoir trouvée, même si on ne l’a pas cherchée bien loin. Tu vois Denis, c’est pour cela qu’on t’a choisi. Ce travail de mise en condition d’un scénario préétabli, tu le fais déjà très bien sur Koh-Lanta. »

C’était vrai. Ca lui laissait les formules de politesse et le plus beau costume à Denis. Celui du chef d’orchestre de la médiocrité aux dents blanches, touillant les erreurs de syntaxes, les égos boursoufflés et les analyses parfumées à la rancœur. Pour en faire une soupe tiède qu’on ingurgite sans avoir faim, sans réfléchir. Effectivement sa spécialité à Denis, vrai cordon bleu blanc rouge, Père Dodu du débat sportif.

« Donc, prêt à remettre le couvert pour l’Euro dans deux ans ? Tiens, d’ici là on aura sans doute réussi à embaucher Pierre Menès, vous pourrez parler popote et chemises Armand Thierry. »

N’ayant que trop répété ce geste en un mois, Denis Brogniart acquiesce alors à ce qu’on lui dit, sourit mécaniquement et s’éclipse discrètement. Demain, il faudra trouver à s’occuper, remplir le vide entre une saison de Koh-Lanta et une compétition sportive. C’est sa spécialité.

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