Le 7 novembre dernier, sortaient les nouveaux albums d’Orelsan et de Rosalía. Sur le premier, Thomas Bangalter signait la production d’un titre bourré de platitudes, type : “Quand la vérité vient frapper / Ça fait quand même mal”. Sur l’opus de la chanteuse espagnole – vaste fresque de pop expérimentale – brillait le nom de Guy-Manuel de Homem-Christo. Ce hasard du calendrier pousse à s’interroger. Cinq ans après la séparation des Daft Punk, dispose-t-on d’indices suffisants pour entrevoir le partage des tâches au sein du groupe ? Possède-t-on assez de preuves pour identifier les apports créatifs et les culpabilités respectives des deux membres ? Procès.
À première vue, une instruction est superflue tant le délit est flagrant. Quelques mois après avoir tombé le casque, Thomas Bangalter avait déjà dilapidé l’intégralité de sa mystique. Cherchant à rattraper le temps perdu (ou à décrocher un poste d’éditorialiste) le cadet des Punk Idiots s’est empressé d’enchaîner les interventions médiatiques, de la chaîne Youtube de GQ au Centre Beaubourg. Pour aggraver son cas, le musicien a cumulé les mauvaises fréquentations, s’acoquinant avec tout ce que l’industrie compte de personnalités pesantes. Outre Orelsan, on peut citer sa complicité avec JR (déjà responsable d’un braquage sur la carrière d’Agnès Varda) ainsi que ses accointances avec Cédric Jimenez et, plus tôt, avec Mathieu Chédid ou Cédric Klapisch. Autant de fashion faux pas qui font penser que la consécration ultime pour Thomas serait de tenir un rôle dans la suite des Petits Mouchoirs.
Dans le même laps de temps, et en miroir, Guy-Manuel de Homem Christo s’est associé avec des artistes internationaux triés sur le volet, de Travis Scott à Rosalía. Surtout, l’aîné de la fratrie est resté impeccablement invisible et muet. Cette discrétion de moine-copiste nous pousse à croire que l’anonymat des Daft était, de base, son idée. Et que le dévoiement de cette ligne de conduite, soit les apparitions des cyborgs en costumes à paillettes, a été orchestré à son corps défendant.
Partant de cette théorie, il est tentant d’imputer au fils du parolier de la Compagnie Créole l’ensemble des dérives du groupe. Le matraquage infernal de single balourds comme Robot Rock ou Get Lucky ? Thomas. La compromission avec Walt Disney Pictures sur Tron : L’Héritage ? Encore Thomas. Ajoutons à cet acte d’accusation les récentes gesticulations du tandem sur Fortnite et l’odieux choix d’un bleu cyan pour la pochette d’Alive 2007.
Saint Homem-Christo serait alors l’artisan des faits d’armes du groupe. On lui devrait la rugosité d’Homework, la fraîcheur de l’Essential Mix à la BBC, ainsi que les ponts jetés vers les créateurs américains – N.E.R.D, Kanye West, Paul Williams. Et bien sûr, le beau logo de Discovery coulé dans un mercure iridescent.
Ces comptes faits, on ne peut qu’attendre avec impatience le premier album solo de Guy-Man. Délivré d’une relation toxique et du cirque robotique, le multimillionnaire va, en toute logique, tourner le dos aux majors pour embrasser l’autogestion et l’intransigeance qui caractérisaient la culture rave de sa jeunesse.
Esthétiquement, on imagine ce magnus opus dans la lignée de ses meilleures productions – on pense notamment à Sexuality de Sébastien Tellier. Soit un album affranchi des contingences terrestres. Un disque capable de résoudre le casse-tête du stockage de l’énergie renouvelable, mettant ainsi un terme au choc des civilisations et au néolibéralisme anthropocène. Bientôt, les citoyens du monde communieront, non pas sur des hymnes de fête foraine, mais via des compositions instrumentales (ou chantées en inuit) aussi versatiles que transcendantes.
Malheureusement, la déontologie journalistique qui nous colle à la peau, ainsi que la bonne foi qui est notre emblème, nous obligent à revenir aux faits. Or, il se trouve que l’hypothèse Guillaume-Emmanuel ne résiste pas à un examen poussé des carrières des deux quinquagénaires. Il apparaît que Roulé constitue un meilleur label que Crydamour, tant sur le plan musical qu’en termes d’identité visuelle. Par ailleurs, les bandes-sons réalisées par Thomas Bangalter pour Gaspar Noé le signalent comme l’instigateur des envolées les plus furieuses des Daft Punk (de Rollin’ and Scratchin’ à Contact). Enfin, son featuring improvisé sur 113 fout la merde témoigne d’un singulier culot pour l’époque. À l’inverse, la collaboration dispensable et (on imagine) dispendieuse, de Guy-Man avec Charlotte Gainsbourg le désigne comme responsable des errances les plus sirupeuses du groupe.
À l’issue d’une étude attentive des éléments disponibles sur Discogs, force est de constater que le mondain radical et le prophète ingénue s’étaient bien trouvés. Qu’il s’agisse de génie ou de gêne, d’art ou d’artifice, il semble que l’œuvre des Daft Punk ait été élaborée sous le régime de l’indivision.