Fondé en 1989 par Carlo Di Antonio et sa bande de potes, le Dour Festival est devenu un événement musical majeur en Europe qui rassemble désormais en moyenne quelque 230 000 âmes sur cinq jours de teuf. Depuis la chanson française de la première édition, cette petite bourgade belge a étoffé son champ des possibles en s’ouvrant à d’autres genres, à l’instar du rap, du rock, du reggae ainsi que de la musique électronique, points cardinaux guidant à la louche 200 artistes. À écouter l’ancien ministre, tout cela n’aurait pas pu être envisageable sans certains coups du destin ni… Bernard Lavilliers.
Carlo Di Antonio est un homme qui sait garder la tête froide. Ado amoureux de musique et féru de concerts, surtout ceux de TC Matic, vieux groupe d’Arno qu’il suivait fréquemment, il capte direct que son futur ne se fera pas sur les planches.
À défaut d’avoir un jour rêvé d’être une rockstar, le Belge n’a jamais exclu la possibilité d’être un bon samaritain. Avec sa bande de copains du village, c’est justement ce rôle de passeur qu’il va embrasser. Emballés par l’idée de créer le premier festival de Wallonie et motivés par la sauvegarde d’un des quartiers de sa bourgade chérie, ces jeunes gens déjà bien modernes montent en septembre 1989 la première édition du Dour Festival. Aujourd’hui, la 36e du nom se déroulera du 15 au 19 juillet 2026 et partagera sa programmation profondément multigenre entre artistes grand public et newcomers, entre Orelsan, Oklou, Holy Priest, Honey Dijon, Ino Casablanca, Tatyana Jane, Camille Yembe et bien d’autres.
Forcément, en 36 ans, pas mal de choses se sont passées. Que ce soit pour son fondateur qui, à côté d’une brillante carrière entrepreneuriale, fut ministre pendant presque dix piges, ou pour l’événement en lui-même, qui n’a plus à rougir depuis un bail face à Glastonbury, Roskilde ou le Paléo. Rencontre avec cet homme qui, chaque année, se fond dans la masse des festivaliers.

Quand avez-vous eu l’idée de créer un festival, chez vous, à Dour ?
Carlo Di Antonio : En 1988, les habitants se sont mobilisés, car une zone du quartier était menacée d’une réexploitation. C’était notre terrain de jeu, gamin. Au départ, c’était plutôt les anciens, les mineurs qui ne voulaient pas la voir disparaître. Puis, ils nous ont transmis le flambeau à nous, les jeunes. Nous avons lutté pendant un an et avons réussi à sauver certaines choses. Un petit groupe s’est formé et, à cinq mois du grand lancement, on s’est retrouvé orphelin d’une cause à défendre. On était ensemble au bistrot du coin le samedi soir en se demandant ce qu’on allait faire. L’un d’entre nous était batteur et nous a soufflé l’idée de faire un festival de musique. Dour est née ce soir-là dans un bar. À l’origine, on était une vingtaine de personnes à bosser sur la première édition. Elle a bien sûr été déficitaire.
C’était la première fois que vous essayiez de lancer un festival en Wallonie ? Un territoire où il n’y avait aucun événement du genre à cette époque.
Carlo Di Antonio : Tout à fait. Côté français, en même temps que nous ont débuté les Eurockéennes de Belfort. Mais il n’y en avait pas d’autres, en tout cas dans cette forme de festival purement musical. Après cette première édition de Dour, puisque nous avions des dettes, tous mes copains se sont sauvés. On était tous fauchés et on devait rembourser un million de francs belges, l’équivalent aujourd’hui de 25 000 euros. Maintenant, ça ne paraît pas beaucoup, mais à l’époque, c’était quelque chose.
Pourquoi n’avez-vous pas pris la tangente vous aussi ?
Carlo Di Antonio : C’était hors de question que j’abdique ! Alors je suis allé voir tous les commerçants du coin et chacun a contribué. On a constitué une petite société coopérative et comme ces gens faisaient ça pour me faire plaisir, ils avaient tous des clauses qui stipulaient que, quand je serais en mesure de leur racheter le capital, on me le céderait à nouveau. Pour la deuxième édition, je n’avais peut-être plus que 10% dans le projet. Et j’ai dû trouver de nouvelles solutions pour la deuxième ainsi que la troisième.
Ma copine de l’époque n’écoutait que Bernard Lavilliers. Son album If… (1988) avec la chanson On the Road Again venait de sortir et elle me cassait les pieds avec ça.
Cette première édition de Dour a eu lieu le 16 septembre 1989, sur une scène au centre du village, avec une dizaine d’artistes principalement francophones et alternatifs…
Carlo Di Antonio : Le premier groupe qui a ouvert, c’est celui de mon copain batteur dont je vous parlais. On terminait par Bernard Lavilliers. Juste avant, il y avait Elli Medeiros qui nous a plantés au dernier moment. Aussi les Gangsters d’amour, Gamine, Les Innocents…
Qu’est-ce que cette programmation raconte de l’ADN du festival ?
Carlo Di Antonio : Finalement, elle nous était un peu imposée. D’abord, on n’avait pas accès aux Anglo-saxons qui passaient par de grosses agences à Rock Werchter [festival mammouth lancé en 1975 ; ndr]. Ils ne jouaient qu’en Flandres. Pour nous, c’était inimaginable de les avoir. Ce n’était pas un truc qui était écrit et qu’on savait en commençant, on a découvert cette difficulté sur le tas. Puis, notre ambition était plus petite. On s’est donc laissé guider par notre ami batteur qui nous a renseignés sur quelques autres groupes. Le premier nom plus clinquant qu’on a accroché, c’étaient les Belges de Gangsters d’amour. À part cette tête d’affiche, on ne devait programmer que des locaux.
Mais ?
Carlo Di Antonio : Mais… il y a eu une histoire un peu particulière qui a tout déclenché. Ma copine de l’époque n’écoutait que Bernard Lavilliers. Son album If… (1988) avec la chanson On the Road Again venait de sortir et elle me cassait les pieds avec ça. Sans lui dire, je suis allé à son concert à Paris. Je me suis faufilé dans sa loge, en fraude, en passant au-dessus de la barrière. Là, je lui ai expliqué pour Dour. Je me souviens encore de notre échange :
– « Tu apprécies la musique que je fais ? »
– « Soyons honnêtes, pas trop, mais ma copine adore. C’est pour ça que j’aimerais que vous veniez jouer à notre festival. »
– « T’es un drôle de gars. Va voir le monsieur là-bas, c’est mon manager. »
Je suis donc allé discuter avec Michel Martig. Très pragmatique, il a sorti un contrat en m’expliquant que si nous étions capables de remplir certaines conditions — avoir telle sono, telle scène, tel accueil… —, de leur payer le cachet voulu et de trouver une date qui conviendrait, Bernard Lavilliers viendrait à Dour…
Combien vous a-t-il demandé ?
Carlo Di Antonio : 150 000 francs français, c’est-à-dire 900 000 francs belges — donc 20 000 euros. Ce qui était quand même beaucoup.
900 000 francs belges ? On sait maintenant d’où provient le déficit de la première année !
Carlo Di Antonio : De retour en Belgique, on a effectivement validé le contrat. Et là, c’est l’un des plus grands moments de ma carrière : je suis allé chercher ma petite-amie à l’école et je lui ai annoncé que Bernard Lavilliers allait venir à Dour. J’ai marqué énormément de points ce jour-là. Bref, on a prévenu les Gangsters d’amour que Lavilliers serait présent, et puis nous avons construit autour. Gamine, ce sont eux qui se sont manifestés, comme Les Innocents. A posteriori, il y a deux circonstances incroyables. D’abord que j’ai pu rencontrer Bernard Lavilliers pour impressionner ma copine de Dour — ça aurait pu se passer différemment. Deuxièmement, que ce soit Lavilliers, car si elle m’avait cité un autre artiste, je n’y serais pas allé. Lavilliers était hors des circuits classiques. Il n’avait pas d’agent spécialement, c’était Martig qui réglait tout. Ça nous a coûté cher, mais en même temps, ça a lancé la première édition.

Quels ont été les premiers retours ?
Carlo Di Antonio : On a tout de suite eu une aura sur le territoire belge. L’ensemble des médias a réagi et on a eu une belle couverture presse en promo. Côté organisation, ça ne s’est pas trop mal passé non plus. En général, on a eu des commentaires positifs. Ça nous a mis dans des difficultés financières, mais ça nous a installés dans le paysage. Niveau musique, c’était loin de ce qu’on voulait faire, mais la deuxième édition a rectifié le tir. Finalement, cette première édition nous a permis d’aller négocier et d’obtenir pour la deuxième des groupes comme Noir Désir, Jean-Louis Aubert, Arno… Il nous manquait toujours les Anglo-saxons, mais on commençait à se rapprocher de nos goûts musicaux.
J’ai eu du mal à convaincre les techniciens en Belgique. Ils n’étaient pas habitués et martelaient qu’on allait entendre le son d’une scène à l’autre, que ça n’irait pas, que les équipes n’allaient pas tenir sur la longueur…
Le premier vrai tournant du festival s’est opéré pour la quatrième édition. Avant d’organiser celle-ci, vous vous êtes inspirés d’exemples à l’étranger. Qu’avez-vous retenu de ces concurrents ?
Carlo Di Antonio : La troisième année a été compliquée… J’ai donc passé mon été dans les festivals à observer. J’ai fait Glastonbury en Angleterre, le Paléo à Nyon en Suisse, Roskilde au Danemark ainsi qu’un dernier dont je ne me souviens plus. En somme, des événements avec des contenus très différents de ce qui existait en Belgique et en France, car ils duraient au moins deux jours et avaient plusieurs scènes. J’avais déjà identifié que nos problèmes budgétaires étaient liés à ça : quel effort pour monter une scène qui ne sert qu’un jour ! Quand je voyais un Nyon qui amortissait ça sur dix jours, je me suis dit qu’il fallait voir autrement la chose. Ce qui était bizarre comme discours, car, même si nous avions des difficultés financières, plutôt que de faire un seul jour, on devait en faire trois. C’était une sorte de fuite en avant. J’ai eu du mal à convaincre les techniciens en Belgique. Ils n’étaient pas habitués et martelaient qu’on allait entendre le son d’une scène à l’autre, que ça n’irait pas, que les équipes n’allaient pas tenir sur la longueur… Quand on voit ce qu’on fait maintenant, par rapport au discours de 1992… On a dû vaincre beaucoup de réticences et ça, ça a été le déclencheur.
Et d’un point de vue musical ?
Carlo Di Antonio : Le concept en 1992-1993 a été de dire que, désormais, on voulait plusieurs jours, un camping pour développer l’ambiance et l’atmosphère, différentes scènes et plusieurs styles. On n’allait donc plus faire de la chanson française qui était la première édition. On a ajouté le rock, une petite dose d’électronique et très vite, le rap a émergé et on a été les premiers à tenter des mélanges — avec Ministry sur une scène et NTM & Assassin sur une autre. Les gens nous disaient que les publics, quand ils allaient se croiser, allaient se battre. On avait une image très clivante des différents styles musicaux. Nous, on essayait de tout mixer et la sauce a pris très rapidement sur trois tendances : rock, rap, électro. C’est resté comme ça pendant très longtemps.
Quel a été le déclic pour que les artistes anglo-saxons se mettent à venir à Dour ?
Carlo Di Antonio : Dès 1992, j’ai décidé d’aller directement en Angleterre pour démarcher des groupes, mais sans grand succès. En réalité, tout est parti d’une erreur. Je me suis planté dans un fax — à l’époque, c’est comme ça que les choses fonctionnaient. Donc, j’ai tapé le numéro de Rock Werchter dans le fax alors que je pensais envoyer une offre à Londres. Le patron de Werchter m’a téléphoné dans la foulée en me disant qu’il regardait ce qu’on faisait à Dour et qu’il fallait qu’on se voit. Nous nous sommes donc entretenus et sommes tombés d’accord sur le fait qu’il allait faire des efforts pour nous mettre quelques groupes à Dour. De là, assez vite, on a eu Therapy?, The God Machine, et parfois, des groupes qui n’ont pas tous connu un grand succès… Puis, Placebo quelques années après. L’apparition de ces formations a également été un moteur pour attirer du public côté Flamand. Ils retrouvaient ces groupes à Dour, mais dans une ambiance complètement différente. En Flandres, tout est très carré et strict. Nous, on est plus latin dans l’organisation, ce que nos voisins apprécient fortement. De nouveau, bon, ce n’est pas comparable avec le fait d’avoir été voir Lavilliers pour faire plaisir à ma fiancée, mais l’erreur du fax est quand même incroyable aussi !
Aujourd’hui, il y a un diktat des têtes d’affiche. Une bagarre sur les gros noms où il y a cette demande de cachets élevée couplée à cette demande contradictoire de vouloir faire plein de salles. À cause de ça, on commence à voir des festivals qui sont moins attractifs.
Est-ce que de proposer cette fête sans étiquette de style a toujours été un objectif de Dour ?
Carlo Di Antonio : Ça a toujours été notre volonté. Mais, c’est devenu compliqué il y a six ou sept ans. À ce moment-là, il y a eu une puissante émergence des festivals thématiques, pur électro, rap ou rock. On s’est posé des questions. On a sans cesse défendu l’idée qu’on devait rester différent de cela et ce n’est pas toujours facile. Dès qu’on a trois artistes reconnus dans un style, les gens qui viennent pour le reste nous disent qu’on a trop… d’électro, par exemple. Après, effectivement, en fonction des années et des aléas de la programmation, il y a des éditions qui sont plus fortes dans un domaine que l’autre. On a aussi développé une quatrième dimension assez rapidement autour du reggae et du dub. On a eu de grands noms et ça subsiste encore à travers le Dub Corner, même si, pour le moment, c’est un peu moins visible que les autres tendances musicales. Même quand une tendance est en crise, on veut garder le contact pour mieux rebondir par la suite, et parce qu’on a envie de rester diversifié.

Outre ce désordre qui caractérise la ligne artistique et cette logique d’écoute sans hiérarchie, vous faites également coexister les musiques dites « en marges ». Est-ce que ces aspects sont des fondamentaux du festival ?
Carlo Di Antonio : Oui, c’est vrai. Et c’est encore plus valable pour l’année prochaine. Nous avons décidé d’être plus radicaux. Aujourd’hui, il y a un diktat des têtes d’affiche. Une bagarre sur les gros noms où il y a cette demande de cachets élevée couplée à cette demande contradictoire de vouloir faire plein de salles. À cause de ça, on commence à voir des festivals qui sont moins attractifs. Nous, on ne va pas se battre pour avoir de grands artistes en année 1 [soit l’année de sortie de leurs albums ; ndr]. Qu’ils aillent faire les salles qu’ils souhaitent ! On va encore plus jouer sur la mixité, l’ambiance ainsi que les plateaux cohérents. Cela nous a effectivement sauvés avec le rock au début du festival, lors des quatrième et cinquième éditions. On a compris très vite que, quand le grand artiste de rock indus’ sortait son disque, ce n’était pas pour nous. Il était à Werchter. En revanche, les cinq groupes émergents dans le domaine étaient à Dour. Du coup, les gens qui voulaient voir cette tête d’affiche allaient en Flandres et ceux qui étaient plus à la recherche de nouveaux talents ou d’une ambiance particulière venaient chez nous. Tant pis si on n’a plus Damso ou Orelsan à l’avenir — même si je n’ai rien contre ces artistes-là. Il y a quand même une homogénéisation dingue ! Aujourd’hui, il y a certains groupes émergents français que l’on voit partout. Je ne sais pas comment ils vont faire cet été… 50 dates sur 60 jours ? Hum…
Pour cette année ainsi que les suivantes, vous allez encore plus miser sur l’émergence et la découverte ?
Carlo Di Antonio : Oui. Ce sera encore plus marqué pour les éditions à venir. On va également essayer de donner plus de cartes blanches, du genre, un chapiteau, un jour. Et si on choisit, par exemple, des artistes comme Vald ou Laurent Garnier, on va vraiment construire quelque chose ensemble pour aller plus loin dans la découverte — ses coups de cœur, sa programmation… C’est une façon de s’extirper de l’emprise des têtes d’affiche contre lesquelles on doit se battre chaque année. Ça permettra aussi sans doute de freiner l’augmentation perpétuelle du budget et donc du prix des places.
Le prix des tickets est un casse-tête chaque année ?
Carlo Di Antonio : Complètement. On ne s’en sort pas. L’année dernière, on s’est battu pour ne pas augmenter les prix. On a perdu de l’argent d’ailleurs. On avait des réserves, donc ça va. Mais sur l’édition pure 2025, on aurait dû encore augmenter les prix. Ça va s’arrêter où ? Ça devient compliqué. On se doit de donner un coup de frein à tout ça et revenir à des choses plus raisonnables.
Au milieu de cette programmation (complète ici), on vous conseille : TOMORA, Bambounou, Ghinzu, Ino Casablanca, LinLin, Smerz, Huntrill, Militarie Gun, Bob Vylan et High Vis. Un intrus s’est glissé dans cette liste, saurez-vous le retrouver ?
Dour Festival, 36ème édition, du 15 au 19 juillet.
