Déjà auteur d’un remarquable diptyque livre/expo au sujet des pissotières, Marc Martin poursuit son œuvre en s’attaquant cette fois-ci aux modes d’être du mâle.

Somme hybride, ambiguë, peu orthodoxe, à mi-chemin entre le livre d’art, le roman photo et l’essai théorique, Beau menteur, du photographe Marc Martin ressemble follement à son modèle, Benjamin, homme multiple ou « pour tout être », la vingtaine, légèrement barbu, à la fois lui-même et autre. Lui-même parce que Benjamin est un garçon viril qui porte sur lui et sans doute en lui les stigmates de la masculinité. Et autre car justement, ce livre a pour sujet le viril et son autre, le non-viril, le neutre, le féminin.

Publications – Marc Martin

Tel un compte-rendu photographique et réflexif d’une exploration des pôles du genre humain, ce livre-créature éclaire, au travers de « l’œil fétichisant » du photographe, les zones sombres de la masculinité plurielle, dégenrée ou dérangée par rapport aux canons hétéronormés. Ou plutôt : il met en question la virilité. Il la tord et la tend puis la détend en s’attaquant aux clichés du surmâle… par des clichés.

En prenant quelques séries contenues dans cet ouvrage, trois pour être précis, j’essaierai donc de retranscrire ce que fait ce travail à l’esprit, ce que cette œuvre veut dire pour moi aussi.

La femme à barbe et l’homme moderne

En effet, quoi de plus viril qu’une barbe, une simple barbe de couillu – celle qui distingue les hommes des garçons ? A priori pas grand-chose, surtout depuis que la musculation est devenue mainstream et le corps de Lisa Lion banal. Pour faire simple, la barbe c’est donc l’homme. Ou l’inverse. Peu importe. Or, en articulant une partie de ses photographies autour de la légende de sainte Wilgeforte, Marc Martin joue à celui qui ignore que la barbe c’est mâle. A contrario, il pousse le lecteur/spectateur à se demander si le poil a un sens – et si oui, lequel ?

Image

Mais pourquoi s’intéresser ici à Wilgeforte ? Le modèle, Benjamin n’est qu’un homme qui porte une barbe. Marc Martin se justifie en expliquant que « barbe et robe (…) jouent un rôle symétrique jusqu’à mettre en abime les questions de genre. » Puis, comme un écho au titre, Beau Menteur, l’histoire de sainte Débarras n’est que fantasmes et mensonges et aurait ainsi été travestie au fil du temps :

« À l’origine du quiproquo pourrait se trouver le Volto Santo[…]: il représente un Jésus vêtu d’une longue tunique à manches serrées à la taille, et portant des cheveux longs, une barbe et une couronne. Au XIVe siècle, les marchands lucquois, s’installant dans le nord-ouest de l’Europe, y auraient diffusé son image dans des régions où, depuis le Xe siècle, le Christ en croix n’était plus vêtu que d’un pagne. N’y reconnaissant plus Jésus, le peuple aurait pris ce crucifié en robe pour une femme et élaboré à partir de lui l’histoire d’une vierge devenue barbue pour échapper au mariage. »

Voilà. Beau mensonge. Beau menteur. Beau modèle capable de retranscrire que l’homme est une femme comme les autres et que la vérité se limite parfois à ce que l’on croit voir se manifester – y compris lors d’une crise mystique.

La fiotte ou l’inversion du stigmate

Poursuivons notre lecture. Au hasard, prenons la série numéro 12 de ce livre, celle intitulée #fag. Que montre-t-elle ? Benjamin, en jogging et barbe, pose lascivement, avec une banane, avec sa bite aussi, dans des poses ostentatoirement pédées. Pédé ? Oui, et alors ?

Autre variation du mâle dans tous ses états donc : la figure de la tarlouze, de l’homme différent, incomplet, du sujet-ennemi des hétérosexuels intégristes. Dans le livret paroles, paroles contenu dans le coffret, Marc Martin explique sa démarche par une volonté de « faire changer la honte de camp et [de] ridiculiser l’injure à la source. » Dont acte.

Ici, malgré la qualité évidente des clichés et les bons sentiments qui accompagnent cette série, j’aime moins. J’aime moins parce que j’ai l’impression d‘avoir déjà vu ces photos un millier de fois auparavant. J’aime moins parce que je ne vois pas l’homo comme un mâle différent des autres. Mais je comprends pourquoi cette série est nécessaire au projet, comment elle constitue une facette logique de la masculinité déconstruite ; je comprends que sans elle, l’homme total est incomplet.

« Fromage et dessert »

À la question : « la photographie peut-elle saisir des odeurs ? », Marc Martin répond par l’affirmative. Sans doute la série la plus mystérieuse, la moins évidente de ce travail, « fromage et dessert » s’intéresse aux odeurs du mâle. « Beau Menteur a du nez. […] Il ne met pas de mot, ni fragrance, ni remugle, pas d’effluve ni même de senteur. Il n’a pas le vocabulaire des vendeurs de bougies du Marais. »

De fait, ici, le corps du sujet disparaît. Le photographe l’oublie pour mieux se focaliser sur les objets qui meublent la vie de ce même corps. Une paire de vieilles pompes usées et boueuses, une chaussette blanche tirant vers le gris qui pend au coin d’un radiateur dont la peinture s’écaille, un lavabo sans savonnette… Tout devient plus brute, plus simple, plus minimal. Seule subsiste une certaine idée des odeurs du mâle, de l’homme en train de vivre. Ça ne sent pas bon. Mais le bon ici n’est pas l’antithèse du mauvais. Car les préférences n’ont plus aucune importance quand quelque chose nous excite. Le désir aveugle ; et dans la vision brouillée du sujet désirant, ce dernier ne peut plus compter que sur ses autres sens, le touché, l’ouïe, l’odorat, le goût. Puis tout devient plus fort, le bruit de notre cœur qui bat, l’odeur de l’autre, de la pièce dans laquelle il vit, de ses draps, le goût de sa peau, de sa sueur, la sensation que procure nos deux mains sur les contours du corps, et tout un tas d’autres trucs. Puis c’est l’orgasme. Et tout disparaît ; le calme se transforme en vide et le vide en ambiance. Justement, c’est cette ambiance que saisit Marc Martin ici, celle du lieu avant et après l’homme ; celle du lieu qui possède une mémoire ; une mémoire qui se manifeste dans des objets imprégnés de vie.

C’est, selon moi, ce qu’il y a de plus beau, ce vide plein d’indices, de vie, d’objets qui donnent un sens au tout.

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Les humains se sont embêtés pendant des siècles à mettre sur pied des zoos humains, au prétexte de justement montrer la monstruosité, l’anormalité, la différence, la pluralité des modes d’être alors qu’il aurait simplement fallu un homme, un seul homme, qui aurait pu être pour tout être. Comme tout un chacun. Et l’amour et la compassion remplace la haine de l’autre et la curiosité malsaine. Et c’est ça ce projet, juste ça : l’un qui exprime le tout, le multiple, l’infini dans le fini. L’homme est une chose multiple, complexe, vague et précise à la fois, aux manifestations imprévisibles.

À partir du 8 septembre : Vernissage public de l’exposition à la Galerie Mille Lieux, 39 rue de Poitou, Paris 3, puis exposition.

 

 

 

 

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