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EGYPTOLOGY
Les possibilités du Nil

Le 31 décembre 1999, Jean-Michel Jarre jouait devant les pyramides de Louxor. « Une antiquité parmi les antiquités », me répondrez-vous en m’envoyant un léger coup de coude pendant une franche rigolade. Ressaisissez-vous, ça n’a rien de drôle, cette scène fût lourde de symboles : un Jean-Michel qui représentait autrefois le futur, ce soir-là dans un pays à la gloire périmée, célébrant… le temps qui passe. Le genre de truc à vous ouvrir une faille spatio-temporelle. Et pourtant ce tableau n’est qu’un embryon de ce que porte Egyptology en son nom : un anachronisme merveilleux et un souvenir du bon vieux temps présent.

Le 31 décembre 1999, Jean-Michel Jarre jouait devant les pyramides de Louxor. "Une antiquité parmi les antiquités", me répondrez-vous en m'envoyant un léger coup de coude pendant une franche rigolade. Ressaisissez-vous, ça n'a rien de drôle, cette scène fût lourde de symboles : un Jean-Michel qui représentait autrefois le futur, ce soir-là dans un pays à la gloire périmée, célébrant… le temps qui passe. Le genre de truc à vous ouvrir une faille spatio-temporelle. Et pourtant ce tableau n'est qu'un embryon de ce que porte Egyptology en son nom : un anachronisme merveilleux et un souvenir du bon vieux temps présent.

Récemment, une connaissance lointaine, collectionnant  les images bravaches, me confiait sa relation nouvelle avec une de ses conquêtes pour le moins cultivée, et son sentiment qui en découlait de « baiser une bibliothèque« . L’image est pittoresque, n’est-ce pas ? Mais quel est le rapport avec Egyptology, me demanderez-vous ? Eh bien à l’instar de la petite copine de Fabrice Poulard, Egyptology peut se ranger parmi les grandes fortunes intellectuelles dont la richesse suscite toujours un intérêt tout particulier (aussi bien sur CD qu’en interview). Si vous voulez, au bout d’une demi-heure d’entretien, j’avais le sentiment d’animer Le Casque et La Plume, cette émission fantasmée où la belle chanson amène à la digression du verbe. Et digression, c’est énorme — je tiens à m’excuser d’emblée auprès de ma famille, mes amis, mes confrères ainsi que toutes les personnes concernées quant à l’absurdité de cette intro, tout en tenant à préciser que je ne regrette rien.

Peut-être est-ce parce qu’une moitié d’Egyptology est Olivier Lamm, un confrère de Chronicart et The Drone, que le débat fut de si haute volée. Au delà du fait que cette réflexion soit fallacieuse, car en flattant le journaliste, c’est le journaliste en moi que je cherche à flatter, je dupe le lecteur (et ça je ne peux me le pardonner) en éludant tout le savoir (faire) de Domotic (Stéphane pour la famille et les intimes), le deuxième cerveau complétant Egyptology.

On l’a compris, Egyptology est une science et avec votre accord, nous allons ranger les fleurs quelques instants pour entrer dans le vif du sujet. Il y a quelque chose d’immédiatement fascinant chez Egyptology. Peut-être est-ce ce nom renfermant quelque chose d’autrement plus mystérieux qu’un cinéma club à deux portes. Le genre de nom qui, apposé à leur musique, intitulerait à merveille un projet d’étude sur le berceau de la civilisation électronique. « Non, notre disque n’est pas une étude, même si l’étude en tant que discipline est un super exercice. On peut se dire que notre disque est une sorte de laboratoire, comme les émissions qui passent sur France 5 où l’on t’explique comment recréer une catapulte avec les moyens du bord. On est en train de réinventer la roue, en quelque sorte. C’est à la fois hyper cool et un peu honteux comme situation, parce qu’on n’est pas satisfaits ni l’un ni l’autre si on fait juste la copie d’un truc. Il faut que ce soit hyper personnel. Même si dans le son ça fait référence à des choses qui existent déjà, dans l’écriture ou dans la personnalité des morceaux, il faut que ça soit à nous. Le nom Egyptology, à la base c’est Stef qui l’a trouvé pour un morceau, mais il reflète exactement ce qu’on fait. Il évoque énormément de choses comme la fin du XIXe siècle et ce moment où la science et la magie sont au même niveau, lorsque la science s’intéresse à des domaines qu’elle a rejetés aujourd’hui. Et puis l’égyptologie, ça s’intéresse à une civilisation que l’on connaît très mal, qui est à la fois très proche de nous et très loin, c’est un truc qui fascine n’importe qui immédiatement. Et puis, l’égyptologie c’est pas l’Égypte, tu vois ? C’est la vision déformée, le prisme avec lequel on regarde des gens converser de tout leur savoir et toute leur ignorance autour de trucs auxquels on n’aura jamais accès. (…) Ce qui est intéressant avec le nom Egyptology, c’est le rapport moderne/ancien. Regarder une certaine époque avec l’œil d’aujourd’hui et toute son ignorance. » Les présentations sont faites, je peux désormais retirer mon costume de majordome, dont l’étiquette me gêne, pour revêtir celui d’archéologue, qui n’est pas tout à fait à ma taille non plus ; simple souci de prêt-à-porter.

« Ce qu’il nous manque, finalement, à une époque où tout est devenu hyper accessible, c’est la contrainte. »

Si le badaud s’émerveille en apercevant du Vangelis ou du Kraftwerk sur la face émergée de la pyramide – des « évocations arrivées par accident« , selon Stéphane – une visite de la crypte permet de trouver des reliques de martyrs d’obédience Kosmische Muzik comme Klaus Schulze, Bauman ou Franke (pas Tangerine Dream, ne me faites pas dire ce que je n’ai pas dit ; les trois, mais en solo) ou la musique synthétique de Jarre (une même époque, une même ambition, mais à deux endroits différents). Des courants qui découleront de fait sur le kraut de Kraftwerk ou l’uchronie spatiale de Vangelis. Le badaud n’a pas à avoir honte de lui. Si pour 99% de la population, la musique synthétique est un détail, elle veut dire beaucoup pour Egyptology. Et puis le détail chez Gonzaï, il n’y a que ça qui compte (j’insiste sur le corporatisme parce que je n’ai pas reçu mes tickets resto). Mais les fouilles s’arrêteront ici, car si ce premier album semble avoir été le fruit d’un tri sélectif, Egyptology n’est pas adepte du recyclage. Rappelez-vous : « On n’est pas satisfaits ni l’un ni l’autre si on fait juste la copie d’un truc. Il faut que ça soit hyper personnel. Même si dans le son ça fait référence à des choses qui existent déjà, dans l’écriture ou dans la personnalité des morceaux, il faut que ça soit à nous. »

Egyptology c’est simplement la réunion d’amoureux du sacro-synthé.

Le groupe a d’ailleurs vu le jour après qu’Olivier en ait reçu un chez lui muni d’un Arpeggiator. Ils aiment la couleur, la matière des synthés de l’époque susmentionnée, mais pour réinventer la roue, comme Olivier et Stéphane l’expliquent : « Ces instruments ont une âme. On ne les a pas chopés parce qu’ils nous évoquent quelque chose dans le passé mais parce qu’ils ont une personnalité précise. Et puis le synthé c’est un instrument pour te perdre, ouvrir un dialogue. Aucun morceau n’a été écrit avant d’être enregistré. On part toujours d’un son, et c’est lui qui va guider notre mélodie. Aussi vieux soient-ils, ces synthés ont toujours représenté le futur, que ce soit dans les génériques d’émissions ou ailleurs. On veut surtout pas être nostalgiques ou être dans le c’était mieux avant. »

Ha, le « c’était mieux avant » de Pépé ! Cette pensée de somnambule prenant l’escalator en sens inverse se manifestant par exemple dans les discours anti-IVG ou, plus grave, en déclarant que l’équipe de France était meilleure au temps de Platoch ou que le rap est mort avec Notorious B.I.G. La frange négationniste dira quant à elle que le rap n’a jamais existé. Mais le « c’était mieux avant » se manifeste aussi dans l’idée, soulevée par Simon Reynolds dans son gros livre Retromania, que dans la pop moderne rien ne se crée et tout se transforme. Voire pire : « rien ne se crée, tout se clone sur le passé. » Un sujet touchant n’importe quel artiste contemporain inquiet de savoir si le XXIe siècle est l’ère de la ménopause créative.

Si vous nous rejoignez seulement maintenant, bienvenue dans Le Casque et La Plume ; deuxième partie : « C’est vrai que chaque nouveau mouvement musical est l’amélioration d’un mouvement plus ancien. Le rock était du blues électrique. Et puis les vrais sauts musicaux sont liés à l’évolution technologique, comme l’ordinateur, on ne pouvait pas faire du clic n’cut avant, ça n’existait pas. Mais ça poussait certains à la réflexion et il y a bien eu quelqu’un pour couper une bande un jour et ça a donné des sons incroyables. C’est peut-être ça qui nous manque : un saut culturel. Tu me diras aujourd’hui, on voit les gens faire de la musique avec des wii mote » Puis Olivier ajoute : « Après, ce que je trouve intéressant aujourd’hui c’est que les choses reviennent et ne s’en vont plus. On sédimente vachement. C’est comme l’electroclash qui n’en finit pas de revenir. Ça n’a jamais intéressé personne en fait, mis à part trois connasses au Pulp, mais il y a  toujours un mec qui se lève le matin en se disant qu’il va faire une chanson avec un accent allemand qui parle de coke et de champagne sur une boucle de SH 120. Et l’electroclash, ça a déjà été dit en 1983. À la limite, la question c’est plus de savoir pourquoi nous, trentenaires, on est plus excités par un inédit de Morton Subotnick que par un gamin de 20 ans qui a inventé la poudre. Est-ce que c’est parce que le gamin n’a pas inventé la poudre, ou alors est-ce que c’est parce que nous sommes d’horribles mutants incapables d’entendre le gamin quand il a quelque chose de très beau à nous dire ? En tous cas, nous deux on s’est déjà beaucoup trop posé la question. Après, je pense qu’il y a  une crise générationnelle, plus que musicale. Ce qui est génial, c’est qu’on entend dire que tout nous saoule — ce qui n’est pas mon cas — mais en fait je pense qu’il n’y a jamais eu autant de disques géniaux qu’en ce moment, même si c’est des disques que personne n’écoutera jamais. Ce qu’il nous manque, finalement, à une époque où tout est devenu hyper accessible, c’est la contrainte.«  Un constat similaire chez Olivier Lamm et Simon Reynolds, lorsque ce dernier cite Holger Czukay de Can « la restriction est mère de l’invention » pour défendre l’idée que par le passé la contrainte fut un engrais pour l’épanouissement.

Comment fait-on lorsqu’il n’y a plus de cadre à exploser, lorsque tout devient accessible si tu sais où cliquer ? « On est dans cette idée de s’inventer un cadre, sinon qu’est-ce que tu fais si tu n’as pas de limites ? Nous ça va, on a eu des limites d’argent, de temps et même techniques… Dans la chambre de Stéphane où on a bossé, on ne peut pas brancher plus de trois synthés en même temps… C’est quelque chose qui nous a ralenti. Et puis après on a eu un long moment de zone après la composition de l’album parce qu’on ne voulait vraiment pas que le disque sorte immédiatement du cul de l’ordinateur. On voulait le retravailler en studio. On voulait se dire qu’on allait faire un mix à l’ancienne avec les doigts et remettre un peu de temps réel dans l’album. On cherchait l’accident, à se faire un peu peur et quand tu sors de sessions Pro Tools, ça fait tout drôle. Finalement les contraintes on ne se les invente qu’à moitié.«  Un cheptel de contraintes et/ou de contrariétés qui ont valu à cet album deux ans de gestation. Le délai minimum pour parler d’accouchement dans la douleur.

Et quel bébé. Il y a ce vieil adage qui dit que l’on aime souvent (toujours?) la musique que l’on fait, mais que l’on fait rarement la musique que l’on aime. Chez Egyptology le problème ne se pose pas, selon Olivier : « La musique que j’aime, je suis incapable de la faire. » Et du côté de Stéphane : « La musique d’Egyptology, si on ne l’avait pas faite, je ne l’aurais jamais écoutée.«  Et pourtant, au loin la pyramide est belle. Album moins anachronique qu’achronique, The Skies est une pierre de Rosette, la traduction par Egyptology d’un langage ancien et encore mal connu ainsi qu’une œuvre gravée dans la roche.

Egyptology // The Skies // Clapping Music
http://clappingmusic.bandcamp.com/album/the-skies 

9 Comments

  1. Riki

    30 avril 2012 at 17 h 15 min

    rien pigé

  2. Bester

    1 mai 2012 at 8 h 51 min

    Bah mince alors, pourtant c’est pas écrit en Albanais… Ah pour info il y a aussi un jeu de mots dans le titre, c’est une référence à un livre de Houellebecq (je dis ça, au cas où..)

  3. Riki

    1 mai 2012 at 10 h 52 min

    nan mais j’ai voulu maladroitement souligner le côté savant (et très intéressant) du propos…mais j’ai de plus en plus de mal à faire des blagues. Je deviens fou je crois.

  4. sylvain fesson

    2 mai 2012 at 18 h 38 min

    Quelle intro ! Un article de haute volée, vraiment (cet art de tourner autour de la pop !), à déguster en prenant tout son temps et en tournant 7 fois son cerveau dans sa non pyramidale caboche. Le coup de la citation répétée, j’avais jamais vu ça et j’y avais jamais pensé ! Ouais, que d’idées, d’axes de réflexion, de claquettes et de créativité dans ce papier (je retiendrai l’adage dont tu parles). A croire que non, le XXIe siècle n’est pas l’ère de la ménopause créative. Là-dessus bien le bonjour à Fabrice Poulard, qu’il existe ou non. Et qu’il sache que « baiser une bibliothèque » revient à baiser une baleine. Et chapeau bas. Pointu va sans dire !
    Sylvain
    http://www.parlhot.com

  5. Jean Lilian DLM

    2 mai 2012 at 19 h 26 min

    Ho mais toi viens en pv que je te donne mon 06.

    Par contre, lorsque tu dis que « baiser une bibliothèque revient à baiser une baleine », sous-entends tu que la culture peut mener à un problème de surpoids? .

  6. sylvain fesson

    2 mai 2012 at 19 h 51 min

    Par là je sous-entend qu’à ce qu’on m’a dit la baleine est un animal biblique qui représente le savoir, comme une sorte de babylone nageant (j’aime bien cette image) et que dans les infos qu’on laisse en tant que « commentateur » en devrait mettre son 06 et non pas son mail.

  7. ehben

    3 mai 2012 at 16 h 08 min

    Les connasses du pulp apprécieront.

  8. Barth

    4 mai 2012 at 12 h 41 min

    Cet article c’est un peu comme la chanson « les oiseaux de passage » de Brassens : je sais que c’est beau, je sais que j’aime, je sais qu’il y a un message et pourtant…je suis vraiment pas sur d’avoir tout compris.

  9. Pingback: THE DRONE [INTERVIEW] ::: « On peut citer George Brassens ? » | Gonzai

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