[Comment j’ai passé 30 minutes avec les Stooges en répétition avant de me faire virer par Mike Watt.

J’ai reçu cette semaine un courrier de mon cousin Sam Green, celui q

 

[Comment j’ai passé 30 minutes avec les Stooges en répétition avant de me faire virer par Mike Watt.

J’ai reçu cette semaine un courrier de mon cousin Sam Green, celui qui coule des jours tranquilles à Brooklyn. Parfois, il lui arrive aussi de couler des jours moins tranquilles aux frais du comté, dans une petite pièce avec des barreaux, mais, globalement, il s’en sort plutôt bien.

C’est un homme de confiance, Sam. Enfin, jusqu’à un certain point, évidemment. Je ne parle pas de lui confier les clés de votre voiture, le code de votre carte Premier ou la garde de votre nièce de 15 ans.

J’adore particulièrement ses lettres où il me parle de rock’n’roll. Il essaie toujours de m’impressionner en inventant des histoires abracadabrantes qui mettent en scène mes groupes préférés. Comme celle-ci, à propos des Stooges :

«Hello, Pierre,

Comment va ? J’ai appris que tu avais sorti un dictionnaire du punk et que tu te faisais allumer par les fans de Joy Division et de The Fall… Bravo ! Ça m’a bien fait rire. Ici, on est tous fiers de toi. Mais quand vas-tu te mettre à travailler sérieusement, hein ? Penses à ce petit business dont je t’ai parlé, entre l’Afghanistan et Amsterdam. Je te jure qu’il n’y a aucun risque, mec ! Tu y penses, promis ?”

Bon, mais je voulais pas te parler de ça. Figure-toi qu’au début de l’année, je me suis retrouvé à Ann Arbor, heu… pour « affaires ». J’ai pas tardé à apprendre que le groupe le plus célèbre de la ville était là, en train de répéter son show avant de venir répandre sa coulée de lave à travers l’Europe. The Stooges, man ! Ils étaient là, à quelques blocs de mon motel. Un conseil, Pierre, quand tu prends une chambre ici (note que le conseil est valable à peu près partout dans le monde) : choisis toujours une chambre au rez-de-chaussée et gare ta voiture juste devant. Comme ça, si tu dois quitter les lieux précipitamment, tu as juste à sauter dans ta caisse et démarrer. Le farwest n’est pas mort, mec !

Mais où en étais-je ? Ah, ouais, les Stooges…

Donc, j’étais dans ma chambre et j’entamais ma 7e Bud de 50 cl. Il était 4 heures de l’après-midi. J’ai alors réalisé que le bourdonnement insistant et particulièrement désagréable qui me vrillait la tête n’était pas le dernier White Stripes mais la sonnerie du téléphone. J’ai décroché. Au bout du fil, c’était l’attachée de presse d’Iggy. On se connaît depuis des années, elle voulait prendre des nouvelles, tout ça… Enfin, elle voulait autre chose aussi, mais, mec, je préfère pas en parler. Tu comprends, je suis en conditionnelle, et faut que je fasse gaffe. De toute façon, je me tiens à carreau maintenant. Alors, donc, Connie – ouais, c’est comme ça qu’elle s’appelle – me dit : « Sam, chuis avec les Stooges, là, on a plein de bière, ils répètent leur show. Tu veux pas venir jeter un œil, baby ? »

J’avais rien de spécial à faire. J’ai éteint la radio et je suis monté dans la Mercury de location.

Je connaissais pas la rue qu’elle m’avait indiquée, dans le nouveau quartier d’Ann Arbor. Ça a pas mal construit depuis quelques années. En chemin, j’essayais de me souvenir si j’avais été correct avec Connie, la dernière fois qu’on s’était vus. Parfois, les filles sont susceptibles, tu sais ce que c’est. Mais, ça allait, je crois qu’on s’était quittés bons amis. J’arrive enfin et, là, j’entends ce bruit caractéristique : “Rolling Thunder !” Scott est en train de se faire les poignets. Imagine trois John Bonham de mauvaise humeur, ça te donnera juste une petite idée du déluge de feu qui s’abattait sur le quartier.

Je gare la caisse, je sonne. Il se passe rien, évidemment. Surtout qu’entre temps, Ron s’est branché et a commencé le riff de 1969. Je sonne encore. Soudain, surgit d’un buisson un jeune black, le genre rapper.

– Qu’est-ce tu veux, mec, qu’il me fait ?…
Je lui dis que je suis invité par Connie.
– Ah, ouais… Tu connais Connie ?
– Depuis un certain temps, oui. Et elle m’a invité à une foutue répète de ce foutu groupe dont elle s’occupe, d’accord ? Alors, maintenant, si tu bosses pour elle, peux-tu l’appeler et lui dire que je suis arrivé ? Je suis un tout petit peu pressé, là, mon chou.
– Hum, juste un petit détail qui me chiffonne… Tu m’as appelé : « mon chou », c’est bien ça ?
– Un truc dans le genre, oui… Tu appelles Connie, maintenant ? Je suis d’un naturel impatient, pour ne rien te cacher.
– C’est bon, tu peux entrer. Connie m’avait donné ton signalement, de toute façon.
– Ah, ouais ?… Et elle m’avait décrit comment ?
– Ça, il vaut mieux pas que tu saches.

Je me suis retrouvé dans le petit salon où les Stooges avaient installé leur matériel. Iggy était absent. Des interviews télé à faire. Connie s’est assise sur le canapé, à côté de moi. Très près. Vraiment très près. Elle me collait, quoi ! Elle m’a demandé si j’avais amené de quoi rouler. J’ai ouvert ma mallette, je lui ai demandé ce qu’elle voulait et j’ai roulé un truc.

Mike Watt avait l’air emmerdé.

– C’est chiant, sans la voix, disait-il, on repère pas bien les breaks…

Puis, il s’est tourné vers moi.
– Salut, Sam ! Tu vas bien, depuis la dernière fois ? Dis-moi, tu dois les connaître les paroles de « 1969 », toi, non ?
– Si je les connais ? Man, j’écoutais les Stooges des années avant que ta mère n’envisage de donner naissance à un bâtard de ton espèce !
– Parfait ! Ça va le faire alors. Tu veux nous rendre un service ?
– Bien sûr, Mike, j’ai rien à refuser au bassiste des Stooges.
– OK, alors tu vas prendre le micro. Tu vas remplacer Iggy.
– Hein ?… Remplacer Iggy ! Tu veux VRAIMENT dire : remplacer Iggy ? Mais, putain, man, je sais pas si je saurai faire ça ? Je…
– Calme-toi, Sam, je crois qu’on s’est pas compris. J’ai pas dit : remplacer Iggy définitivement. Je voulais juste dire : pour la répète. Voire, juste sur « 1969 ». D’accord ?
– Ah, d’accord ! Je croyais que…
– Bon, on s’en fout de ce que tu croyais. Tu peux lever ton cul et venir chanter, oui ou merde ?
– Mike, c’est super sympa et ta proposition me touche, mais je gagne quoi, moi, à faire ça ?

Iggy, Ann ArborIggy, Ann ArborLà, je crois que j’ai dit un truc qu’il fallait pas, parce que Mike a fait une drôle de tête. Il ne m’a même pas répondu. Il s’est tourné vers Connie et il a fait :
– C’est toi qui as invité ce mec ?

Connie a hoché la tête en silence, comme une enfant qui vient de commettre une bourde. Elle n’osait même pas me regarder. Mike a repris :
– Alors, comme c’est ton ami, c’est toi qui vas le raccompagner gentiment vers la sortie.
J’ai protesté :
– Hé, Mike ! Pas cool ! Je viens à peine d’arriver… OK, OK, je veux bien chanter « 1969 », si ça vous rend service… Mais après, on fait un medley Johnny Cash, d’accord ? Je suis dans la country, maintenant… D’accord, Mike ?

Connie m’avait pris doucement par le bras et m’entraînait déjà vers la porte. Elle n’a pas pu s’empêcher de me dire des choses désagréables :
– Sam, je croyais vraiment que t’avais changé, mais t’es toujours qu’un gros connard, tu…
Je l’ai coupé. Une pensée venait de me traverser l’esprit.
– Hey !… Une minute, j’oublie ma mallette !

Je suis retourné la chercher, vite fait. Les trois Stooges ne prêtaient même plus attention à moi. Ils parlaient de la version comédie musicale de Deep Throat (Gorges profondes) par les Go Go’s, et même si j’avais un mot à dire là-dessus, parce que j’avais rencontré un jour Linda Lovelace, l’actrice principale de ce porno soft des années 70, je suis resté coi. Avant de sortir, j’ai glissé à l’oreille de Connie l’adresse du motel et le numéro de ma chambre, mais elle a claqué la porte sans rien noter.
Voilà, man, tout ça pour dire : si tu vas saluer les Stooges, backstage, quand ils viendront à Paris, en juillet, leur parle pas de moi, surtout !
En attendant, portes-toi bien.

PS: Tante Elma t’embrasse.

À plus (j’attends ta réponse pour l’Afghanistan)

Sam Green »

Que voulez-vous ajouter à ça ?

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