« Dans 100 ans, nous serons toujours aussi détestés », prophétisait Freud. Nous sommes en 2012, et il avait vu juste. En témoigne le succès du livre de Michel Onfray, "Le Crépuscule d'une idole", best-seller qui se veut le réquisitoire le plus implacable élevé contre le père de la psychanalyse : fasciné par le fascisme, antisémite, belliciste, méprisant envers les pauvres, anti-communiste et amant de sa belle-sœur. Bel hommage à un homme dont les livres furent brûlés, les sœurs massacrées, lui-même chassé par les nazis, et qui mourut dans la pauvreté à Londres en 1939.

Dans ce film d’une beauté formelle magistrale (c’est tout ce que je dirai quant au style), Cronenberg prend position dans le débat de façon plutôt rustaude. Et c’est l’histoire de l’Europe qu’il ramène à une séance de spanking entre Keira Knigthley, robe blanche, juive corsetée ultra-bandante, et Fassbender, costume noir, petit bourgeois aryen protestant. Couple dont la dissolution s’accompagne ni plus ni moins de celle de l’Europe, dans une grande lame de sang naissant des mers du Nord pour s’abattre jusque dans le Zuckersee, selon la prophétie de Jung, déprimant sur sa chaise de jardin dans le final neurasthénique du film.

Plusieurs fils entremêlés : tout d’abord la thérapie de Sabina Spielrein, jeune étudiante juive hystérique, dans la clinique du Dr Jung, qui deviendra une liaison intellectuelle, professionnelle, sexuelle et sentimentale. Discorde naissante entre Jung et Freud, Freud jugeant réactionnaire le chemin sur lequel s’engage celui qu’il avait choisi pour être son fils spirituel et son héritier. Désunion aussi entre Spielrein et Jung, lorsque celui-ci décide que s’il peut succomber à l’adultère, il ne peut aller jusqu’à renoncer au confort bourgeois que lui apporte sa riche femme.

Qu’est ce que la psychanalyse ? Un continent dont Freud fut le Christophe Colomb, ou alors un instrument d’observation ? D’un côté la psychanalyse vue comme un récit d’explorateur, de l’autre une psychanalyse instrumentale qui appliquerait ses dogmes, pour lire et écrire en retour sur l’inconscient.

Pour Freud, l’inconscient est le produit du refoulement, il est propre au patient, lui seul peut découvrir la vérité de son symptôme, l’analyste ne pouvant que le guider. Pour Jung, l’inconscient, les rêves, c’est un langage qui s’apprend, que connaît l’analyste, qui n’est pas propre à l’individu, mais qui le transcende vers des ensembles plus vastes, plus collectifs, plus Völkish. Il y a un langage des Dieux qui s’apprend. Derrière, c’est la question de savoir ce que peut la psychanalyse : révéler ou guérir, c’est-à-dire transformer. D’un côté le savoir appartient au patient, de l’autre au médecin.

« Le monde est tel qu’il est, et nous devons renoncer à toutes les illusions », dit Freud. « Le patient peut guérir », lui répond Jung. « Au prix d’une nouvelle illusion », rétorque Freud. Guérir d’une névrose : projet fantastique qui voudrait faire de l’homme un surhomme, un Siegfried blond. On ne guérit pas d’une névrose par une autre de ces « injonctions éthiques », on ne guérit pas de soi.

La rupture survient lorsqu’au retour d’un voyage en Amérique (« Ils ne savent pas que nous sommes venus leur apporter la peste », dit ironiquement Freud – Œdipe devant Manhattan, reprenant une des comparaisons habituelles de ses ennemis). Jung demande à Freud de lui raconter ses rêves, de se mettre dans la position du patient, donc sur un plan d’égalité, ce que lui refuse le vieil homme. Freud garde la distance (nécessaire entre l’analyste et l’analysé, deux personnes distinctes, l’autre existe) et son autorité (celle de l’autorité du père, de la Loi), là où Jung abolit toutes barrières, couchant avec ses patientes après avoir été psychanalysé par un de ses patients, Otto Gross.

Le catalyseur de leur discorde sera Sabina Spielrein. Et son histoire sado-masochiste fusionnelle avec Jung (lui veut toujours fusionner), celle de la découverte de la côte Ouest de la psychanalyse, à savoir la pulsion de mort et son intrication avec la sexualité. Le déplaisir pouvant se définir comme un état de surexcitation déplaisant, le plaisir étant le soulagement de cette surexcitation. La sexualité ordonne donc la mort (« qu’il doit être doux de mourir », dit Freud lors d’un malaise), soulagement de toute excitation. Keira Knigthley se désintégrant dans le plaisir.

La névrose n’est donc pas d’origine sociale, elle est le mécanisme de défense du Moi contre sa dissolution dans le plaisir et la mort, dans la fusion avec l’autre. La tradition puritaine étant l’organisation politique projetée par le Moi sur la société pour sa défense. Freud n’ira pas jusque-là, mais ses propres conceptions en furent bouleversées et son pessimisme encore renforcé, comme en attestent ses écrits dans “Malaise dans la culture”: “J’estime que ces théories sont incomparablement plus utilisables que n’importe quelles autres ; elles instaurent cette simplification qui ne néglige ni ne viole les faits, à laquelle nous aspirons dans le travail scientifique“. Et ce bouleversement, il l’attribue dans les lignes qui suivent à Sabina Spielrein: “Je me souviens de ma propre défense lorsque l’idée de la pulsion de destruction émergea pour la première fois de la littérature psychanalytique (cf. l’article de Sabina Spielrein) et combien de temps il me fallut pour y être réceptif“.

Pulsion de mort qui saisit l’Europe à l’aube du XXe siècle qui verra la disparition de l’Empire austro-hongrois (le monde de Musil, Freud, Schiele…), puis de la totalité du Yiddishland à l’est, Freud partant à Londres, tout comme Dracula en son temps (dans le film de Murnau, Nosferatu apporte la peste en bateau), où il ne put que peu de temps continuer à chanter la pulsion sexuelle destructrice qui agite l’être humain, et tout ce que l’on ne veut pas entendre, encore jusqu’à aujourd’hui, Tyler the Creator et son Transylvania, une symphonie de l’horreur.

C’est l’échec de la tentative de Spielrein d’engendrer un Siegfried, c’est l’échec de Freud de sortir le mouvement psychanalytique de son origine viennoise et juive pour l’implanter dans la Suisse protestante, c’est l’histoire de la désunion de l’Europe à l’heure où elle voulut se transformer par des mystiques politiques.

Le film le plus ambitieux de Cronenberg.

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