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8 juin 2026

“Inferno” de Boards of Canada expliqué par Principles of Geometry

Avec leur cinquième album en 30 ans d’existence, les frères Sandison tordent le cou à l’idée que tous les vieux duos électroniques doivent un jour imploser. Treize ans après leur sortie de scène ratée, “Inferno” vient réparer une injustice avec un tracklisting pléthorique et suffisamment de questions pour qu’on ait envie d’en débattre avec Principles of Geometry, fan historique de Boards of Canada et qui doit beaucoup aux ténors muets de l’IDM. Voici donc la seule interview que vous pouvez lire à propos de cet album cryptique en forme de porte sans clef.

A quand remonte la dernière fois où la sortie d’un disque dit électronique a suscité tant d’impatience ? “Random Access Memories” des Daft Punk, oui, peut-être. Dans la famille des groupes capables de susciter des réveils nocturnes pour s’enfiler l’intégralité d’une nouvelle production, Boards of Canada concourt sans transpirer pour le podium. Et ce n’est pas peu dire que l’annonce d’un nouvel album treize ans après le très oubliable Tomorrow’s Harvest rappela certainement aux plus anciens cette époque où l’on se ruait chez un vendeur de disques pour se procurer l’objet en “physique”, comme on disait à l’époque.

Le duo écossais, qui a débuté sa carrière officielle au milieu des années 90, entre donc dans la catégorie des derniers groupes occultes n’ayant pas concédé un seul centimètre à l’exposition médiatique. Une parole rare, des clichés flous et pour seuls modes d’emploi, des disques où jamais on ne les entend : la meilleure façon de durer sans cramer son cerveau au soleil. Sur ce registre, le dernier né Inferno remplit parfaitement le cahier des charges : pochette dans le plus pur style BOC, entre secte et religion passées au lance-flamme, noms de pistes illuminés et inaccessibles aux fans de Jul (Prophecy at 1420 Mhz, I saw through Platonia) et sentiment jouissif de sprint au ralenti dans un album-dédale où l’on croisera aussi bien les Brian Eno et John Hassell de Fourth World, Vol. 1 que certaines des batteries arythmiques du Blackstar de Bowie. Au milieu du labyrinthe, éclairé par les néons, un disque en circuit fermé où Michael Sandison et Marcus Eoin semblent graver trente ans de sonorités, d’ambiances et de synthés christiques sur un monolithe kubrickien.

Comment faire pour s’y retrouver dans ce disque abyssal ? La parole à Guillaume Grosso, moitié du duo français Principles Of Geometry dont la carrière suit en filigrane celle de Boards of Canada. Avant un espéré nouvel album, il prend ici le temps de décrypter cet Inferno où il est autant question de John Carpenter que d’astrophystique et bien sûr, de suicide collectif.

En tant que fan de Boards of Canada, comment as-tu accueilli l’annonce de ce nouvel album ?

Guillaume : C’est assez étrange, parce qu’il y a parfois, dans l’attente d’un album comme celui-là, un sentiment d’extrême solitude. Ta famille ne comprend pas forcément que tu attendes un album pour l’écouter religieusement au casque. Les gens qui écoutent moins de musique, ou moins de musique très créative, ont parfois du mal à comprendre. Et c’est aussi quelque chose qui se partage difficilement. J’ai l’impression que des groupes comme Boards of Canada parlent surtout à l’intérieur de soi. Chacun a son interprétation, cela appartient à chacun. Il y a bien une fanbase, très grande, mais c’est comme si chacun gardait ça pour soi.

Treize ans sont passés depuis la sortie de Tomorrow’s Harvest. Pensais-tu vraiment qu’il y aurait un nouvel album un jour ?

Guillaume : Vu leur mutisme, qui est toujours bienvenu d’ailleurs — j’ai toujours un profond respect pour les gens qui laissent parler la musique, même si c’est moins vendeur pour les journalistes qui veulent écrire sur eux —, pour moi c’était une hypothèse. Mais l’hypothèse inverse, celle qu’ils se taisent à tout jamais, l’était tout autant.
Avec Boards of Canada, la musique est tellement au premier plan que tu te demandes presque si ce sont deux personnes réellement matérialisées. Il y a un énorme point d’interrogation autour d’eux. J’aurais eu tendance à penser que oui, avec l’âge, il pourrait y avoir une suite, mais la fenêtre commençait à se refermer un peu. Et la teneur des éléments d’Inferno, comme de la composition dans sa totalité, donne l’impression d’un medley de ce qu’ils ont pu faire : un florilège, un voyage à travers tout ce qu’ils ont déjà fait. Tu ne prends peut-être pas ça comme un adieu, mais tu sens que la fleur de la jeunesse va bientôt se faner.

Quand le premier « single » est sorti suite à l’annonce du disque, quel a été ton premier sentiment ?

Guillaume : Un instant de fébrilité. Mais je n’ai pas sauté au plafond à la première écoute. Il y avait l’intro et le premier single. L’intro, exercice réussi, mais assez simple. Dans la tracklist, il y a peut-être un autre morceau qui aurait pu faire office d’intro : Deep Time, qui était déjà sorti sous le nom de Tape Five, en vidéo. La petite séquence de synthé en mode « vieille VHS » au début, c’est un truc de fanbase. Tous ceux qui aiment Boards of Canada et savent faire de la musique comme ça feraient ça. Il y a donc un effet de facilité. Celui qui m’a vraiment fait entrer dans l’album, c’est Into the Magic Land. Il est hyper simple, et j’ai même aimé la guitare alors qu’on se doute que ce n’est pas ma tasse de thé.

À la première écoute, il y avait néanmoins une rudesse. Et surtout, un aspect qui ne me réjouissait pas totalement : l’une des choses que j’aime beaucoup chez Boards of Canada, ce sont les richesses rythmiques, hyper travaillées. Là, tu avais une sorte de rock drum dans une reverb hall. J’ai tendance à être moins séduit par ça. Je suis davantage touché par leurs mélodies, leurs harmonies, mais aussi par des rythmiques très électroniques, qui te plongent encore plus dans le voyage. Là, c’était un détail un peu plus rock drum. J’ai trouvé ça un peu désincarné. Ils ont beaucoup travaillé avec des sons très secs. En même temps, j’étais séduit par une ampleur assez grisante. Mais je ne me suis pas retrouvé dans la poésie, ou dans le second paysage musical, parce qu’il y a toujours plusieurs lectures chez eux. Là, j’ai trouvé ça linéaire, premier degré. C’est bien produit, mais je n’ai pas eu l’impression, au premier abord, d’écouter vraiment un morceau de Boards of Canada. Après, je repense au troisième album de Portishead : je ne l’ai pas adoré, mais j’avais bien aimé le virage qu’ils avaient pris, avec un son beaucoup plus raide, plus clinique, plus désincarné. Comme s’ils voulaient faire de petites bribes de sons à la Dopplereffekt, mais en plus raide. Il y avait aussi peut-être un souvenir de Big Black, d’une certaine manière.

Sur Inferno, j’ai beaucoup pensé au film de John Carpenter, Prince of Darkness, où le futur t’envoie un message dans le cortex pour te prévenir de quelque chose. Inferno, j’ai l’impression que c’est la musique du futur, en un sens.

En réécoutant l’album plusieurs fois, j’ai eu l’impression que c’était surtout un disque d’impulsions. Il y a quelque chose de très lent, notamment sur Arena Americanada, de loin mon morceau préféré. Il est vicieux : il part très lentement et, à un moment, ça décolle. Ce gimmick revient, mais il est très juste et ultra efficace. Je n’avais pas cette impression sur d’autres disques.

Guillaume : Oui, pareil. Le précédent, j’avais davantage l’impression d’un disque non pas d’ambient, mais d’ambiance. Une ambiance de bande-son derrière un film, qui émotionnellement ne t’apportait pas grand-chose. Là, il y a une rigueur du balancement qui leur permet techniquement de simplifier les choses dans leur expression. Tout est finalement plus simple, et les swings prennent un peu plus de saveur.

Je pense à Naraka, qui est pour moi le premier morceau de la tracklist qui a vraiment du sens. Je le trouve assez réussi.

Guillaume : C’est marrant, parce que Naraka, à la première écoute, je l’ai découvert à trois heures du matin, en me réveillant en pleine nuit. Je me suis dit : tiens, l’album est sorti. C’est compliqué de commencer un album comme ça en pleine nuit. Et j’ai cette mauvaise habitude de zapper de titre en titre, pour me faire une idée avant de lancer une vraie écoute. Sur Naraka, il y a pour le coup un ensemble de géométrie boards-of-canadienne totalement respecté. J’ai même accepté le Hare Krishna à la fin.

C’est peut-être le seul souci du morceau : ce côté field recording pour les pauvres, un peu world.

Guillaume : Pour ma part, j’ai entendu cela comme un clin d’œil à Aquarius. Peut-être que je l’analyse trop, mais dans “Aquarius”, chez Boards of Canada, il y a déjà cette idée de mémoire hippie, spirituelle, presque rituelle. Le morceau repose notamment sur un sample du titre Aquarius de Galt MacDermot et Ren Woods, extrait de la bande originale du film Hair de 1979. Ce n’est pas forcément “la basse du début du film” au sens strict, mais plutôt ce riff de basse et cette matière musicale que Boards of Canada ont récupérés, puis rejoués, détournés, recomposés autour de leur propre univers. Et comme Hair charrie aussi tout cet imaginaire Hare Krishna, contre-culture, mysticisme, départ à l’armée, utopie qui se fissure, j’ai eu l’impression que ce nouveau passage fonctionnait comme une réminiscence. Pas une citation frontale, plutôt une bribe de souvenir qui remonte. Chez eux, c’est souvent ça : des fragments de culture populaire, des bouts de films, de voix, de rites ou de souvenirs enfouis, qui reviennent comme des signaux un peu brouillés.

Mais c’est vrai qu’ici l’utilisation vocale montre une sorte de simplification des effets et des envies. J’ai toujours trouvé — pour l’avoir vécu aussi — qu’à un moment, même quand tu fais de la musique électronique, tu vis grâce aux machines. Parfois, tu essaies de résoudre tes faiblesses grâce au sampling. Le sampling devient alors une matière brute de la musique électronique. Et arrivé à un certain âge, tu as envie de t’affranchir des samples, de te prouver d’autres choses, d’aller plus loin dans le travail, de tout créer et tout composer toi-même.

Ce qu’on appelle désormais le « syndrome Daft Punk ».

Guillaume : Exactement. Tu arrives à quelque chose de super bien produit, mais il n’y a plus le même poids. Il y a encore le sel, mais il manque un petit quelque chose, ça manque de piment. Tu peux l’avoir dans les écailles rythmiques, mais aussi dans les effets vocaux. Par exemple, Father & Son n’est pas du tout à la hauteur d’un Telephasic Workshop, où les voix sont tellement découpées et électroniques que ça devient quasiment une dose d’acide. Là, j’ai trouvé l’entraînement assez facile, trop simple.

En filigrane sur Inferno, j’ai beaucoup pensé au film de John Carpenter, Prince of Darkness, où le futur t’envoie un message dans le cortex pour te prévenir de quelque chose. Inferno, j’ai l’impression que c’est la musique du futur, en un sens. Le disque est égrené de sons de transmission, de voix qui ressemblent au petit thème ou à la petite phrase de transmission chez Carpenter. Avant, chez eux, il y avait beaucoup cette idée du passé, du futur, d’un futurisme passéiste. Là, j’ai l’impression d’un message émanant de l’avenir.

Ça boucle bien avec le titre du morceau 2, Prophecy at 1420 MHz. Tu sais à quoi correspond cette fréquence ?

Guillaume : C’est une fréquence liée à l’astrophysique, et qu’on aurait un jour reçue de l’espace et qui ne serait jamais revenue. Je ne me souviens plus du nom exact. Il y a un côté astrophysique : une fréquence captée depuis l’espace, puis plus jamais réentendue. En 1959, à l’université Cornell, des physiciens, Philip Morrison et Giuseppe Cocconi, ont fait l’hypothèse qu’une civilisation extraterrestre pourrait communiquer par signaux radio en utilisant la fréquence de 1420 MHz, naturellement émise par l’hydrogène. Et il y a aussi le « Wow! Signal ». Boards of Canada s’amuse toujours à mettre des messages dans leurs titres. Par exemple, l’un de mes morceaux préférés, Nlogax, je n’ai compris que des années plus tard que c’était lié aux logarithmes. Il y a toujours chez eux un amusement à mettre des messages dans les titres, voire une tentation de culte du culte. Je pense que les gens sont demandeurs de ça. Peut-être que chez eux, de manière très candide, ils sont totalement là-dedans. Mais il y a indiscutablement un aspect « Helter Skelter », très grisant.

 

On parlait du rapport au temps : futur, passé, présent. Ce qui m’embête avec Boards of Canada, c’est que j’ai beaucoup de mal à me rappeler des noms des morceaux ; comme si toute la discographie, de Music Has the Right to Children à Geogaddi en passant par les maxis se situait dans un même continuum espace-temps, que tout pouvait s’écouter dans une sorte de même année 0. As-tu ce même sentiment ?

Guillaume : Oui, il y a une ligne temporelle qui va du tout début, des premières cassettes, jusqu’à Geogaddi. J’ai peut-être un avantage vis-à-vis de toi : j’arrive à reconnaître les machines qu’ils ont utilisées, et je sais à quelle période ça renvoie.

Au fil du temps, ils ont eu plus de fric, et ils ont commencé à utiliser des synthés plus précis. Avec Geogaddi, par exemple, il y a une forme de rupture dans leur manière de travailler les sons. C’est beaucoup plus poussé. Sur les disques précédents, l’expression artistique était déjà perchée et pointue, mais tu pouvais encore sentir quelque chose de très bedroom music, ou de musique sortie d’une VHS. Il y avait cette envie de ressembler à un croisement entre Sesame Street et l’identité sonore d’un film. Sur Geogaddi, c’est beaucoup plus poussé dans la production. Tu reconnais moins les synthés, il y a moins ce côté Prophet 5 identifiable. Ils ont vraiment évolué.

Sur ce nouvel album, on reconnait moins les synthés, un peu comme sur Geogaddi. Il y a toujours les harmonies, les phrases typiques, les call and response, les antiphonies : une mélodie répond à une autre sans forcément se chevaucher.

Après, il y a la période Trans Canada Highway et The Campfire Headphase. C’est d’ailleurs eux qui ont un peu poussé Warp à prendre Bibio, et on sent ici un goût plus marqué pour les guitares. Quand j’ai réécouté The Campfire Headphase et Tomorrow’s Harvest avant notre coup de fil, je me suis rendu compte que je zappais tous les morceaux mais que je les connaissais tous par cœur. Je ne me suis pas dit que les morceaux étaient mauvais. C’est respectable, c’est toujours très bien. Mais…

Nous aussi, avec Principles of Geometry, on aime avoir une forme de tunnel d’écoute. Mais sur ces deux albums-là de Boards of Canada, au bout d’un moment, tu t’ennuies un peu. Il manque des ruptures, des fractures. Il y a une linéarité. D’un côté, tu as un chamallow qui grille ; de l’autre, une sorte de rocher brûlant, un peu sans vie. Avec le temps long de l’écoute, j’ai fini par moins apprécier ces albums, donc j’y retourne moins.

Sur ce nouvel album, y’a-t-il des ruptures technologiques, des instruments ou des sons qui t’ont sauté aux oreilles ?

Guillaume : Étonnamment, ils reprennent quelques éléments de synthétiseurs, mais je trouve l’ensemble plus dry, plus brut, avec parfois un mix plus rock. Tu reconnais moins les synthés, un peu comme sur Geogaddi. Il y a toujours les harmonies, les phrases typiques, les call and response, les antiphonies : une mélodie répond à une autre sans forcément se chevaucher. On retrouve des petits procédés, avec la surprise de l’avant-dernier morceau (You Retreat in Time and Space), qui me fait penser soit à Parcels, soit à Daft Punk période Random Access Memories avec Nile Rodgers, pour la guitare funk.

Peut-on s’accorder sur le fait que 18 titres pour ce nouvel album Inferno, c’est beaucoup trop ?

Guillaume : Oui, il y en a trop – dit celui du groupe qui a sorti un album de 26 titres. Certains sont complètement dispensables. En parlant davantage de l’ordre que du nombre de titres, je pense que ça aurait pu être plus cohérent. Les morceaux sont quand même plus simples d’accès que les vieux Boards of Canada, mais l’ordre aurait pu mieux raconter quelque chose je trouve. Mais en même temps, c’est une messe sur un temps long, peut être que je te dirai totalement l’inverse dans le futur, j’ai encore à travailler mon catéchisme sur cet album.

Comme Chuck Berry a bouleversé la vie de gens qui ont voulu faire du Chuck Berry, Boards of Canada et Aphex Twin sont des artistes cultes qui ont ouvert des voies.

Je me suis demandé, comme avec les rappeurs qui mettent un featuring par track pour saturer les plateformes, dans quelle mesure un tracklisting aussi fourni ne répond pas à un propos commercial. Le disque tient probablement sur deux vinyles, vendus par ailleurs assez chers.

Guillaume : Tu peux y penser, à juste titre. Il y a eu les listening parties à Barcelone, à Londres… Ce n’était pas très cher, mais tu payais quand même onze livres pour écouter un album pendant 70 minutes. J’ai trouvé ça un peu mercantile. Le disque dure 1h10, ce qui est extrêmement long aujourd’hui dans les habitudes d’écoute. Mais je n’arrive pas à voir quel est le propos.

Nous évoquions tout à l’heure le côté religieux de Boards of Canada. Sur Spotify, Inferno est livré avec une petite vidéo par piste, avec ce rendu crypto très « true believer », très américain.

Guillaume : Oui, ça graisse le trait sur l’idée de groupe. Tu fais partie de quelque chose, de la troupe, du bloc des hippies. Ça marche très bien sur les réseaux sociaux. C’est extrêmement poussé et orienté vers un culte ; peu importe que cela soit celui du groupe ou un autre plus large.

Tant qu’à être dans l’extrapolation, on peut considérer que la pochette d’Inferno, rouge et chaotique, est un reflet négatif du premier album Music Has the Right to Children, très bleue, très naïve, très raélienne. Avec Inferno, on semble arrivé à la destination finale avec la même photo, mais cramée dans la cheminée.

Guillaume : Quand ils ont montré les premiers visuels, j’ai pensé à quelque chose de très suicide collectif. Il émanait de ça une impression à la Jim Jones. Après, à l’écoute, tu perds un peu cette impression-là. Mais ils reviennent visuellement à quelque chose de très marqué, aussi marqué que leur musique. Les deux derniers albums étaient plus sages. Là, l’artwork répond assez bien au disque, parce qu’il est un peu invisible : tu as deux photos en une, quelque chose de très vaporeux. Et finalement, c’est l’esprit que tu gardes après l’écoute. C’est bien, mais ça manque de substance, d’un corps, d’une colonne vertébrale, sans être méchant, parce que les compositions sont quand même très belles. Boards of Canada, même après toutes ces années, c’est toujours pour moi une forme de post-adolescence. J’ai le même plaisir à voir sortir un album, peu importe le moment. Music Has the Right to Children et Geogaddi ont vraiment été des bouleversements. Les maxis aussi. Nlogax, que j’avais écouté en vinyle, m’avait bouleversé. Ce sont des groupes qui ont bouleversé ma vie. Comme Chuck Berry a bouleversé la vie de gens qui ont voulu faire du Chuck Berry et ont fini par ouvrir d’autres voies au rock. Boards of Canada, comme Aphex Twin, ce sont des artistes cultes qui ont ouvert des voies.

Dans la série des années 90 Seinfeld, l’épisode final a été totalement foiré par Jerry Seinfeld et Larry David. Ce qui a abouti à pas mal de polémiques dans la fanbase avec ce sentiment de « what if ». Ne peut-on pas considérer qu’Inferno est le vrai dernier disque de Boards of Canada, après l’échec artistique complet de Tomorrow’s Harvest ?

Guillaume : C’est une très bonne hypothèse. Ça gomme la fin, oui, mais ça crée aussi, comme je te le disais, une sorte de florilège de tout ce qu’ils ont fait. Tu as le côté guitare qu’il y avait sur l’avant-avant-dernier album. Tu as les harmonies qui renvoient aux albums du début. Tu as les call and response des premiers albums, des rythmiques électroniques qui veulent rester électroniques, des effets vocaux qui peuvent laisser à désirer, mais je pense que ça contribue à l’objectif : vouloir créer des messages sans forcément les traiter jusqu’à les rendre complètement audibles. Ça reste un bel ensemble. J’ai aussi réécouté Music for Airports de Brian Eno, parce qu’un morceau m’y faisait penser, You Retreat in Time and Space : le début, c’est quasiment Brian Eno dans une église, et c’est sublimement exécuté. Je suis aussi allé réécouter Cocteau Twins, parce qu’il y a des guitares électriques chorus très Simon Raymonde. Il y a le côté cinématographique, John Carpenter, les petits messages… Il y a à la fois leur histoire musicale et leur propre histoire. Et dans les crédits, il y a quelque chose d’assez nouveau : Michael Sandison est crédité comme compositeur de tout, et Marcus Eoin est davantage accolé à la production. C’est la première fois que ça se présente comme ça à ce point. Certains fans sont même partis dans l’idée que l’un d’eux était peut-être mort. Les gens vont très loin.

Dernière question : tu le classes où dans ton ranking des meilleurs albums de Boards of Canada ?

Guillaume : En ne comptant pas les maxis, c’est un solide numéro 3. Music Has the Right to Children est indéboulonnable, parce qu’il a tout : la saveur, la sève, l’idée globale. Partant de pas grand-chose, il crée tout cet univers musical. L’idée est trop profonde pour ne pas être mise en premier. Geogaddi, pour moi, c’est le pendant satanique de Music Has the Right to Children. Quand tu faisais le rapport entre le premier et le dernier album, Geogaddi est vraiment le pendant rouge, violent. Tu passes du bleu-vert au rouge. Il y a une vraie violence là-dedans. Sur Inferno, je te parlais de culte ; dans Geogaddi, c’est vraiment la secte. Il y a d’ailleurs plein de références à David Koresh et aux Davidiens.
Donc Inferno finit troisième, sans compter les maxis. Parce que si tu comptes Hi Scores, Twoism et In a Beautiful Place Out in the Country, qui sont aussi des morceaux énormes de ma vie d’auditeur, ça devient beaucoup plus compliqué.

Une troisième place, c’est quand même un très bon score pour un retour au présent.

Guillaume : Oui, c’est très bien. C’est un très bel album. Il faut l’écouter, le réécouter, et l’avenir — ou le futur — dira si ça reste. Contrairement aux deux précédents albums, j’ai déjà des mélodies qui me restent dans la tête. Sur Tomorrow’s Harvest, assez peu finalement, Là, oui, en album, c’est un solide 3.

On en reparle dans 13 ans ?

Guillaume : On en reparle dans 13 ans.

Boards of Canada // Inferno // Warp

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