Treize années d’attente longues comme la mort pour que les frères Mike Sandison et Marcus Eoin publient enfin un nouveau disque de Boards of Canada : Inferno. Tout ce qui a fait la vénération autour du mystérieux duo depuis près de 30 ans est ici résumé dans une œuvre dense et labyrinthique aux allures de testament.
Suite à l’annonce inespérée d’un nouveau Boards of Canada il y a quelques semaines, j’ai ressorti du placard un numéro du magazine Magic d’août 2013. Dans un grand dossier intitulé « Les moissons du ciel », on retrouvait une interview des frangins écossais, une chronique de leur dernier disque Tomorrow’s Harvest, l’avis de Fuck Buttons, Jon Hopkins ou Why ? et une autre interview de Michel Gondry sur l’aspect cinématographique de la musique du duo. C’était il y a 13 ans. Magic n’existe probablement plus aujourd’hui. Et il sera difficile de trouver pareil boulot dans une presse papier déjà mal en point à l’époque et en état de mort cérébrale en 2026. Il faudra se contenter d’un numéro spécial des Inrocks sur les Strokes rédigé par des mecs qui se croient encore à Williamsburg en 2008 pour parler d’un groupe dont les deux nouveaux titres sont totalement nuls (respect éternel à Julian Casablancas toutefois).
Bored of Canada
De nos jours, pour entendre parler musique, ça se passe souvent sur Instagram. Des légions de mélomanes se filment pour livrer leur top 5 shoegaze, choisir entre deux disques incrustés pour qu’il n’en reste qu’un à la fin ou se la raconter en devisant sur le post punk cambodgien. C’est ainsi qu’un certain Memorex sur le compte « Monte le son » revenait dernièrement sur son écoute en avant-première du cinquième album de Boards of Canada, Inferno; enfermé avec quelques privilégiés dans une salle à Barcelone devant un défilé d’images occultes et psychédéliques, suite d’une campagne marketing bien menée.
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Le gars a l’air de connaître son sujet. Il exprime une théorie déjà relayée sur divers forums et réseaux selon laquelle un des deux frères de BoC serait mort. Carrément. Lors de la séance, les images projetées au moment du titre You Retreat In Time And Space se seraient figées sur le visage d’un enfant, le titre de la chanson et son atmosphère apaisée puis un battement de cœur qui s’arrête net dans la suivante I Saw Trough Platonia auront suffi à échafauder le fantasme. D’autant que – et c’est une première dans l’histoire du tandem – seul Mike Sandison est crédité à l’écriture et la composition des titres alors que son frère Marcus Eoin n’aurait été qu’instrumentiste. On n’ira pas plus loin sur cette thèse aussi défendable que farfelue mais assez typique de l’armée de fans hardcore du duo culte, sevrés de matériau depuis 13 ans.
Un disque testament
A l’écoute d’Inferno, il est pourtant difficile de ne pas utiliser le qualificatif totalement essoré de « disque somme » ou alors « testament » pour rester dans le thème : l’omniprésence des beats et la fibre hip hop de leur premier album Music Has The Right To Children (1998) sont bien là ; l’aspect ésotérique et psychédélique de Geogaddi (2002) tout comme sa couleur rouge et son hexagone sont présents ; les guitares champêtres de Campfire Headphase (2005) ou les nappes synthétiques postapocalyptiques de Tomorrow’s Harvest (2013) aussi (sans parler de leurs fameux EP).
Ce sont 71 minutes en forme de synthèse évidente de l’œuvre des Ecossais avec parmi les plus beaux titres de leur discographie : d’épiphanies ambient à en pleurer (Deep Time, Somewhere Right In The Future), de merveilles d’électronica early-warp aux effluves Fourth World (Hydrogen Helium…, Naraka) ou de ces titres qui vous font lâcher un « ouch » instinctif quand le beat démarre comme sur All Reason Departs (deux Anglais font ça très bien sur Insta). C’est encore une fois parsemé de samples de voix allant de l’hindouisme, aux cours de catéchisme, aux dérives sectaires les plus terribles (les Davidiens de Kucher à Waco en 1993, thématique courante chez eux) qui font même dire à certains que de l’IA aurait été utilisée. Il y a tout Boards of Canada ici : la courte intro vintage, la nostalgie, la famille, la religion et le chaos de notre temps qu’ils prophétisent depuis longtemps déjà.
Un air d’Air
C’est aussi un disque qui, malgré sa noirceur permanente, se révèle finalement assez facile d’accès à l’image du sitar démoniaque de Blood In The Labyrinth. Très riche musicalement voire pop, il pourrait parfois faire penser de manière étonnante au Air de 10000Hz Legend ou au Massive Attack de Mezzanine. L’occasion pour la horde d’incels de Reddit et des réseaux d’y voir un disque « cheesy » ou de la musique d’ascenseurs futuristes. Une infâme chronique dans The Guardian (qui nous avait habitué à mieux) juge aussi l’œuvre passéiste. Je me dis souvent que ces gens ne doivent pas aimer la musique. Il doit s’agir d’une forme d’exutoire à certaines frustrations liées à une consommation trop assidue de leur PC à tour trafiqué. Boards of Canada n’a jamais été Autechre par exemple. Leur musique a toujours privilégié les émotions et c’est très bien ainsi. La beauté d’un titre comme You Retreat In Time And Space devrait pourtant suffire à leur clouer le bec.
J’utilise l’IA à doses homéopathiques ces derniers temps. N’arrivant pas à déchiffrer la pochette d’Inferno, je lui ai posé la question et sa réponse argumentée me parlait d’un enfant dont le visage avait été effacé dans un monde en feu. La mort ? La fin de leur nostalgie devant l’enfer actuel ? Une incroyable ironie fait que Donald Trump a utilisé sans autorisation des images de leur promo pour l’un de ses clips immondes. Alors que leur dernière apparition publique remonte à 2001, peut-être ont-ils tout simplement décidé de disparaître pour de bon avant l’apocalypse.