Musiques électroniques, sunshine pop et rock psyché, 180g, Bonbonbon ou Mothland, Montréal est décidément une “place” très stylée. Même si aujourd’hui, le contexte politique avec les voisins américains a bien changé.
Venir au Canada a tout d’un rendez-vous en terrain connu. La dernière fois que nous avons posé les pieds ici, en 2023, une caméra filmait tous nos faits et gestes afin d’immortaliser et retranscrire les événements de M pour Montréal. Lors de ce festival étalé dans divers quartiers et proposant un parcours un brin trop tracé, les principaux acteurs de l’industrie locale jouaient la carte du business. Il fallait en fait lire entre les lignes. Une fois leurs courbettes pour s’immiscer dans le marché français dépassé, la plupart de ces personnages hauts en couleur s’avéraient être d’authentiques passionnés. De retour pour un séjour en plein cœur d’août avec un sens du timing sans faille, c’est-à-dire juste avant le Festival de musique émergente en Abitibi-Témiscamingue — “banque !” —, les mecs des labels Mothland et Bonbonbon, du disquaire 180g ainsi que des équipes de Mutek et Piknic Électronik nous ont mis bien. Comme quoi, une bonne poignée de main même alcoolisée vaut parfois plus qu’un “souper” manquant de spontanéité.

Meta VS Canada
Depuis notre dernière venue, une chose a fondamentalement changé. Avec leurs voisins des Unaïted States of America, les relations se sont tendues. Courant 2023, Meta, maison mère de Facebook et d’Instagram, s’est mis à bloquer l’accès des Canadiens aux contenus médiatiques sur ses réseaux en réponse à une nouvelle loi obligeant les géants du numérique à payer les éditeurs.
Si à l’origine, cette loi C-18 visait à soutenir ce secteur en difficulté grâce à des accords commerciaux équitables avec les titres locaux, dans la pratique, c’est l’inverse qui est arrivé. “Nos médias culturels sont tombés comme des mouches”, déplore le fondateur de l’écurie Bonbonbon, Alexandre Archambault, que nous rejoignons au “party annuel” d’Urbania, le penchant québécois de Konbini. Impactées par cette mesure, les maisons de disque ont dû imaginer de nouvelles initiatives de promotion. Leur salut est d’abord passé par la micro-influence, soit l’émergence de jeunes instagramers et blogueurs qui se sont essayés à l’exercice périlleux des reviews d’albums. En parallèle, les labels ont aussi pris leur destin en main.
La team de Bonbonbon, par exemple, a lancé son propre podcast pour parler de musique. Et sur ce sujet, ils ne sont pas avares en bonnes histoires. Notamment de la leur, qui a démarré en 2019, après que Alexandre Archambault et Tommy Bélisle du groupe Choses sauvages aient décidé de créer leur structure. “On voulait bâtir une maison avec une identité puissante au Québec, avec une proposition alternative un peu plus ‘champ gauche’, en français dans le texte. Notre accent est une force, car comme je le dis souvent, si tu fais du Tame Impala en anglais, Tame Impala existe déjà. Par contre, en québécois…”, explique Alexandre.
En s’inspirant de la scène californienne des années 70, tout en embrassant cette philosophie “très sunshine pop, aussi proche du psychédélisme des années 69 à 75, où la liberté de création et la folie sont rois”, la petite entreprise est aujourd’hui devenue une PME de 14 âmes. D’une chambre d’étudiant, ils ont déménagé dans de sympathiques bureaux depuis lesquels ils s’occupent d’une vingtaine d’artistes, que ce soit en booking, en management ou encore… en promotion.

Viviers d’artistes
Parmi eux, ils défendent les foufous punk de Trop Belle menés par Lolita, remontée comme une pendule contre “ces mecs qui sont toujours des ordures, surtout les vieux idiots en complet cravate”. Ils accompagnent aussi Unessential Oils, le nouveau projet de Warren Spicer, pivot du groupe montréalais Plants and Animals qui, paraît-il, aurait façonné ce jazz-folk-tropicália depuis sa baignoire. Mais l’artiste qu’Alexandre Archambault alias Bro Dawwg veut pousser s’appelle Vanille : “Rachel vient juste de terminer son troisième long, “Un chant d’amour arrive”. C’est un album très sunshine pop, style The Yellow Balloon, dans lequel elle aborde des thèmes hollywoodiens, faisant des références à Lana Del Rey ou au cinéma des années 60. Il sera dispo en octobre en France, un territoire qu’elle connaît bien puisqu’elle a fait des shows avec Biche, Gaétan Nonchalant ou encore Jacques.”
Déjà bien identifiée sur ses terres, les disques de la chanteuse gonflent les bacs des shops du coin, notamment ceux de 180g.
Dans ce lieu pluriel posé sur l’avenue De Lorimier, il faut bien ouvrir les yeux. “Je suis illustrateur-graphiste et j’ai plein de potes qui sont dans ce milieu, se présente Christophe Bundock De Muri, le copropriétaire de cette caverne d’Ali Baba. Plutôt que de tapisser les murs de vinyles comme les autres, on a toujours accordé aux œuvres des artistes locaux une place centrale”. Une décision payante, puisqu’en dix ans d’existence, cette bâtisse réunissant le restaurant Ma Mère en Feu du chef et musicien Beaver Sheppard, un bar/cafétéria ainsi que de nombreux bacs, est devenu un spot incontournable pour les créateurs-bobos en tout genre. “Depuis le départ, l’idée était de proposer un endroit où l’on pourrait fouiller les disques, en bon “crate digger” qu’on est, sans avoir besoin de sortir pour aller manger, pisser ou boire”, développe le boss.
Bien aidé par un bouche-à-oreille de circonstance, les équipes de 180g ont validé leur statut de plaque tournante de sons et de bières en faisant vivre le lieu à grand coup de soirées, DJ sets et autres sessions d’écoute avec leur potos du Studio La Traque.

Panoramas
Aventureuse dans sa sélection, cette bande de passionnés joue sur plusieurs tableaux. Éclectique, Christophe Bundock De Muri extirpe en premier lieu des bacs la frimousse de Konner Whitney, frontman du groupe Whitney K. À mi-chemin entre le country rock, Lou Reed, Bob Dylan et Kris Kristofferson, trois figures tutélaires que l’on discerne sur le court Hard To Be A God (2022), ce Canadien nomade roule sa bosse depuis plus de dix piges, sortant frénétiquement des cassettes puis des disques, à l’instar de Two Years (2021), l’album que le cogérant a le plus écouté ces derniers temps. Féru de rap, il mentionne Narcy — anciennement The Narcicyst —, OG du game québécois réputé pour ses engagements, ayant par le passé partagé le micro avec Mos Def. Très concerné par la scène locale, lorsque celle-ci devient trop underground, son employé Dominic Berthiaume prend la suite. Membre de Corridor — formation connue de nos journalistes —, le musicien est “vraiment dans le deep digging des crate québécoises”. Il est aussi expert avec les groupes plus exposés, comme Population II, trois garnements pissant sur les cendres du rock psyché.
Coup de bol pour nous, ces similis Thee Oh Sees made in Québec se produisaient à Montréal pour un concert unique, un poil spécial. Ce soir-là, ils partageaient la scène avec un autre trio de sales gosses, Yoo Doo Right, un nom inspiré des Allemands de CAN qui en dit long sur leur pedigree. Le ricain Nolan Potter, quatrième roue de ce carrosse cabossé, clôturait le casting. Plus qu’un show, cet événement présentait un album commun à venir. Sébastien Provençal de Population II le raconte ainsi : “En mars dernier, on a cohabité avec Yoo Doo Right dans une maison lors de notre venue au festival SXSW à Austin. À côté des spectacles qu’on avait, on a croisé Nolan Potter que nous connaissions depuis notre épopée chez Castle Face Records. Il nous a réunis en studio. Durant cette session, juste en jammant, nos deux groupes ont vraiment connecté avec Nolan. On n’avait aucun mot d’ordre. C’était purement de la ‘tripance’, du respect d’autrui et surtout, c’était basé sur l’amitié. Ça s’est fait de manière organique et cette session est documentée sur l’album qui va sortir. Tout ce que tu entends, ô grand journaliste, c’est du vrai !”.
Ce disque s’appelle Yoo II avec Nolan Potter et sera disponible dès le 12 septembre. À la manœuvre, dans l’ombre, le label Mothland est aux commandes.


Mothland, plus qu’un son, une idée
“Ce projet représente très bien qui nous sommes, se lance Maryline Lacombe, l’une des têtes pensantes de ce capharnaüm sonore. La façon dont il est né, à savoir via des amis qui se sont retrouvés à un endroit, puis qui ont improvisé quelque chose avec les moyens du bord, retranscrit parfaitement l’histoire du label.” À la base, la maison de disques était un festival. Sorti de terre en 2016, tout s’est cimenté autour de ce Distorsion, un événement rassemblant une pléiade d’artistes dévoués aux musiques psychédéliques, qu’elles soient d’obédiences expérimentales, rock ou électroniques. En réalité, les groupes squattant ces fêtes ont formé une sorte de communauté. De là, afin de représenter ces scènes de façon plus “professionnelle”, Maryline Lacombe, Maxime Hebert, Jean-Philippe Bourgeois et Philippe Larocque ont fondé l’agence de booking et de management, Mothland. Devenu label en 2020 pour pallier une certaine morosité pandémique ambiante, les “Mothés” — comme ils se surnomment — ont affirmé leur naissance via l’acte Sounds From Mothland VOL. I, une cassette réunissant les acteurs de la contre-culture local et international, en les personnes de Atsuko Chiba ou de Paul Jacobs, des Français Jessica93, des Belges Le Prince Harry…
Plus que de véhiculer un son unique, ces irréductibles défendent un idéal. Celui de créer des ponts entre les scènes de Montréal, “entre francos’ et anglos’, entre le Québec, le Canada et les USA”, précise Philippe. Sauf que dans le contexte actuel, jouer la carte de l’union avec les “cousins” américains ressemble de plus en plus à une chimère. L’embrouille avec Meta n’est que l’arbre qui cache la forêt. “Outre cette loi C-18, l’un des autres problèmes concerne celui des visas. Aujourd’hui, c’est extrêmement pénible d’en avoir un, ne serait-ce que pour aller donner un show là-bas. Ils sont très coûteux et depuis cet été, les délais d’obtention ont encore augmenté. Ils dépassent maintenant les neuf mois”, se désespère Maryline. En conséquence, les tournées au pays de l’Oncle Sam s’annulent petit à petit. De l’autre côté de la frontière, le phénomène est tout aussi inquiétant. “Les artistes américains avec qui l’on bosse sont pour la plupart des gens marginalisés. Ils font partie des communautés punk et queer. Même dans ce sens, ils sont clairement ciblés par le gouvernement”, renchérit Philippe. À en croire les représentants du label, la dimension politique de ces actions est dorénavant incontestable.
Malgré tout, les Mothés restent fidèles à leurs valeurs et affinent leur calendrier des sorties. Côté USA, ils viennent tout juste de lâcher dans la nature Burning Cars de Brainwasher, soit le duo formé par Matthew Duckworth Kirksey et Tommy McKenzie, deux dissidents de The Flaming Lips.
Sur ce single, ils partagent l’affiche avec les Californiens de Spaceface dont l’album Lunar Manor est paru quelques semaines auparavant. Côté Canada, sous ses faux airs de Sid Vicious moins déglingué, le petit protégé de La Sécurité, Alix Fernz, dégainera bientôt Symphonie publicitaire sous influence, son deuxième long. Un nouveau venu, en solo, va également faire son apparition. Échappé de l’ensemble de psych rock progressif Atsuko Chiba, Karim Lakhdar alias Boutique Feelings, prépare un album de pop expérimentale. “On n’a jamais voulu sauter dans un ‘hype train’ qui, par exemple, 10 ans en avant était défini par Burger Records ou le garage. Pour nous, l’aspect humain prime sur le son”, conclut Philippe Larocque.
En espérant que cet authentique mantra trouve un écho imminent sur leur continent, tous ces artistes sont les bienvenus en Europe. Une vieille personne qu’ils connaissent bien, puisqu’ils n’ont pas attendu d’être invités pour se sentir chez nous comme chez eux.
gonzai va être ‘obliger’ d’ecrire ses textes soit en russe, chinois, turk, ou s’en est fini ?
& Vlan’ passe moi la vaseline valentine