Il y a un nouveau cowboy en ville à 86 kilomètres du manoir de François Fillon. Installé depuis quelques années à Vancé, un village de 283 âmes, le fondateur de feu le label Fargo prolonge son amour de l’americana avec une deuxième édition de son festival Eldorado, planté entre une scierie et un château du 26 au 28 juin. Interview bang bang.
Alors que la saison des festivals commencera bientôt comme un lâcher de perdrix avec encore une fois son lot d’artistes programmés au ball-trap ; l’annonce d’un événement à taille humaine et aux prix modestes pour écouter des artistes sans artifi e a quelque chose d’extrêmement réjouissant maintenant que l’Amérique trumpiste est devenue un western. Comme le maréchal-ferrant jadis préparait les chevaux, en voilà donc un qui n’a pas oublié d’où il vient et qui perpétue encore et toujours son amour d’un genre (l’americana), à rebours des clichés habituels et des stands saucisse-merguez. Le tout dixit le principal intéressé « au milieu de nulle part », mais finalement près de nous.
Chuck Norris n’aura pas le loisir de venir : il vient de mourir. Mais pour tous les autres, ça se passe du 26 au 28 juin à Vancé, donc, avec entre autre Alela Diane, Jesse Sykes et quelques autres pointures du genre que Michel Pampelune défend depuis presque 30 ans. Avec un enthousiasme étonnant pour un quinquagénaire en âge de se repasser une énième fois L’Homme qui tua Liberty Valance, interview d’un homme qui poursuit encore et toujours sa croisade à six cordes.

Commençons par un résumé de carrière : tu as géré le label Fargo, à bout de bras, pendant 15 ans, et parallèlement, une boutique du même nom plus le magazine Eldorado. Tu as subitement tout arrêté en 2015 et voilà qu’une décennie plus tard, tu reviens avec un festival d’americana dans un château. Peut-on résumer ton histoire à celle d’un homme qui ne renonce pas ?
Michel Pampelune : J’aime bien cette idée du mec qui ne renonce pas. Après, je ne sais pas si c’est bien de renoncer ou pas, mais c’est une autre question. Mais oui… il y a de ça. Parfois, je me dis que je pourrais être un peu peinard. Je pourrais faire mon boulot d’accompagnement pour des labels, être attaché de presse, rester dans mon jardin, organiser un petit concert de temps en temps. Et puis non… je n’y arrive pas. J’aime avoir des projets qui peuvent provoquer du stress aussi.
L’idée de ce festival Eldorado, c’est beaucoup de travail, on n’a pas les moyens de faire gros et ce petit format intimiste sur deux jours correspond bien au genre de musique abordé. Il y a une place, dans l’offre de festivals, pour un petit événement consacré à ces musiques-là, quel que soit le nom qu’on leur donne. Donc j’ai l’impression de continuer à être passeur des mêmes musiques, mais avec un autre véhicule. Le label Fargo s’est effectivement arrêté en 2015, comme la boutique du même nom. Ras-le-bol généralisé, pour résumer.
Et donc presque une décennie après tu lances en 2024 une première édition du festival Eldorado. Pourquoi ?
Michel Pampelune : J’ai rencontré le maire — ou plutôt le gars qui allait devenir maire — du village où j’habite désormais. Vancé, c’est un village d’environ 300 habitants. Il est venu me voir pour savoir ce que je faisais dans la vie et au fil de la conversation, je lui ai dit que j’avais une idée qui me faisait bien triper : organiser un festival à la campagne autour des musiques que j’aime. Faire un pont entre l’endroit où j’habite et ce que je fais depuis longtemps dans ma vie professionnelle. Il a trouvé ça très intéressant. Et puis il y avait dans le village une scierie artisanale et industrielle dont la société avait été liquidée. On ne savait pas trop quoi en faire. Sauf qu’à l’occasion de mon anniversaire, je comptais faire jouer les Lowland Brothers, un groupe français avec lequel je travaille, chez moi, dans mon jardin, juste pour mes amis. Quelques semaines avant, j’ai dit au maire que je trouvais ça dommage que ce concert ne soit pas accessible pas aux habitants du village. On s’est donc dit : « faisons-le à la scierie ! ». J’ai mis une participation à 10 euros pour couvrir une partie des frais, et ça nous a permis de voir que le site était vraiment bien. Il y a une partie couverte, des hangars, du métal, du bois, un côté industriel et en même temps un truc un peu ghost town américaine. Il y avait déjà une vibe. Bref, ce petit truc improvisé a finalement été une belle fête. Je me suis dit : si vous m’aidez comme ça, je veux bien réfléchir à un vrai petit festival, avec plusieurs groupes. Et c’est comme ça qu’on a lancé l’édition 2024.
Et quel bilan en as-tu tiré, avec le recul ?
Michel Pampelune : Un peu décevant principalement à cause de la météo : il a plu non-stop. Ça a malheureusement pas mal saboté le truc. Du coup on a eu environ 500 personnes. Ce n’est pas nul quand on démarre, c’est même déjà bien. Mais c’était en dessous de notre point mort. Compte tenu de la ligne artistique et de ce coin de la Sarthe qui n’a jamais vraiment reçu ce type d’événement et qui est assez sinistré culturellement, ce n’était pas évident. Dans le coin, il n’y a pas grand-chose, ou alors des festivals gratuits, un peu dans l’esprit Fête de la musique. Avec cette esthétique musicale et cet endroit au milieu de nulle part, c’était pas gagné. Mais on a eu un très bon accueil des médias locaux et les festivaliers ont tous trouvé que, pour une première édition, c’était bien organisé.
La petite nouveauté cette année, c’est qu’on fait une soirée d’ouverture le vendredi. Une soirée complètement acoustique : une guitare, une voix, no bullshit. Un mode « si tu dérapes on te chie dessus ». C’est vraiment le principe. Je voulais avoir cette couleur très pure. Une guitare-voix, ça ne fonctionne pas forcément bien sur une scène extérieure, en plein jour, sur une grosse scène. La famille propriétaire du château de Poncé, qui est à dix minutes, était partante pour nous accueillir. Cela aura donc lieu dans le parc du château ; un très beau décor pour cette musique dans le plus simple appareil.
Je fais probablement en festival ce que Fargo était en label.
Sur l’édition 2026, il y a quand même un gros parfum du label Fargo, avec plusieurs artistes que tu as signé par le passé. Comme quoi c’est toujours difficile de dissocier l’homme de l’œuvre.
Michel Pampelune : Oui, c’est évident. Je fais probablement en festival ce que Fargo était en label. Avec certains des artistes que j’ai signé par le passé, je n’avais plus du tout été en contact depuis qu’on avait bossé ensemble. J’ai par exemple repris contact avec Alela Diane à la faveur d’une interview que j’avais lue. J’ai eu envie d’envoyer un message. De fil en aiguille, on a discuté, l’idée du festival l’a séduite. Elle a vraiment fait des efforts pour participer, parce que ce n’était pas du tout dans son itinéraire de tournée. Elle est très contente de venir, et ça me fait plaisir.
Avec Jessie Sykes en revanche, le contact n’a jamais été rompu. c’est une artiste avec laquelle j’ai eu énormément de plaisir à travailler sur Fargo ; une de mes chouchoutes du label. On est restés amis et en contact tout ce temps. Et puis il y a aussi l’amitié avec Dylan LeBlanc, l’un des artistes que je préfère aujourd’hui dans ce genre. Pour moi, c’est le songwriter typique : auteur-compositeur, intrépide, guitariste. Dans les musiques que j’aime, c’est sans doute l’artiste que je préfère aujourd’hui. Il y aura aussi une jeune chanteuse folk, songwriter franco-américaine, que j’ai découverte sur Internet : Barbara Forstner Elle a récemment fait la première partie d’Herman Dune. Elle a une très jolie voix, qui me rappelle un peu la chanteuse de The Innocence Mission.
Quel est le modèle économique de ce festival ?
Michel Pampelune : On fait appel à plein de sources : nos propres deniers et notre énergie. On monte des dossiers de subvention. On travaille sur du mécénat possible et des sponsors. Cela peut aller du petit commerçant qui donne 60 euros pour apparaître dans le programme jusqu’à des subventions même si la région est parmi celles les plus durement touchées par les coupes budgétaires. A part les techniciens, le régisseur, les artistes, tout le monde est bénévole. Avec 1000 personnes, on ne perdra pas sa chaussette. Pour que ça existe encore, pour qu’on puisse faire une autre édition, il faudrait arriver à ça.
Je suis resté le petit garçon enthousiaste qui regardait des westerns sur les genoux de son grand-père.
Que représente le mot Eldorado aujourd’hui, en 2026, alors que l’Amérique de Trump devient de plus en plus inquiétante ?
Michel Pampelune : C’est une super question. Et moi je m’en pose beaucoup parce que je fais la promo des musiques américaines depuis des décennies… Donc je suis à la fois attristé, embarrassé — je ne trouve pas les mots — par ce qui s’y passe. Précisons quand même qu’on n’a jamais glorifié la culture américaine comme des gros benêts, n n’est pas là avec des drapeaux américains déguisés en cow-boys. Eldorado, ce n’est pas un festival sur la culture macho-viriliste américaine, comme il y en a beaucoup en France. C’est un festival sur l’Amérique qu’on aime ; celle de Willie Nelson, Dolly Parton, Townes Van Zandt, Sam Peckinpah, Jim Harrison. Ce sont des artistes en totale opposition avec Trump, MAGA et compagnie. Toute cette Amérique-là est aussi victime et aussi triste que nous, et elle est actuellement dans l’opposition. Bref : on ne va pas arrêter d’aimer ces musiques parce que Trump est au pouvoir.
En somme l’americana, souvent perçue par le grand public comme une musique revivaliste ou ringarde, redevient dans le contexte actuel une musique de résistance. Peux-tu nous refaire un peu l’historique de ce genre pour les nuls ?
Michel Pampelune : Concernant l’americana, il y a plein d’interprétations du terme. En France, les gens commencent à l’utiliser mais au départ, c’est vraiment un terme pour désigner une certaine country en laissant de côté tout le côté réactionnaire, ringard, les clichés, la danse, tout ce qui peut desservir ce mot. Quand on dit qu’on écoute de la country, cela peut vouloir dire beaucoup de choses. C’est un genre avec énormément de sous-genres. Quand le terme americana est arrivé aux États-Unis pour désigner certains artistes, c’était surtout pour se débarrasser du côté embarrassant et gênant que pouvait traîner le mot country : le côté réac, les top-modèles à chapeau, cette musique fabriquée de manière industrielle avec les mêmes producteurs et les mêmes auteurs.
Avant le terme americana, ces musiques ont eu d’autres noms. À un moment, c’était country rock. Il y a eu les outlaw, les musiques country outlaw, avec Waylon Jennings, Willie Nelson, ces artistes qui ont quitté Nashville et se sont installés à Austin pour certains. Il y a eu aussi le roots rock dans les années 1980, avec des groupes comme The Blasters, qui mélangeaient rock, parfois punk rock, et musique roots. Dans les années 1990, il y a eu l’alternative country, avec des groupes comme Whiskeytown, ou avant cela Uncle Tupelo, qui deviendra plus tard Wilco. Ce sont des gens qui étaient nourris au rock indé, mais qui piochaient aussi dans la discothèque de leurs parents. Ils redécouvraient que la Carter Family, par exemple, c’était cool, et que la country n’était pas forcément ringarde. Comme ils avaient l’âge de faire du rock indé, ils mariaient les deux. Ensuite, au début des années 2000, l’americana est devenu quelque chose de plus vaste : une manière de désigner des musiques faites par des gens d’aujourd’hui, mais qui vont piocher dans les musiques racines et américaines.

Pour conclure, que mets-tu personnellement derrière ce grand mot qu’est « Eldorado » ?
Michel Pampelune : Mon Eldorado personnel…. Je crois que je suis resté le petit garçon enthousiaste qui regardait des westerns sur les genoux de son grand-père. Et je ne me résigne pas. Je reste un peu idéaliste.
On pourrait dire que tu t’es reconstitué ton bout d’Amérique dans la Sarthe, dans un village de 300 habitants, avec toute ton esthétique et tes petits chevaux.
Michel Pampelune : C’est vrai. Je me nourris de ce que j’ai aimé dans ce que j’ai vu. Et je m’inspire de petits festivals alternatifs, des “boutique festivals”, comme on dit, que j’ai vus à Austin ou Nashville, souvent en marge de gros événements. Il y a une ambiance particulière : de petits exposants, une proximité entre artistes et festivaliers, un accueil particulier pour les artistes comme pour le public. Le festival est une sorte de compilation de ce que j’aime et de ce que je suis. Peut-être mon Amérique à moi, mais faite ici.
Eldorado Festival : du 26 au 28 juin entre la scierie de Vancé et le château du Poncé. Pour réserver, c’est par là. Hébergements possibles en camping, chambre d’hôte, hôtel, Airbnb, etc.