En panne d’inspiration pour le réveillon du petit papa noël ? Pas de panique, un formidable livre sur la galaxie Neil Young – 7 décennies au sommet du rock – vient de paraître aux éditions GM. L’occasion de discuter avec son auteur : Alain Gardinier.

Son nom ne vous dit peut-être pas grand-chose, mais Alain Gardinier est une pointure. Journaliste, réalisateur de documentaires, écrivain, le gars a tout d’une multiprise de compétition. Basé dans le sud-ouest et passé par la télévision dans des émissions plus ou moins cultes (Nulle Part Ailleurs, Top 50, Culture Rock ou encore Top Bab), le voilà aujourd’hui de retour avec 7 décennies au sommet du rock, livre très complet sur le mythe Neil Young. Bien plus passionnant que les paresseuses mémoires du Loner.

Neil Young - Sept décennies au sommet du rock - GM Éditions

Même si la couverture est un clin d’oeil à celle d’ « Harvest », votre livre couvre toute la vie et l’oeuvre pléthorique de Neil Young. Pourquoi vous êtes-vous lancé dans l’écriture de cet ouvrage ?

Alain Gardinier : Je me le demande encore. Ca s’est avéré être beaucoup plus compliqué et plus long que je ne l’imaginais. Au début, je pensais surtout me concentrer essentiellement sur les années 70 et début 80, quand il était en pleine création. Le reste, je n’allais pas le laisser tomber mais je ne pensais pas trop m’y attarder. Je me suis vite rendu compte que ça serait impossible de fonctionner ainsi. Quand tu décides d’écrire la bio d’un mec, tu n’as pas d’autres choix que d’aller jusqu’au bout. Je ne me rendais pas encore compte  de la complexité du personnage, du fait que chaque décennie apportait son lot de nouveautés. Mais j’avais envie. Ca fait des années que je garde des documents, des magazines sur lui, et que j’adore ce mec.. Un jour j’ai eu un rendez-vous avec Guy Messina, le patron des éditions GM. Sans être prétentieux, je lui ai dit que je voulais vraiment écrire un bouquin qui couvrirait tout ce qu’a fait Neil Young. Quelque chose qui n’avait jamais été fait en français.

Neil Young - Sept décennies au sommet du rock - GM Éditions

Quid des anglo-saxons ?

AG : J’achète pas mal de choses aux Etats-Unis. Des bouquins, des magazines, des albums.  J’adore lire les bios d’artistes, et je n’ai rien trouvé de très intéressant sur lui. Plus exactement, il y avait des livres formidables mais rien de complet. J’ai donc décidé de le faire. Et c’est comme ça que je me suis lancé dans l’histoire.

Adolescent, quel était votre rapport à Neil Young ? Comment l’avez-vous découvert ?

AG : Quand j’étais adolescent, j’habitais en province. A Biarritz. Il ne se passait pas grand-chose. Heureusement, j’étais abonné à Rock&Folk et Best. Mon disquaire, c’était un mec qui vendait de l’électroménager et qui avait un bac de disques. C’est pas Cosette ce que je vous raconte, c’était vraiment très sympa comme période. Je découpais dans mes R&F les albums que je voulais avoir, et j’allais montrer ça à mon disquaire. Quand « Harvest » arrive, je lis partout que c’est un album complètement dingue. J’ai forcément eu envie de l’avoir. Je devais avoir 13 ans quand je l’ai découvert, j’étais à peine ado. J’avais trouvé cet album fabuleux. Il m’avait submergé. Comme plein de gens, c’est par là que ça a commencé.

« Harvest », c’est l’histoire d’un mec qui trouve toutes les bonnes personnes au bon moment.

 « Harvest » est l’album le plus connu de Neil Young. Il a coûté 50 000 dollars à Reprise et lui a rapporté énormément d’argent. Il s’est vendu à 8 millions d’exemplaires dans le monde. On fête aujourd’hui ses 50 ans. Qu’est-ce que cet album a de si spécial pour avoir eu un tel succès?

AG : C’est une question d’alchimie. A ce moment-là, Young était au summum de sa créativité. Ca peut paraître bizarre de dire ça puisqu’il a continué à faire des disques pendant 50 ans mais « Harvest » est aussi l’arbre qui cache parfois une belle forêt. J’adore par exemple « Harvest Moon », « Prairie Wind » et d’autres. « Harvest », c’est encore autre chose. Neil avait les bons musiciens au bon moment, les bons producteurs. Tout s’est parfaitement séquencé. Quand il arrive à Nashville un peu par hasard pour une émission de télévision, Elliot Mazer lui propose de venir dans son studio où il a quelques musiciens. Quelque temps plus tard, il part à Londres pour un concert et en profite pour enregistrer avec un orchestre philarmonique. Tout ça, c’est un puzzle qui va merveilleusement s’agencer sur un an. 50 000 dollars, ça paraît pas grand-chose aujourd’hui mais à l’époque, c’était quand même pas mal d’argent. Ceci dit, c’est vrai que ce disque a rapporté énormément d’argent au label Reprise. « Harvest », c’est l’histoire d’un mec qui trouve toutes les bonnes personnes au bon moment. Voilà ce qui rend cet album incroyable. Même s’il n’est pas le seul dans ce cas, il n’a pas vieilli du tout. Je l’ai réécouté, et je me suis autant régalé que quand j’étais adolescent.

Avez-vous réécouté les 40 albums de Neil Young pour écrire votre livre ?

AG : Bien évidemment. C’était d’autant plus simple que j’avais quasiment tous ses albums chez moi. Il devait juste me manquer « Re-act-or ». j’ai pris un plaisir dingue à réécouter certains disques, et d’autres moins. « Trans » ou « Everybody’s Rockin’ » sont des disques que j’ai du réécouter une seule fois, pour me rendre compte de l’ambiance et avancer dans mon récit. La conclusion, c’est que chaque disque à une signification. Un moment précis correspond à une humeur, des musiciens, un studio. A l’époque de sa sortie en 1982, je trouvais « Trans » absolument débile. Que lui prenait-il de faire un album avec un vocoder ? Pour moi, c’était du bruit avec des mélodies. En écrivant le livre, j’ai compris que son fils Ben avait été appareillé à l’époque. Neil Young s’était alors plongé dans l’électronique pour pouvoir communiquer avec lui et cela avait terminé sur un album. Avec Neil Young, rien n’est jamais innocent.

Dans votre carrière, vous avez interviewé Neil Young en 1988. Quels souvenirs gardez-vous de cette rencontre ?

AG : Cette interview n’avait pas été catastrophique, mais pas loin. C’était l’époque Geffen, avec tous ses albums « pourris ». Des albums qui restent audibles, mais des albums qu’il avait manifestement envie de faire à la va-vite. David Geffen, qui avait payé une fortune pour avoir Neil Young sur son catalogue, voulait absolument rentabiliser son « achat ». Le label avait donc envoyé quelques journalistes rencontrer Young, dont moi et un journaliste allemand. Il avait pourtant été poli et aimable et drôle, mais il n’en avait rien à faire qu’on soit là. Dans sa musique, il ne traversait pas non plus une période très créative. Cette interview était une suite de conneries et de vannes, j’en ai quasiment rien conservé pour le bouquin. Je me suis beaucoup plus servi de mon interview de David Crosby, qui était bien plus intéressante. Avec Young, je suis tombé à un mauvais moment sur un type qui n’aime généralement pas trop les interviews. Certains journalistes l’ont rencontré bien plus souvent, comme Olivier Nuc du Figaro par exemple, ce qui leur a permis d’avoir de véritables discussions avec lui. Ca n’a pas été mon cas.

J’en profite pour vous demander votre ressenti sur David Crosby.

AG : C’est quelqu’un de plus disert, de plus avenant que Young. C’est un comique, un roublard. Quelqu’un qui aime bien discuter. Un type lunaire dont tu vas toujours tirer quelque chose quand tu es journaliste. Ca part dans tous les sens. Ses propos sont bourrés de clins d’oeil. Young est plus sur la réserve, il fait plus attention à ses propos.

Neil Young - Sept décennies au sommet du rock - GM Éditions

Neil Young était quand même particulier. On s’en rend compte avec votre livre. Il convie par exemple Graham Nash pour lui faire découvrir son prochain album et l’emmène dans une barque. Une fois au milieu du lac, il utilise sa maison comme enceinte gauche et sa grange comme enceinte droite.

AG : Graham Nash m’avait raconté cette anecdote que j’avais trouvée assez dingue. Je l’ai relu ensuite dans Wild Tales, la biographie de Graham Nash, et aussi dans un livre de Neil Young. Young est un type parfois fantasque, d’une intelligence rare. Il est totalement imprévisible. Quand on discutait avec son manager Elliot Roberts, aujourd’hui décédé, il disait « Avec lui, on ne sait jamais ce qu’il va se passer ». A un moment de sa carrière, il est par exemple revenu avec le groupe Crazy Horse, qu’il n’avait pas appelé au téléphone depuis 4 ans. Quand tu es supposé être LE groupe de Neil Young, ça fait long. Quand il les appelle, personne ne s’y attend. Neil Young est un mec qui fait ce qu’il veut, quand il veut. Il se contrefout de toutes les règles. Dans le livre, j’ai d’ailleurs écrit un chapitre qui se nomme « Une ébauche de Neil Young ». C’était l’occasion de m’arrêter pendant l’écriture. Je racontais des faits sur lui ? Ok, très bien. Mais ce type, qui était-il vraiment ? C’est ce que je dis dans ce chapitre qui est probablement celui sur lequel j’ai passé le plus de temps.

Dans son rapport à la musique, aux femmes, aux groupes dans lesquels il a joué, à la drogue, aux trains miniatures, Neil Young s’avère complexe. On peut aborder sa vie de 1000 manières. La maquette du livre et la structure sont venues naturellement?

AG : C’est toujours pareil… Déjà, on ne peut pas avoir toutes les photos qu’on veut parce que ça coûte très très cher. C’est un livre de journaliste, mais c’est aussi un livre de fan pour les fans. C’est la première fois que je m’adresse vraiment à celles et ceux qui aiment cette musique, aux fans de Neil Young qui ont envie d’en savoir plus. Je suis très content du résultat, mais c’est vrai qu’il y a des tonnes de photos qu’on n’a pas pu avoir. Parce que c’est un artiste majeur, et que tout se monnaye. Pour écrire ce livre, j’ai beaucoup travaillé avec le maquettiste et c’était très sympa à faire même si je suis sur la côte basque, lui à Lyon et l’éditeur, GM, à Paris.

« Trans ». « Everybody’s Rockin’ » et aussi « Landing on water » et « Re-act-or ». Pour moi, on a là ses 4 pires albums.

Vous le dites en avant-propos, en sept décennies de carrière, Neil Young a eu le temps de produire des albums géniaux et d’autres assez pénibles : lesquels ?

AG : De tête, je dirais évidemment « Trans ». « Everybody’s Rockin’ », cette parodie de rockabilly. Et aussi « Landing on water » et « Re-act-or ». Pour moi, on a là ses 4 pires albums. Il y en a d’autres, mais c’est normal. C’est le fait d’un artiste qui a une production pléthorique parce qu’il fait des disques tout le temps. A nous auditeurs de les acheter ou pas, et aux journalistes musicaux de donner envie de les écouter ou pas. A l’époque de « Re-act-or » et « Landing on water », les critiques avaient été terribles. A l’exception des inconditionnels, pas grand monde n’avait acheté ces albums.

Un album à réévaluer dans sa discographie ?

AG : En réécoutant tout, j’ai vraiment adoré le « Live at Massey Hall » sorti il y a une quinzaine d’années mais qui avait été enregistré en 1971. Le disque j’ai vraiment redécouvert, c’est « Prairie Wind », un album enregistré à Nashville avec Emmylou Harris. et avec son groupe les Stray Gators. Il en avait d’ailleurs fait un film, « Heart of gold », enregistré au Ryman Auditorium. Jonathan Demme avait réalisé ce film. « Prairie Wind », je l’ai réécouté avec un plaisir immense. Pourtant, à part les disques de Lyle Lovett, je ne suis pas un dingue de country music, même si j’en écoute une fois de temps en temps, comme plein de gens.

Que me répondez-vous si je vous dis que Buffalo Springfield est le meilleur groupe dans lequel Young a jamais joué ?

AG : C’est ce que dit aussi Neil Young ! Il dit que les autres groupes – Crazy Horse, les Stray Gators, c’étaient ses groupes à lui. Buffalo Springfield, c’était une conjonction d’artistes exceptionnels. Quand Ahmet Ertegün, le grand patron des disques Atlantic, se rend compte que Buffalo Springfield va s’arrêter, il est dévasté parce qu’il se dit qu’il n’a jamais eu un groupe pareil. Ce qui est drôle, c’est que le Springfield se sépare et que quelques temps après, Crosby, Stills and Nash font un album énorme. Que dit alors Amhet Ertegün ? « Dites-donc, les gars, pour la tournée ça serait bien que vous preniez Neil Young ! ». Et c’est comme ça que Crosby, Stills, Nash and Young vont exister. Grâce à Ertegün qui considère que Stills et Young constitue une paire idéale de musiciens. Buffalo Springfield est à mes yeux un groupe exceptionnel. Neil Young partage cet avis. D’ailleurs, quand un coffret est sorti il y a quelques années, Young s’était impliqué dedans.

Dans votre livre, vous faites également des incises sur des personnages importants dans son parcours : Stephen Stills, Jack Nitzsche,…

AG : Je fais aussi des focus sur David Briggs, sur le manager de Neil Young, sur une dizaine de gens qui ont été autour de lui pendant des années. Nitzsche, c’était un compositeur-arrangeur de génie. C’était l’assistant de Phil Spector, ça veut quand même dire des choses. Il a pu avec lui apprendre la technique du fameux Wall of Sound, et en même temps pour que Spector accepte de travailler avec quelqu’un qui devienne son bras droit, il fallait que Nitzsche soit bien barré. Voire qu’il soit à la même hauteur que Spector. C’est un musicien incroyable, qui a fait un album solo que j’adore. Un album très Beach Boys. Nitzsche, c’est le gars immigré d’Europe de l’Est, qui découvre le rêve américain et veut s’intégrer, tout en ayant en lui des restes de musique slave. C’était un très bon pianiste, qui allait très bien avec ce que faisait Neil Young et Crazy Horse. Crazy Horse… Tout le monde dit que ce groupe est composé de musiciens de merde. Sauf Young, qui dit que Crazy Horse est composé de musiciens qui lui conviennent. Jack Nitzsche, c’est l’inverse. C’est un musicien prodigieux, mais pour Neil Young il a su prendre un piano tout simple et jouer simplement. Il a toujours su s’adapter au cours de sa carrière. Le gars est quand même complexe, il avait pris comme petite amie l’ex-femme de Neil Young et lui avait tapé dessus. Nitzsche avait un côté dérangeant mais c’était un musicien fantastique.

On entend parfois dire « Neil n’est pas le meilleur chanteur du monde, pas le plus grand parolier, pas le plus grand compositeur. Mais le tout marche merveilleusement bien ». Vous êtes d’accord avec ça ?

AG : Entièrement d’accord. Ce mec, c’est l’alchimie. J’adore sa voix, mais je vais placer plein de chanteurs devant lui. J’adore ses morceaux, mais je préfère d’autres mélodistes. Sur scène, il y a aussi d’autres gars meilleurs que lui. Mais il a en lui cette alchimie incroyable qui fait que c’est un artiste exceptionnel. Il ne pêche nulle part, que ça soit sur scène ou sur disque. Sur 7 décennies – il a commencé à enregistrer en 65-66, il est phénoménal. Il a sorti « Barn » en fin d’année dernière et il ressort un nouvel LP dans quelques jours. En 2022. Sa carrière est démentielle.

Neil young, sept décennies au sommet du rock, par Alain Gardinier chez GM Editions. 
https://gm-editions.com/produit/neil-young-sept-decennies-au-sommet-du-rock

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