A la manière d’un vieux slip sale qu’on retournerait parce que la machine du propre n’a pas tourné, paraissent ces jours-ci des inédits de Bukowski tirés des kilomètres de rebuts inusités de son vivant, bien après que son ‘’Journal d’un vieux dégueulasse’’ l’a rendu célèbre. Loin d’être un doggy bag stylistique, les chroniques compilées dans ‘’Le retour du vieux dégueulasse’’ ont de beaux restes. Allons-y avec les doigts.

Mise en page 1Les éditeurs de chez Grasset n’ont pas dû réfléchir bien longtemps en apprenant que trainaient au fond de la cave des centaines de feuillets jamais publiés. Pensez tout de même, pile poil vingt ans après la mort du prolifique Chinaski, ça tombe même plutôt bien dites donc. Surtout dans cette époque où barbes savamment taillées et fripes vintage nous rappellent qu’avant de devenir une mode, la précarité était un mode de vie pour certains. Voire pour tout le monde. Voire pour Bukowski. Qui tirera de ses années à trimer au service postal la sève de ses premiers succès. L’histoire est connue, la la la. Si l’on transposait cette histoire dans la France des 35H, on obtiendrait la vie d’un caissier chez Monoprix qui après s’être enfilé des centaines de boîtes de conserve sur la machine à code barres trouverait la force d’écrire des chefs-d’œuvre en se démontant la tête à coups de Ricard dans son deux pièces sordide de la place Pigalle même pas muni d’un free WiFi. Bien évidemment, ce type n’existe pas. Revenons-en à Bukowski, à sa part de fiction-science.
Deux ans avant que ne soit publié le désormais mythique Journal d’un vieux dégueulasse chez City Lights, en 1969, l’écrivain en est encore à honorer un fanzine underground de Los Angeles, Open City, pour des collaborations régulières à 10 dollars par semaine. Pisser de la copie est un doux euphémisme, Hank s’y fait la main sans regarder le compteur, on y devine déjà le style qui fera l’homme, et tous ses livres de débauche qu’on empile dans nos bibliothèques Ikéa sans avoir conscience d’être devenu l’un de ceux que Bukowski détestait tant, petit blanc conformiste et sûr de ses gouts de bourgeois bohème qui flirte avec la marge en refusant pourtant de manger des cailloux. Fin de parenthèse. Au mois d’avril 1969, l’Open City de John Bryan – figure de la presse underground des sixties – met la clef sous la porte et par un jeu de transfert digne du mercato, c’est finalement le Los Angeles Free Press qui récupère les « Notes of a Dirty Old Man » du type qui s’apprête à quitter son boulot de postier. Tout cela est certes un peu décousu, mais une fois encore Bukowski s’accrochera aux branches, y publiant ses chroniques jusqu’à la presque fin du journal, en 1975. Soit, en cumulé, près de huit ans de contributions où, ayant gagné ses galons d’auteur pouvant chanter le bottin en sifflant dans une bouteille de bière, Bukowski écrira tout ce qui lui passe par la tête, au propre comme au figuré…

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Le retour du vieux dégueulasse
, au-delà de l’effet fanfare américaine déclenché chez les libraires, est donc l’occasion d’une séance de rattrapage pour toutes les chroniques mises de côté à la sortie de Journal d’un vieux dégueulasse. Comme on n’attrape pas les lecteurs de Bukowski avec un Perrier menthe, il est évidemment question de bibine, de harpies étonnamment réticentes à l’infidélité et de tickets perdants sur des chevaux qui ne gagnent pas. Difficile de se réinventer, surtout après sa mort… Pour autant, et pour peu qu’on soit fan de l’œuvre bukowskienne, ces vieilles nouvelles histoires méritaient autant d’être publiées que de rester au placard. Car entendons nous bien, pas de surprise ; une seule histoire de Bukowski est un bon résumé de l’œuvre intégrale, le sel du bordel ne tient pas vraiment dans la lecture exhaustive de ses livres, mais plutôt dans le plaisir que procure cette impression de variation sur le même thème où putes, alcool, peignoir, gnole et paris hippiques se répètent à l’infini comme un remake littéraire d’Un jour sans fin compressé en moins de 300 pages. Et donc ici, pas de surprise. Et plusieurs nouvelles qu’on ne lit que d’un œil, quand on n’en tourne pas les pages en accéléré après voir lu pour la énième fois l’histoire de l’écrivain de Los Angeles s’embrouillant avec un pilier de bar, ou l’histoire de l’écrivain de Los Angeles s’envolant pour une conférence dans un bled pourri à la recherche d’une street cred’, d’une femme à sauter ou d’un pack de six (voire les trois en même temps). Bon. Dire que Le retour du vieux dégueulasse s’avère moins passionnant que, au hasard, Journal d’un vieux dégueulasse, c’est une porte ouverte défoncée avec une pantoufle. Le livre terminé, tout cela pourrait faire le même effet que le préquel de Star Wars ; mais découvrir la genèse du génie embryonnaire quarante ans après la guerre pour s’en offusquer, c’est encore pire.

tumblr_mkp633jbz21qzck5vo1_1280Car comme dirait celui qui incarnera plus tard Hank à l’écran dans un pathétique remake nommé Californication, « la vérité est ailleurs ». La vérité du livre, si tant est qu’il y ait quelque chose de véritable dans ces nouvelles écrites par l’homme qui valait un million de bobards, tient aux quelques fictions (celle du serial killer d’aéroport tirée du Los Angeles Free Press de 75 et celle nommée My friend, the gambler, datant de 84, sont à ce titre des chefs-d’œuvre) ne mettant pas en scène la propre vie de l’auteur. Derrière l’image surestimée du poète et celle de l’alcoolo notoire se cache effectivement une facette moins (re)connue chez Bukowski, celle du storyteller capable de vous embarquer dans des histoires qu’il n’a pas vécu. C’est l’une des grandes leçons du recueil de nouvelles post-mortem, et l’un de ces rares moments où le clichesque cède sa place au littéraire. En creux, et parce que toutes ces nouvelles n’en font finalement qu’une, une poignée de catch-phrase qui n’ont pas pris une ride sont un écho inconscient au monde moderne. Qu’il s’agisse de crise énergétique ou de géopolitique, Hank visait déjà étonnamment juste et quelques savoureux aphorismes grappillés ça et là suffisent à s’en convaincre :

« Chaque mois, un nouveau pays fait son entrée dans le club des puissances nucléaires. Le monde change. Plus personne n’a le droit à l’erreur ».

« Envahir un pays est à peine plus intelligent que repasser son permis de conduire. Mais rapport aux couillonnades, au temps perdu et au gâchis, c’est du pareil au même ».

« Qui aurait pu concevoir que les Arabes, grâce à leur quasi-monopole pétrolier, seraient chez nous la cause de licenciements en masse et d’un nouveau mode de vie : vitesse limitée à 90 sur le sautoroutes, heure d’été perpétuelle pour économiser l’énergie, trogne réjouie des violeurs, cambrioleurs et assassins, peur de laisser allumée trop longtemps sa télé… »

Traduit en français par Gérard Guégan (traducteur historique de Bukowski, et co-fondateur des Editions du Sagittaire avec Raphaël Sorin) et son fils Alexandre, Le retour du vieux dégueulasse est donc à découvrir comme un coucou de l’au-delà, plutôt que comme un testament. Un livre à conseiller, surtout, à ceux qui savent lire entre les lignes. Et qui savent s’émouvoir de ces suites de mots qui, savamment alignés, font le même effet qu’avoir le tiercé dans le bon ordre : « On avait trop bu pour faire quoi que ce soit. On s’est endormis, enlacés comme des initiales ».

Charles Bukowski // Le retour du vieux dégueulasse // Grasset

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