Il était une fois le label Yuk-Fü qui, ne passons par quatre chemins, signifie « Fuck You ». Pas dans un vieil argot Tokyoïte mais en anglais quand on bouscule les lettres de l'injonction. Deux papas, un son, un chien, des adoptions, une femme, des tontons flingueurs et un jeune gendre moderne. Voici l'arbre de généalogie bien touffu de ce label français pas foutu.

Yuk Fu

Mike et Kim, deux papas, un son.

C’est l’histoire de deux potes, non pas Yuk et Fü, mais Mike Theis et Kim Ono – pas le frère de Yoko mais un mec qui, fut un temps, se baladait dans les rues de Paris en tenue de karaté. Petits mômes de banlieue parigote évoluant au sein de deux bandes rivales, ce sont deux passions communes qui uniront le désormais vieux couple, inséparable comme les majeurs dressés de deux mains viriles (sic) : le skate et la musique. Et sans doute aussi, pourquoi pas, la Téquila (mec, sic). Du groupe rigolard de dub reggae lycéen à la paternité d’un label de proximité, quelques « pas » s’alignent sur la chaussée : pas de plan sur la comète industrielle, pas de prises de becs commerciales, Yuk Fü carbure à l’étincelle, au direct live, au coup de foutre, sans mariages officiels ou autres formalités rébarbatives. « Ca part de là, de se dire, que la proximité, le travail en équipe (réduite), la réaction rapide sont des vertus que plus personne n’applique hormis quelques précieux labels indés à Paris, comme Versatile – que je trouve particulièrement exemplaire. On explose la notion de label, on se voit et on met ensemble les stratégies sans attendre vingt plombes » développe papa 1er, Mike Theis. Recentrer la musique selon ce principe simple et bête comme chou qu’on a tendance à délaisser sur le pas de la porte comme une vieille péripatéticienne invectivant sur le seuil d’une cathédrale ; le plaisir. Plaisir, oui, mais pas furtif. Kim : « Peut-être que certains morceaux Yuk-Fü n’accrochent pas facilement mais je pense qu’ils perdureront ». Mike, d’un côté, aux manettes, Kim, de l’autre, au pinceau (logos, clips…) ; deux doigtés, les troisièmes de préférence, pour une même direction et une même entité pour ces deux blases quasi palindromes l’un l’autre.

Né à Paris fin 2006  

IMG_3058-1Nos deux hommes sont avant tout musiciens, ce qui facilite le langage avec les artistes qu’ils reçoivent dans leur cabinet blindé de jouets pour adultes ; computers, synthés, boîtes à rythme, pianos, poster de TTC, aha. Méthode bien huilée pour faire rouler la machine : Kim concocte sa bouillie sonore pour ensuite la refourguer à Mike et sa patte de magique producteur, ce dernier ayant joué, il sort sa petite calculette, dans « 20 milliards de formations ». Parmi les 1000 plus récentes, on pourrait citer le groupe Paris puisque c’est pile de là d’où tout décolle et là où tous les chemins se croisent – comme d’habitude, en France. Paris, Dior à la base, autrement dit le premier groupe de notre cher Nicolas Ker, longtemps avant l’aventure Poni Hoax, bien que notre homme ait toujours été à cheval entre plusieurs supergroupes (son projet solo étant son ultime band). Et bien avant l’époque où, autre label au nom Japonisant, Tigersushi cherchait une voix et « embauche » la sienne, très tape-à l’oreille, l’axe parfait Morrison/Morrissey, dixit les profanes. Crooner électrique, selon l’assemblée générale. « Dior ou Paris Couscous, ouais, il jouait dans tous les bars à couscous du 18ème autour de chez lui. Avec Axel Bonnard, il hurlait dans le micro, bouffaient des tajines ouah super, jusqu’au jour où Axel en a eu plein le cul ». Paris est une défaite ? Pas grave. Quelques litres de Boulaouane plus tard, pas question de pédaler dans la semoule ; le seul disque à ce jour de Diplomatic Shit, “Lost In Movies”, sort après deux années laborieuses à pianoter sur deux Casios pourris et un ordi cheapos, n’est-ce pas Mike ? « Ça sonne pas du tout Black Music mais métallique avec un vieux goût de banlieue londonienne. Et la touche reggae, ahaha, oui, je voulais vraiment entendre Mémé Ker haranguer comme Lad foncedé à la bière tiède sur un gros White Dub. Malheureusement l’album est passé sous les radars et puis la prod’ n’est pas géniale mais en même temps ça donne un côté très DIY !!! ». Sueur live, hargne, férocité ; on a l’impression que Nicolas Ker prend le mic’ par les crocs sur un son, lui aussi, mal léché ; glaires sur instrus cradingues, à la one again, un truc wild wild à l’ouest, au sens désynchronisé par rapport au reste de la production hexagonale de l’époque. Kim se souvient de son premier rendez-vous avec la bête : « Nico débarque à la maison pour faire des essais, avec son catogan et sa bouteille de vin, et il me sort qu’il est le Laurent Gerra de l’électro !  Déjà le mec, je le vois fumer trente clopes en un quart d’heure, je lui fait écouter le morceau, il me dit que le son est pourri mais bon ok, il pose, il jette le micro, et il m’annonce qu’il se casse. Comment ça, tu te casses ? Bah ouais ça y est, c’est dans la boîte. Ah ouais ! Okay ! On va peut-être refaire quelques prises ?! Nan, one shot rock’n’roll ! »

Diplomatic Shit, ‘Drunk In A House Of Lords’ :

Un (sky)dog pour parrain

Dans la foulée, un certain Marc Zermati, passeur punk légendaire et Saint Esprit, vient filer un coup de pouce. Précision pour les amnésiques, la génération bébés-rockeurs ou les martiens, Zermati est non seulement le créateur du disquaire Open Market (squatté à l’époque par tous les jeunes gens concernés – d’Elli & Jacno à Pacadis, en passant par Dantec ou McLaren) mais aussi du fameux label Skydog. Mike – (accent pied noir) « c’est la famille ! » – a bossé à ses côtés en tant qu’ingénieur du son, notamment sur le concert de reformation des Stooges…au Japon ! Nicolas Ker l’avait rêvé : « Si un jour je sors un disque de rock, j’aimerais trop que ce soit sur Skydog ou New Rose (le label, entre autres, de Gun Club dont il est fan – NdA). Skydog c’est les mecs avec des blousons en cuir, MC5, les New York Dolls… », Skydog l’a révélé. Calculette : un Paris perdu contre un pari gagné. « Les gars, vous voulez faire de la musique ? Franchement, le meilleur conseil que je puisse vous donner, c’est… cassez-vous de la France !!! », leur lâche avec lucidité « ce bon vieux Zermatoche » qui a, c’est le moins qu’on puisse écrire, de la boutanche.

Battlejoyce, première adoption

Alors, Fuck You, la France ? Pas du tout. Suffit de débusquer les mines qui gigotent sous terre et que personne ne prendra la peine de cueillir. Yuk-Fü se transforme en label de side projects (Sydney Valette, Control, notre Sigismund Benway national, à sortir très vite de l’armoire…) avec des splits records qui archivent des perles précieuses tricotés par des anonymes. Milieu des années 2000, en pleine ère myspace, c’est principalement sur les forums qu’on se serre la main par claviers interposés. Et c’est sur celui de Technikart que les langues se délient motion et que les petites annonces fusent façon Pôle Emploi. Yuk-Fü, bonjour, nous sommes là non pas pour vous envoyer vous faire foutre, mais pour que vous nous envoyiez vos démos. La suite, somme toute logique. Rencontres, adoptions, adaptation. « L’intérêt, c’est de voir ce qu’on peut faire à partir de ce bout de caillasse, comment le tailler dans tous les sens. Surtout pour se modeler à la demande de l’artiste. » explique Mike. Les gens se rencontrent et parfois certains d’entre eux ont envie de coucher avec ces gens, d’autres ont envie de travailler avec ; à quelques degrés d’écart près, c’est du même acabit. Un certain type lunaire pseudonymé Battlejoyce fait parvenir ce qui ressemble à un journal intime sonore ou à un plaisir solitaire : « Un mec de 40 balais, 3 enfants, qui enregistre des maquettes chez lui tout seul. On croyait que c’était un vrai musicien qui avait tourné depuis dix ans, et non ; c’était un mec qui faisait du son dans son garage pour décompresser de sa vie de famille. Eh bah ce mec symbolise clairement ce qu’est Yuk Fu. ». Bouts de ficelle, haute couture.

Battlejoyce, ‘Love Waters’ :

Mari Posa et Femme

Yuk-Fü, un poil trop testostéroné ? Reste à créer l’union avec Mari (sans e, oui, un comble) Posa (Papillon, en espagnol), somptueuse, pleine de promesses. Comme un désir d’ouvrir les fenêtres pour aérer un peu ou au moins pour (ta)tamiser un peu la cabine : « C’est vrai que c’est quand même dark dans l’ensemble. Quand tu as un rayon de soleil, un petit pétale de rose, tu ne peux pas le refuser. On s’est demandé si on voulait tirer dans le même sens ou si on voulait se démarquer des autres. Quitte à ce que ça crée des dissonances, que des artistes n’aiment pas ce que font d’autres artistes. C’est risqué. ». Union, oui, mais ni à l’église ni à la mairie, promesses, oui, mais pour que l’oiseau prenne mieux son envol. Yuk-Fü est un label libertin. Mike : « On met en lumière des artistes ; après si tu as envie d’aller faire des projets ailleurs, pas de problème, et si tu veux revenir, pas de problème non plus ! Si les gens signent sur des gros labels, pour nous c’est ça le succès. »

Mari Posa, ‘Morning Sky’ :

Blackmail, tontons flingueurs

Par le biais d’ami d’un certain Christophe “Micronauts” Monnier, nos deux acolytes rencontrent  Stéphane – Bosco – Bodin, élancé vers un projet radical, Blackmail, qui aurait aussi très bien pu s’appeler Virus ou Message Indésirable. Bodin envoie She’s Crafty, massacre à la perceuse ; « J’ai dit non, j’ai adoré. Je leur ai dit qu’ils allaient nous insulter, c’est trop fat. J’ai réfléchis, voilà deux remixes un EP, mes potes d’Aladdin…Ils aimaient bien le côté libre, l’esprit, l’angle de tir. » She’s Crafty, lâché dans la nature et dans la confidentialité, expérimentation et rushs entre amis un soir de tentative de Suicide : on ne recommandera pas des masses aux fans de Château Marmont ce morceau qui défonce les ambulances et à propos duquel un confrère écrivait justement qu’à coté le binôme Vega/Rev « c’est les 2Be3 ». Blackmail, s’impose comme la vraie claque 2013, le truc qui nettoie l’estomac, l’anti-Phoenix : « Oh putain, on devrait faire des badges Blackmail = anti Phoenix ! Ouais, 200 personnes à Paris grand maximum ont dû apprécier She’s Crafty» dixit la petite calculette de Kim.« On est des adolescents des années 80/90 et c’est vrai qu’à l’époque Moby se faisait insulter parce qu’il avait fait des synchros. Tout le monde lui hurlait dessus en disant ahhh Sheitan alors qu’aujourd’hui les labels vont faire des deals avec des marques, pour avoir une petite pochette, pour développer le projet, c’est normal. ».
Blackmail-BonesBlackmail n’est pas une bande à la cool man top swag fashion ; il y a une chance assez infime de les retrouver en déco musical de l’ouverture du Grand Journal, encore moins en synchro d’une publicité vantant les air bags d’un Polo Lacoste. Lors de la première soirée Gonzaï à la Maroquinerie, je rencontre les loustics, Stéphane, François et Sylvain, proposant par la suite un « entretien making-off » histoire d’être raccord avec le hors sujet. Quelques shows plus loin, l’été se meurt ; le Glazart, à l’occasion du festival « La Plage », donne carte blanche à Gonzaï. Qui de plus approprié que Blackmail pour refermer les parasols ?  Bones – « musique à l’os » dixit Stéphane –  plus accessible dans les longueurs, certes, mais toujours aussi cash dans les largeurs, ne naîtra pas sous X ni Y mais sous W. Qu’est-ce ? Pas un hosto aux lumières blafardes qui clignotent comme des strobos de bazar mais un grandiose hôtel Kubrickien avec chambre de la taille d’un appartement des quartiers huppés à 5 000 dollars la nuit petit déjeuner compris (la calculette délire), vertige du plafond, belvédère sur Paris ville lampadaire, whisky Japonais sans glace avec les fuck buttons : « On s’est dit, y en a marre, les journalistes, on leur pète les couilles à leur envoyer des sons. Cette fois, on va les faire venir, comme ça on boit un coup, ils voient le matos, on discute, ils écoutent en direct.». Kim, qui réalisait un film par jour pour le site de mode Caroline Daily, s’en essuient encore les mirettes  : « Le lit était hyper 2001, l’écran sortait au bout du lit en appuyant sur le bouton. En appuyant sur un autre, tu avais tous les rideaux qui se baissaient ! ». Mike, fier du résultat : « J’ai aimé ce qu’a dit Bester sur Bones dans son article : “replacer les machines là où elles doivent être”. Oui, à un moment on était tellement dans une phase de productions stéroïdées, surprotéinées que, quand j’ai écouté leur son, ça correspondait à ce que j’attendais. Moi, j’aime beaucoup toute la scène analo, on les connaît, Turzi, Zombie, même Joakim, mais du coup, Blackmail a pris un set à peu près pareil mais très minimal. Et je me suis dit putain mais merde, le blues des années 2020, c’est ça, le blues du MS 20. Le mec, on s’en branle de ce qu’il raconte, ça ressemble à des imprécations vaudou.» De la contrainte; pas de guitares, pas de batteries, pas ordi. Do It (avec rien) Yourself pour en extirper du costaud. Même processus de fabrication chez Kim quand il clippe : « Tirer le mieux du rien, ce qu’il y a de plus dur.  ».

Clip de ‘Fattest Dream’ de Blackmail  :

Valette, jeune gendre moderne

Là où il est question de rencontre d’entités, il est aussi question de corrélation entre labels, et là… tout se conjugue et s’entremêle, comme d’habitude à Paris. Consanguinité ? Non, communautés. Et dilemmes. Le remix de Blackmail par Gilb’r et Ker, à sortir chez Versatile ou Yuk-Fü ? Celui de Cosmo Vitelli, chez I’m a Cliché ? Valette, chez DeBonton ? Question de réseautage. Valette, mea culpa, retournement de veste en cuir : Ballade Joyeuse, Libération Spirituelle, Mode De Vie sont superbes mais, puisqu’on parle de ‘I’m a cliché, Sydney m’a longtemps laissé cette vague impression d’en être un, de cliché ; un côté trop encombrant de branleur hipster entre Bref et Pitchfork. « Il a évolué. C’est vrai qu’il a eu plein de super retours mais, en même temps, il y a eu ce revers de la médaille à cause du symptôme effectivement un peu branchouille. Il y a un côté plus musclé maintenant, il écoute plein de witch house, des musiques bizarroïdes… » affirme Mike. Sydney cherchait d’autres perspectives d’émancipation pour muscler son jeu. Il a demandé à être kidnappé. Yuk-Fü se charge de remixer, non pas sa musque, mais le musicien entier. Sans perdre, c’est fondamental et pas paradoxal, une seule miette de ce qu’il cherche et, par extension, de qui il est. Kim : « Plein d’artistes sont bourrés de contradictions. Alors que Sydney, si tu regardes son graphisme, qu’il fait tout seul, ses clips, ses photos, son blog, ses paroles, ses prod’s, il possède une identité forte. Certains vont dire dire que c’est hyper arty ou intello, ou vont soupirer que, ouais, ils peuvent écrire ça sur leurs chiottes. Mais ce que tu ne peux pas enlever à ce gars, c’est qu’il a un univers singulier, un monde bien à lui. ».

Revient alors la sentence de Zermati, lui qui a côtoyé l’Angleterre dans ses plus belles années : ce sont les voyages qui forment la genèse, la vraie. Ca tombe bien : pour les vacances (pour le travail), à l’heure où j’écris ces lignes, Valette et papa Mike seront déjà partis en vrille en Chine et en Corée. Là où Yuk-Fü doit bien vouloir dire quelque chose dans un vieux patois Pékinois ou Séoulite.  Un truc du genre « Bienvenue ».

http://www.yuk-fu.com/

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