Le 26 mars dernier, à l’aube du premier confinement, Pierre Mikaïloff nous envoyait un texte écrit en réaction à la première immobilisation du pays; ce qui était aussi un peu l’état de notre cerveau puisque nous avons laissé filer le texte, perdu dans la pile de mails annonçant les annulations de festivals et autres spams promettant des lendemains encore pires que la veille. Et puis finalement, à l’aube du second confinement, on a relu ce texte et nous nous sommes rendus compte qu’il n’y avait pas une ligne, un mot, à changer dans cette fiction, pas si fictive que ça. Toute ressemblance avec des personnes existantes ou ayant existé serait purement fortuite. Ou pas.

Sans cacher sa satisfaction, le Président inspectait l’image que lui renvoyait le miroir. Les petites mains de chez Givenchy avaient fait des merveilles : son nouvel uniforme tombait parfaitement. Martial, mais élégant, il était approprié aux circonstances. Et les circonstances étaient graves. Ouh là là ! Oui. Dramatiques même. Fort heureusement, le destin avait voulu que ce soit lui qui tienne les rênes du pays en cette heure. Un raclement de gorge interrompit ses pensées. Le Premier ministre s’impatientait.

– Mr le président, si nous terminions la rédaction de votre allocution ?
– Oui, l’allocution, bien sûr… Ce soir, j’ai rendez-vous avec les Français. Et ce 31 décembre ne sera pas comme les autres.
– Je vous relis ce qu’on a déjà ?

Le chef de l’État répondit par un geste impatient de la main.

– « Mes chers compatriotes, je… », commença le Premier ministre.
– Non, c’est nul, ça. Trop guindé. Trouvez quelque chose qui fasse plus jeune, plus décontracté, plus moderne ! Je vous paye pour quoi ?
– Alors je propose : « Françaises, Français… »
– Mouais… pas mal. Pas mal du tout, même. On garde. Ensuite ?
– « Françaises, Français, au moment où nous entrons dans cette seconde année de confinement, je tiens à vous dire… »

Le président attendit, mais la suite tardait à venir.

– Et après ?
– On s’était arrêtés là, Mr le président.
– Qu’est-ce que je pourrais bien tenir à leur dire… ?

Les deux hommes se turent. Le visage tourné vers leurs John Lobb, le front plissé, l’index délicatement posé au-dessus de leur lèvre supérieure, ils réfléchissaient. Après s’être consultés du regard, les trois conseillers présents dans le bureau présidentiel adoptèrent la même attitude. Cependant, aussi surprenant que cela puisse paraître, si l’on considère la qualité des personnages présents, aucune idée nouvelle ne surgissait de ces esprits ô combien performants. De longues minutes s’écoulèrent.

– Ah, oui, je sais… On est cons de pas y avoir songé plus tôt ! annonça triomphalement le Premier ministre.
– Modérez votre langage, mon cher, mais je vous prie de poursuivre.
– Eh bien, vous pourriez enchaîner en confirmant que l’armée continuera à déposer chaque jour devant leur porte des pâtes et des antidépresseurs. Ça les rassurera. Après ça, vous abordez vite fait la question des élections, une formule de politesse, regard face caméra, quelques mesures de Marseillaise, et hop ! C’est plié.

– Non, vous allez beaucoup trop vite. Il faut de l’enrobage, mon vieux. (Se tournant vers ses conseillers 🙂 Vous autres, des suggestions ?

Les trois énarques fraîchement sortis d’une des meilleures fabriques de hauts fonctionnaires du pays rougirent en se dandinant sur leur fauteuil : non, ils n’avaient pas de suggestion. Dans ces moments d’indécision, le président avait pour habitude de se tourner vers son chauffeur. Ce qu’il fit.

– Et toi, mon bon Marcel, qu’est-ce que cela t’inspire, hein ? demandât-il en lui tapotant familièrement le crâne. Exprime-toi, n’aie pas peur.

– Ben, voilà, patron, j’me disais…
– Je t’ai déjà dit de ne plus m’appeler « patron », mais Mr le président. Je parle chinois ou quoi ? Merde à la fin !
– Désolé.
– Allez, continue.
– J’me disais que vous devriez ajouter du picrate, en plus des nouilles, si vous voulez vous assurer la paix sociale.

Le président se pencha vers un de ses conseillers afin que celui-ci l’éclaire sur le sens du mot « picrate », puis se tourna à nouveau vers Marcel.

– C’est une très bonne remarque. Et puis ça fera plaisir aux viticulteurs. Tu peux prendre un caramel dans la corbeille posée sur mon bureau et t’en aller, mon brave, je n’aurai plus besoin de toi aujourd’hui.
– Ah, il faudra aussi mentionner les nouvelles règles concernant les ausweis, Mr le président, souffla un conseiller en compulsant le dossier posé sur ses genoux.
– Oui, bien sûr : pas d’ausweis, pas de sortie. Et j’insisterai sur les peines encourues. Les prisons sont pas faites pour les chimpanzés, nom d’un p’tit bonhomme ! Si avec ça, ils comprennent pas…
– Si seulement ces têtes de mules finissaient par admettre qu’on fait tout ça pour leur bien… soupira le Premier ministre en caressant sa barbichette fraichement taillée.
– Bon ! Je crois qu’on commence à être pas mal, là, se félicita le Président. J’ajouterai un mot sur « les personnels hospitaliers qui luttent contre le fléau qui ravage notre patrie ». (S’adressant à un conseiller 🙂 Vous me fournirez quelques states sur le sujet, ça fera plus pro. Ensuite, je glisserai vite fait qu’« afin de faire face à cette crise sans précédent, toutes les élections sont annulées pour une période de dix ans, mesure reconductible de dix ans en dix ans suivant l’évolution de la situation ». Là-dessus, je leur souhaite un bon réveillon et je rends l’antenne. Quelqu’un voit quelque chose à ajouter ?

Quatre têtes se tournèrent vers le Présidant et pivotèrent de gauche à droite avec une parfaite synchronisation. Il n’y avait en effet rien à ajouter.

 

5 commentaires

  1. Mesurons la chance qui est la nôtre : Alors que nous vivotions insensés, les plus burnes de la promotion ont mis la main sur le guidon et font joujou sadique avec les passagers.

    Au XVIIIème les libertins faisaient pareil.

    À très vite 😉

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