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GONZAÏ V [LIVE REPORT]
Synthpop, carcrash & jumpstyle

Cela devait être « digital et antique », ce fut spécial et en toc. Quatre groupes dans le vent pour une soirée moderne, c’était en peu de mots le leitmotiv de cette Gonzaï V placée sous le signe des synthétiseurs. Sauf que ça ne s’est pas du tout passé comme ça. Pas de tête d’affiche, une paire de Canadiens autistes et 600 bornes en deux jours pour un Paris-Lille rocambolesque. Reportage dans les coulisses d’un bug de 48 heures.

Cela devait être « digital et antique », ce fut spécial et en toc. Quatre groupes dans le vent pour une soirée moderne, c’était en peu de mots le leitmotiv de cette Gonzaï V placée sous le signe des synthétiseurs. Sauf que ça ne s’est pas du tout passé comme ça. Pas de tête d’affiche, une paire de Canadiens autistes et 600 bornes en deux jours pour un Paris-Lille rocambolesque. Reportage dans les coulisses d’un bug de 48 heures.

Ce n’est pas Jacques Vergès qui dira le contraire, on ne peut pas être à la fois juge et partie. Ce qui vaut pour les plaidoiries l’est également pour l’organisation de concerts ; pas facile de rester objectif lorsque vient le moment de retranscrire ce qui restera comme un lost week-end, qui plus est vécu comme un Super 8 filmé par une Sofia Coppola complètement à côté de ses pompes. Au risque d’être partial, rembobinons néanmoins la bande.


Vendredi 11 mai. Tout a commencé 48 H plus tôt avec l’édition parisienne d’une Gonzaï V plutôt risquée. Quatre groupes programmés à la Maroquinerie, dont aucun capable de rameuter les foules, la faute à des premiers albums qui tardent tous à venir. Il y a les Rennais de Splash Wave – deux EP sous le bras et des looks de joueurs de Nintendo, le Parisien Wagner – son premier album n’arrivera qu’en octobre, la belle Sir Alice et son « Isle of You » repoussé à septembre par manque de presse, et les Canadiens de Chevalier Avant Garde, dont le « Heterotopias » semble ici aussi attendu que les sept plaies d’Égypte. Après quatre soirées sold-out, ce soir ça sent la débâcle. « Y a vingt préventes de notre côté, annonce, un brin anxieuse, la responsable de la salle, et du vôtre ? ». Guère plus. Remarquez qu’annoncer Wagner et Chevalier Avant Garde sur un même plateau, d’un point de vue symbolique, ça en jette. Remarquez aussi que si une soirée était d’avance garantie sur facture, ça se saurait.
La suite de cette soirée à la Maroquinerie est une série de petites vignettes, à la fois croquignolesques et vaguement tragiques. Il y a d’abord le concert de Splash Wave auquel on n’assiste pas parce que coincé à la liste pour gérer les problèmes d’intendance avec des VIP qui refusent de payer 10 € pour voir quatre groupes – j’ai calculé, ça fait 2,50 € le concert, voyez l’état des finances de nos élites. Il y a ensuite le live un peu solitaire de Wagner, qui assure aux machines avec une reprise bluffante – pour ne pas dire superbe – de Some velvet Morning de Lee Hazlewood, chantée en duo avec sa belle. Puis viennent les galères techniques de Sir Alice qui chante un peu faux dans son micro et qui, fidèle à sa « légende », ne laisse personne indifférent. On l’aime ou on la déteste, pas d’entre-deux pour sa pop anxiogène. En clôture, les dumb & dumber de Chevalier Avant Garde débarquent dans une salle à moitié remplie pour déballer un set un brin fainéant et vaguement hypnotique. On aimerait croire à leurs chansonnettes un peu gazeuses, mais le cœur n’y est pas. Vendus trop rapidement comme la nouvelle sensation venue d’ailleurs, avec leurs boîtes à rythmes et leurs breloques, les Canadiens ont le charisme d’une table de jardin en hiver, et même leur Young s’avère un peu pâlot sous le feu des projecteurs. Too much too soon for the hipsters. Et le pire, c’est qu’on remet ça avec eux le lendemain à la Péniche de Lille. Ah ça, pour sûr, je sens que le voyage va être long. Fin de nuit et rentrée au bercail en découvrant que l’électricité vient d’être coupée. Il est trois heures du matin, je découvre à mes dépens que programmer des groupes « branchés » n’apporte pas forcément la lumière.

Samedi 12 mai. Il est dix heures du matin, réveil vraiment trop matinal. Ce soir nous partons en monture légère pour une première édition au-delà du périphérique, à la Péniche de Lille, dont on apprendra plus tard que la salle porte bien son nom puisqu’il s’agit bel et bien d’une… péniche. Quel suspense. Après une discussion passionnante avec un salarié d’Europcar robotique dont le débit de paroles ressemble curieusement à la Dictée Magique, c’est le décollage. Dans la voiture de location réservée un peu à l’emporte-pièce, il y a Xavier, notre réalisateur toujours à l’affût du plan qui tue, mais aussi Kamel, le booker le plus rock de Paris qui nous les brise menu avec son délire de boîte jumpstyle, nos deux Canadiens de la veille, plutôt du genre sous respirateur artificiel, ainsi que votre humble serviteur au volant d’une petite bagnole lancée à tout berzingue sur l’autoroute du nord de la France. Voilà pour le décor. Avouez qu’on est loin des fantasmes de tournée de Almost Famous. À l’arrière, les Chevalier Avant Garde – qui portent très mal leur nom – roupillent la bouche ouverte en se gardant bien de voir de ce qui se passe à l’avant. Pour passer le temps, on jette les mauvais disques promos par la fenêtre, on se fait flasher par un radar et on assiste médusé à la sortie de route d’une voiture familiale, à peine 30 mètres devant nous, qui vient s’empaler sur la barrière centrale avant de rebondir comme un caillou sur la voie d’urgence. Plus de peur que de mal ; la conductrice ensanglantée hurle alors que l’Airbag joue son rôle d’Airbag  lorsque nous les dépassons, un peu impuissants, complètement sous le choc.
Un peu échaudé par les commentaires de la veille sur le résultat mitigé de la soirée parisienne, je songe un instant à relancer le nazisme en envoyant les hipsters de France et de Navarre dans des camps de redressement, histoire de leur apprendre à applaudir, sourire et accessoirement fermer leurs gueules entre les morceaux qu’ils commentent souvent, les bras ballants, d’un « mouais » qui donnerait au premier organisateur venu des envies d’un Bowling for Columbine bis repetita. Un peu mormons dans l’âme, nos convives canadiens n’apprécient que moyennement mon idée d’une yellow star – transformée pour l’occasion en logo Twitter – cousue main sur les vestes Kooples de nos amis les branchés. Not ready for Dachau business, guys ? Pas grave, on entre dans le fief de Martine Aubry et ça aussi, les Chevalier Avant Garde semblent cordialement s’en foutre.

La suite est – Dieu merci – nettement plus joviale. À peine le temps d’apprendre que les alentours de la Péniche sont parfois le théâtre d’accidents mortels, la faute à des Lillois éméchés qui se noient dans le canal comme des canetons imbibés, que c’est déjà le moment des préparatifs. Dimitri et Filip de Chevalier Avant Garde s’étonnent, les yeux tout ronds, qu’on puisse fumer backstage. « Un truc pas possible aux États-Unis. » En voilà des petites natures, we fought the law. Les préparatifs vont bon train, on rigole en regardant les tutoriels jumpstyle sur le téléphone de Kamel ; tout le monde y va de son petit commentaire pour décrire la beauferie rythmique de ces gamins dopés au RedBull. Kamel promet une virée nocturne de l’autre côté de la frontière, on botte poliment en touche.
La salle est quasi pleine, Chevalier Avant Garde entre en scène. Nettement plus convaincants que la veille dans ce plus petit espace, les Canadiens délivrent un showgaze – parce que joué avec les yeux rivés sur les godasses – et la salle composée de gamins, de vieux, de papas et de quelques hipsters clairsemés, semblent en avoir pour son argent. Fin du set, applaudissements. Décollage pour un ancien bordel transformé en bar. Il est déjà plus d’une heure du matin quand je quitte mes convives, visiblement pas pressés d’aller au lit. Extinction des feux ? Pas pour tout le monde.
Dimanche 13 mai, midi. Je retrouve la Gonzaï team, teint pale de nuit blanche et yeux mi-clos, parvenant difficilement à aligner trois mots sans avoir envie de pouffer ou vomir, au choix. J’apprends qu’au milieu de la nuit nos joyeux drilles ont finalement passé la frontière pour déguster les délices d’une boîte jumpstyle avec 2000 personnes prêtes à s’user les semelles sur des tubes techno-pop entrecoupés de shows semi-porno. Dans ce temple du mauvais goût rempli de coiffeuses provinciales venues ici dans l’espoir de se faire repeindre l’arrière-train, les Chevalier Avant Garde n’en mènent pas large mais Kamel jubile. « Belgian jumpstyle is very romantic », avait-il balancé quelques heures plus tôt. C’est vrai qu’une jeunesse désespérée qui s’oublie sur le dancefloor, c’est finalement pas plus honteux qu’un concert d’indie rock face à une foule clairsemée. Le teint livide des deux Canadiens trahit leur pensée profonde : « Putain mais qu’est-ce qu’on fout là ? » Merci de prévoir une cellule de soutien psychologique dès leur retour à Montréal…

Requinqués par cette communion entre décérébrés insomniaques, nous prenons la route de Paris. Il est 13 heures et des poussières, la fatigue déforme la route monotone qui s’étend à l’infini, les minutes sont interminables, on repense avec le sourire aux lèvres à tous les ratés de ce week-end et chaque panneau nous rapproche lentement mais sûrement du bercail. Pas d’accident cette fois-ci, mais les Chevalier Rétrogrades pioncent toujours aussi religieusement. Fatigue, tension nerveuse et colère intériorisée font de l’arrivée à Paris une libération. À peine le temps de vouloir se dire au revoir que les Canadiens ont déjà pris la poudre d’escampette. Chacun rentre alors chez soi via un métro bondé, en se demandant quel feu sacré l’habite pour qu’il soit encore capable de se coltiner tant d’emmerdements en même pas trois jours, alors qu’il aurait pu par exemple partir se faire bronzer les pieds à La Baule ou – pourquoi pas – prendre une suite au Carlton de Lille. Comme tous les mois, on cherche quelle défaillance neuronale nous a poussé vers ça, se promettant qu’on ne nous y reprendra plus. Et, bien sûr, comme tous les mois on en redemande, la bave aux lèvres. L’organisation de soirées est un sadomasochisme complexe dont on n’a pas encore percé tous les mystères.

Crédit photo d’ouverture : Helene Peruzzaro

14 Comments

  1. Lucile

    28 mai 2012 at 15 h 16 min

    Pour répondre à ceux qui mettraient bien tous les hipsters dans un train, nous on kiffe la musique et même dans ce concert pas plein dans lequel on était à peu près les seuls à payer nos verres on danse et on fait danser 😉 A bon entendeur !

  2. Bester

    28 mai 2012 at 17 h 21 min

    Et nous vous remercions pour cela, chère Lucile !
    Promis la prochaine fois, on vous offre une tournée,
    cheers

  3. Alex

    28 mai 2012 at 18 h 54 min

    Pour revenir sur le flop de Chevalier Avant Garde à la Maroq’ et préciser l’ambiance dans le public, il faut quand même parler du pauvre bougre (ou hipster?) au premier rang qui titubait les bras levés vers le ciel pendant tout le concert, ainsi que son pote à la gestuelle simiesque façon « je tape sur les retours et c’est numéro 1″ :)
    Dans un concert où il y a plus de monde, ça passe encore, car c’est le genre de types qui se prennent des coups de coudes mal placés dans le pogo. Mais avec aussi peu de monde ce soir là, difficile de faire abstraction d’un spectacle aussi ridicule.

  4. Bester

    28 mai 2012 at 19 h 05 min

    Ah ah ah ! L’énergumène dont vous parlez fait d’ailleurs parti de Gonzaï, on le retrouve caché dans cette série de photos, saurez-vous le retrouver?

    http://www.pixbear.com/livereports/photos-soiree-gonzai-maroquinerie-2012-chevalier-avant-garde-sir-alice-yan-wagner-splash-wave-39561.html

  5. S. B.

    28 mai 2012 at 19 h 36 min

    Lever les bras en l’air lors d’un concert devient un motif d’agression, c’est ça le fun.

  6. Marie

    28 mai 2012 at 19 h 55 min

    J’ai pas payé mais j’ai bien aimé quand même.

  7. Roman Oswald

    28 mai 2012 at 20 h 48 min

    Dans un flash subliminal, Rosario priait pour la mère de famille de l’autoroute. C’est grâce à lui et à sa danse mystique héritée d’ancêtres vaudoo des Pouilles que la mère s’en est tirée indemne… alors, voyons, un peu de respect! ;°

  8. Lucile

    29 mai 2012 at 11 h 27 min

    Tu vois moi Alex je comprends pourquoi certaines personnes sont blasées des concerts et des hipsters : si tu kiffe un concert et que ça te donne envie de lever les bras en l’air, ou de pogoter alors tant mieux. Si c’est pas pour se prendre une bonne décharge de délire et bouger son corps autant rester chez soit à écouter des mp3. Ça m’arrive souvent dans des concerts à Paris de voir des gens amorphes et ben je vais te dire c’est pas par peur du ridicule que je vais m’empêcher de danser même s’il y a 3 connards qui dansent…Je trouve que les plus ridicules sont ceux qui viennent et restent debout les bras croisés pdt tout le live :)

  9. sylvain fesson

    1 juin 2012 at 18 h 23 min

     » je découvre à mes dépens que programmer des groupes « branchés » n’apporte pas forcément la lumière »
    Tout est dit, non ?
    (mais je poursuis ma lecture de ce texte plein de bon cambouis)

    Sylvain
    http://www.parlhot.com

  10. sylvain fesson

    1 juin 2012 at 18 h 44 min

    Sacré Rosario !
    Si tout le monde priait comme il le fait en concert, y’aurait plus de morts sur les routes 😉

  11. Madonna Summer

    5 juin 2012 at 22 h 17 min

    Don’t believe the hype, never ever…
    Mais organiser telle soirée, assumer son flop, le sublimer par l’écrit en replaçant l’action à la marge, tout cela est fort courageux.

  12. BSTR

    5 juin 2012 at 23 h 19 min

    Le vrai courage eut été de le dire à l’oral aux Chevalier Avant Garde, chose que je n’ai pas faite. Comme quoi niveau chevalerie, je ne suis pas encore à la pointe.

  13. Vernon

    6 juin 2012 at 10 h 41 min

    Depuis Games of Thrones, on sait ce que c’est, la chevalerie, hein. Et pi si ces deux-là ont le charisme d’un paquet d’endives sous vide, t’y peux pas grand-chose, avec un tiret entre les deux.

  14. Pingback: DANS LES COULISSES DES SOIRÉES GONZAÏ ::: Be (un)kind, rewind | Gonzai

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