Avec More Jet, le trio n’en a pas fini de faire hurler les amplis, même sept ans après le dernier album. De passage en France pour leur tournée promotionnelle, c’était l’occasion de jauger si ces vieux loups de la scène punk-rock tokyoïte sonnent toujours aussi à l’arrache que leurs enregistrements.
Alors que la France s’ouvrait à peine à la culture populaire nipponne avec le Club Dorothée sur TF1, une bande de Japonais assoiffés de son commençait à répéter des vieux classiques de rock’n’roll sous la lune du quartier tokyoïte de Harajuku. Qu’importe la technicité du jeu, l’aspect mélodique ou harmonique, l’essence de Guitar Wolf a toujours résidé dans sa volonté de faire du bruit.
N’allez pas imaginer qu’il s’agit de musique bruitiste au sens noise ou indus. Non, c’est du rock primitif, bruyant. Du « jet rock » comme Guitar Wolf aime qualifier son approche assourdissante. Ce terme leur est d’ailleurs sûrement venu après avoir épuisé celui de « wolf » pour bon nombre de leurs premiers albums : Wolf Rock !, (1993), Run Wolf Run (1994), Planet of the Wolves (1997). Jet devient alors presque un slogan, une marotte qui justifie leur démarche avec Jet Generation (1999), Jet Satisfaction (2009) ou Love&Jet (2019) qui précède ce More Jet.
La bande ou plutôt le band du chef de meute, le chanteur et guitariste Seiji, incarne plus qu’un son garage primaire enregistré avec des moyens rudimentaires, c’est une relique de l’archétype rock de l’ancien monde. À commencer par leur dégaine de loubards vêtus de pantalons de cuir et perfectos noirs, cheveux longs et lunettes de soleil vissées sur la tronche. Mais aussi leurs noms de scène inspirés des Ramones. Quelle que soit la mouture (Billy, le bassiste originel a été fauché par un infarctus en 2005 et Toru, batteur des grandes années, s’est barré), Seiji est le Guitar Wolf, ensuite, ceux qui rejoignent le gang seront intronisés Bass Wolf ou Drum Wolf. Autre clin d’œil aux légendes du punk new-yorkais, leur album de 1994 s’intitule Kung Fu Ramone.
Pour la 28e édition du festival Cosmic Trip de Bourges, où une soirée accueillait trois groupes de rock japonais, leurs joviaux compatriotes de The Highmarts ou The 50 Kaitenz détonnaient comme des enfants de chœur face à ces trois durs à cuir(e). Malgré l’apparence de petites frappes, Seiji restait cool lors d’une interview assez foireuse alors que le « Drum Wolf » ne m’a même pas calculé. Contrairement à l’image véhiculée par les pochettes d’albums ou son rôle dans Wild Zero (Tetsuro Takeuchi, 2000), Seiji reste assez avenant et même plutôt espiègle.
Recyclage inépuisable
À la manière des œuvres sur les lycanthropes qui séduisent toujours des générations d’amateurs de fantastique sans qu’on comprenne trop pourquoi, Guitar Wolf ne verse pas dans l’innovation même après presque 40 ans de carrière. Le groupe a signé une vingtaine de disques et ne semble pas près de renoncer à jouer les rock stars avec ce More Jet qui arrive sept ans après Love&Jet.
Larsens, hurlements sauvages, batterie qui tambourine, basse qui vrombit de saturation et guitare qui, lorsqu’elle ne sert pas à générer un fond sonore, s’exprime en solos frénétiques caractérisent toujours leur jeu. C’est une grande cacophonie qui traduit l’essence même du garage rock, agrémentée d’influences hard rock et heavy metal. Une approche qui s’explique par le foisonnement des formations punk, hard rock, heavy metal, rockabilly et psychobilly au Japon à leurs débuts en 1987, se remémore Seiji.
Guitar Wolf pirate les schémas instrumentaux du rock’n’roll originel et les massacre. En témoigne la reprise du classique de Little Richard, Long Tall Sally, présent sur l’album. Leurs morceaux alternent entre anglais et japonais mais ne revêtissent jamais une dimension J-rock de générique « d’animés » comme peuvent l’être ceux de leurs compatriotes The 50 Kaitenz. Les 10 titres de More Jet, que Seiji décrit comme « très bruts », défilent en 24 minutes et 30 secondes. Je n’aurai hélas pas plus de matière sur le nouvel album à part quelque chose comme : « On joue les chansons de “More Jet” ce soir, écoute notre jet ! ».
Qu’écoute Seiji ? « J’aime les groupes qui jouent de la musique étrange, c’est ce qui m’intéresse. Les Japonais King Brothers, The Highmarts et les 50 Kaitenz sont bons. L’un des meilleurs groupes de la scène actuelle est Sakuran Zensen, de Tokyo. » On n’en saura pas plus sur ses coups de cœur à l’international.
Hormis la grande rixe sonore et l’aspect survolté qu’inspire globalement More Jet (le terme supersonic est répété inlassablement dans l’avant-dernier morceau), l’ultime chanson revêt un côté plus posé, peut-être davantage orientée vers la branche garage de Question Mark & the Mysterians. En tout cas, les titres sont sans aucun doute enregistrés live en studio pour que le son soit si volontairement foireux avec l’idée de traduire l’énergie scénique du trio. Il serait d’ailleurs bienvenu qu’une notice déconseille d’écouter cet album à plein volume au casque audio sous peine de provoquer de persistants acouphènes.
Chaos scénique
Maintenant, une question subsiste… À quoi peut bien ressembler un concert de Guitar Wolf quand on a déjà l’impression de vivre l’expérience scénique sur enregistrement ? Au Cosmic Trip, le trio se retrouve sur la grande scène vers minuit. Seiji s’enfile une bière cul-sec avec la moitié qui finit sur son blouson. C’est à se demander s’il ne risque pas de provoquer un court-circuit avec sa guitare branchée. La débandade qui surjoue de tous les clichés débute. Le groupe génère un vacarme qui surchauffe les festivaliers. Dans un flot ininterrompu, des corps montent sur scène pour s’offrir à la foule. À un moment, une femme (qui dans son apparence n’a rien de très rock’n’roll) s’y amène pour s’adonner à cette pratique rituelle des concerts rock. Mais elle se voit confier la guitare par Seiji – folklore surprenant mais usuel des représentations de Guitar Wolf.
En accordage ouvert, elle se met à jouer les cordes à vide sur les indications du meneur. Cette farce clownesque semble interminable jusqu’à ce que Seiji récupère finalement son instrument.
« C’était un concert génialement inaudible et chaotique avec des musiciens hardcore dans leur jeu pour une ambiance survoltée », m’a confié un festivalier. D’autres m’ont raconté que c’est toujours le même bordel lorsque le groupe joue, rien de nouveau. Au final, croyez-le ou non, Guitar Wolf sonne encore plus à l’arrache sur une scène qui offre le hasard de la spontanéité à la performance théâtralisée. Contrairement à une trentaine de minutes d’écoute sur les plateformes streaming, en concert c’est une bonne heure de « jet rock’n’roll » qui retourne la tête au point d’en ressortir prostré.