Jeffrey Lee Pierce est né en Californie, à la frontière du désert. Le désert peut être une expérience décevante. A quoi t’attends-tu ? Un horizon de sable. Et que vois-tu ? Des montagnes, des routes, des collines, des cailloux. Alors on avance, on veut voir du sable, pas seulement des cailloux. Le désert, c’est encore plus loin, là où la moindre pierre est devenu poussière. Mais cela fait déjà longtemps qu’il n’y a plus rien à voir. C’est aussi ce que l’on peut ressentir dans certaines banlieues, près de l’extrême bord du monde. J’imagine que Jeffrey a grandi quelque part dans ce gradient de vide entre la poussière et le béton. Il fut aussi le président du Fan Club de Blondie.

Le désert, Jeffrey a fini par l’atteindre. Laissant derrière lui les quelques fous qu’il pouvait encore croiser sur sa route. Robert Johnson si seul qu’il pactisa finalement avec le diable juste pour avoir un peu de compagnie. Mais personne ne pactise avec le diable, c’est juste la folie. Ou alors des voix dans le crâne, comme les multiples voix formant le chorus des guitares qui le poursuivent, tandis que la caisse claire sonne comme dans le pire Rock FM de Toto. Ce sont les quatre accords du morceau de Gun Club drolatiquement nommé Sex Beat, d’une gamme de do mal harmonisé, abolissant toute tonalité et toute possibilité de mélodie. Quatre accords non pas joués à la façon punk, en power chords bien définis et efficaces, ni à la façon new wave, en frêles arpèges se découpant dans l’azur, mais bien en jouant la quinte, l’octave, la tierce et encore la quinte par dessus pour que ça dégueule d’harmoniques. Chacune démultipliée encore par le chorus, avant d’être lâché dans la reverb, jusqu’à la saturation complète de l’espace.
Le riff roule indistinctement, à chaque nouveau tour la distance entre chacun des accords s’amenuise et s’abolit dans la distorsion, quatre accords majeurs qui, vague après vague, s’effondrent en eux-mêmes dans un maintenant éternel, un chaos statique, figé dans un son point de plus haute intensité. Seule la batterie peut alors donner de la vélocité à l’ensemble, et c’est sur elle que Jeffrey Lee Pierce, cale sa voix, entre imprécations, hurlements de coyote et cris de jeunes filles. Ses yeux sont ivres, il esquisse une danse indienne, montre de sa main des objets imaginaires. Sa guitare pend à son épaule comme un fusil. La voix de Pierce est tantôt frêle et plaintive, tantôt droite, sûre et intense, dégagé de toute nécessité de justesse. La solitude de l’homme perdu dans la réverb, hurlant ses visions : ”We are all living in a yellow submarine”.

I’ve gone down the river of sadness

Derrière lui, le petit mec à la chemise brillante c’est Kid Congo Powers, né Brian Tristan à La Puente en Californe de parents mexicains. Il est président du fan club des Ramones.
Pierce et Powers se sont rencontrés dans ce désert, plus précisément à un concert de Pere Ubu. Kid Congo voit alors un garçon habillé dans un trench de vinyl blanc avec des bottes de cow girls. Il porte un badge géant Debbie Harry et une extravagante chevelure blonde, écrit des chroniques de Reggae pour Slash Magazine et dit à Congo “qu’ils vont faire un groupe tous les deux”.

– “Je ne suis pas musicien” lui répond Kid Congo.
Tu seras chanteur” rétorque Jeffrey.
Non je ne sais pas chanter.
Bon eh bien tu seras guitariste.
– Mais je n’ai même pas de guitare.
– Ce n’est pas grave j’en ai deux.
– Je ne sais pas jouer.
–  Je t’apprendrai”.

Un projet d’ivrognes parmi mille autres. Les deux viennent simplement de fonder le Gun Club. Du moins Creeping Ritual dans un premier temps. Powers apprend la guitare sur les disques de Bo Diddley que lui donne Pierce. Ils improvisent des blues sommaires, de temps en temps Pierce hurle des choses, ça donne For the love of Ivy : “J’étais habillé comme un Elvis de l’enfer, je me suis acheté un fusil long comme le bras, oui partons chasser Ivy, pour l’amour de Ivy, allons se la faire“. Cette Ivy, c’est celle des Cramps, qui justement vient de s’installer à LA. Kid Congo racontera que les Cramps sont dans la salle et écoutent le Gun Club en prenant dans notes sur un petit calepin.

Their sadness grows like weeds

Juste avant et si l’on en croit la rumeur, le guitariste des Cramps a quitté le groupe un peu nerveusement en emportant une bonne partie du matériel. Brian Gregory est le garçon à la mèche blanche qui joue de la guitare comme un éléphant sur Garbage Man, c’est à dire en barrissant. Il parait très vieux et son vrai nom n’a aucune importance, c’est juste qu’il se prend pour Brian Jones, alors qu’il était tout juste bon à faire peur aux enfants dans un train fantôme. Après son départ du groupe, il entamera une courte carrière cinématographique en tant que zombie dans The Day of Dead de Georges Roméro. Prouvant qu’il était aussi bon acteur que guitariste dans son genre. C’est à dire absolument parfait en talons aiguilles à jouer des lignes de basses sur sa Flying V, os de poulet en collier autour du cou, prêt à jouer le solo le plus mortel de l’histoire du rock avec un rictus sexy déformant ses lèvres, sur Garbage Man toujours.

Toujours est-il que les Cramps n’ont plus de guitariste bizarre et tente donc de débaucher celui du Gun Club, qu’ils rebaptisent Kid Congo Powers. A ce moment là, le Gun Club c’est pas grand chose. En tout cas c’est beaucoup moins que les Cramps. Bon perdant Pierce dira à Congo : “vas y fonce, à ta place je ferai la même chose“. Nous en sommes à je ne sais plus quel chapitre et l’histoire du Gun Club n’a toujours pas vraiment commencé. Il y aura toujours d’un côté Jeffrey Lee Pierce qui continuera à faire le derviche hurleur dans le désert et de l’autre Kid Congo qui reviendra régulièrement dans la danse entre deux intérims dans de solides écuries rock, jouant sur “Psychedelic Jungle” (troisième album studio des Cramps, NDR) ou apparaissant avec les Bad Seeds dans les Ailes du désir de Wim Wenders. Kid Congo, le fantôme des grandes scènes de l’histoire, Forrest Gump du Post Punk.

Un Forrest à l’étrange influence. Le deuxième Gun Club, celui qui a enregistré “Fire of Love” et “Miami” vient d’exploser, le guitariste ne supportant plus de tourner en van avec l’imbuvable Jeffrey Lee Pierce. Kid Congo ne supporte plus non plus d’être en tête à tête avec le couple Lux et Ivy, et décide donc de retrouver Pierce pour enregistrer “The Las Vegas Story” en 1984. A l’époque, ils sont obsédés par les lignes de guitare en spirales spiralées des deux de chez Television, tout en écoutant Prince et son “1999”. En studio, il retrouve le pianiste de Julio Iglesias et ça donne My Man’s gone now, Pierce en Ella Fitzgerald. Dans le studio d’à côté il y a Stevie Nicks. Une explosion de groupe plus tard au dessus de l’Europe et Kid Congo rejoint les Bad Seeds, tandis que Pierce enregistre son album solo, accompagné du batteur du premier mauvais disque de The Cure, “The Top”, et d’un bassiste de chez Wham!. Le résultat est étonnant. Une tournée en Amérique du Sud plus tard, Kid Congo se retrouve encore en tête à tête avec Nick Cave qui se met avec et dans une brésilienne, ça hurle dans tous les sens. C’est comme une famille qui vivrait ivre dans une caravane louée à l’année : étouffant.

Les astres sont discrètement en train de s’aligner pour la venue de leur album démon, “Mother Juno”. Ils sont prêts à enregistrer leur chef d’œuvre et ça sera à Berlin, à la Hansa Studio. Non pas parce que Iggy Pop y a enregistré “The Idiot” ou Bowie, “Low” ; mais pour retrouver le son de Boney M. Et c’est à Robin Guthrie des Cocteau Twins, groupe de dream pop écossaise planante, que sera confié la production. “Par perversion“, dira Kid Congo.

I hear them call my name

Les années 80 pourraient se décrire comme le naufrage du punk dans l’électronique merdique, dans un mouvement de déchéance qui semble général. Et il y a ce moment où tout bascule. Nous pourrions le situer entre “Pornography “et “The Top”, quoique les Cure ne produisirent strictement rien, ils passaient sans étapes du génie à l’enflure, sans passage au stand. C’est plus nuancé chez Joy Division, dont l’infâme fossoyeur se nomme Peter Hook, mais chez qui l’on peut trouver, dans le premier album de New Order, ce passage de crête entre l’intégrité et la putasserie. Jeffrey Lee Pierce réussit l’exploit de persévérer sur ce point de fusion, enchaînant les performances dans les clubs du Benelux, capable de résister à l’abandon du fuzz pour le flanger compressé, du punk pour le rock FM. Encore capable de prêcher le blues dans un monde conquis par Bon Jovi.

“Mother Juno” semble débuter comme n’importe quel titre de “Fire of Love”, la batterie primitive qui fait pompe à hillbillies, mais voici que le chorus a remplacé le fuzz. Le son est parfaitement clair, tout en sonnant plus agressif qu’un For the Love of Ivy. Parce que pour choquer nos oreilles blasées, ça ne sert plus à rien de rejouer le riff du Bodies des Sex Pistoles avec un son saturé, il faut se servir des armes de l’ennemi et les subvertir, en l’occurrence récupérer le son des Bangles pour le secouer, le battre jusqu’à la mort. Ca donne des titres comme Bill Bailey ou Thunderhead : un enfer climatisé en majeur d’où émerge seule la voix de Pierce. Qui trouve enfin un cadre à sa mesure : celui, immense du désert.

“The sun and the sea are smiling, but surely not for me”, c’est The Breaking Hands, la plus belle chanson du Gun Club, terminus de l’errance entamé dans Mother of earth, son pendant. “The wind is hot, I tried my best, but i could not” chante-t-il alors, de sa voix qui déraille dans les graves. Il a maintenant traversé le désert, il est à Tunis et regarde les poissons qui changent de couleur dans ses mains, en appelle à Allah pour qu’il lui colle un morceau de métal dans la tête. Les synthés clochettes, la batterie compressée, les reflux incertains des guitares chorus, c’est l’enfer des eigthies, avec la voix humaine si humaine de Pierce au bord de s’y noyer. Il y a des chansons qui sont objectivement plus belles, plus réussies, mais il faut ça, c’est à dire ce son horriblement formaté, et sa voix libre. Sa voix sans aucune pudeur, dénuée de toute affectation, de tout masque. Ni les pincements distanciés de David Bowie, ni la morgue de Johnny Rotten, ni les poses animales de Mick Jagger. Nulle jeu, nulle imitation d’un quelconque genre. Entièrement nue, avec un mépris absolu pour les convenances de la tonalité.

Lueurs des étoiles mortes

Jeffrey Lee Pierce n’est pas seulement mort de solitude. Kid Congo parti, sa copine bassiste enfui avec le batteur au terme de l’enregistrement de leur dernier album, “Lucky Jim”, en 1993. Il est mort aussi de cirrhose, du sida, de l’hépatite C et fut achevé par une hémorragie cérébrale. Il est mort et sa lumière nous parvient comme celle des étoiles mortes, avec un million d’années de retard. Non par Hubble, mais par Youtube, et que voit-on surgir du passé ? Un pâle Jeffrey Lee Pierce, que nous distinguons évanescent dans l’obscurité d’un club hollandais, ou au mieux à l’Hacienda. Cet homme dont l’écho en France se résuma longtemps à l’hommage que lui écrivit Bertrand Cantat, Song for JLP, à la musique même de Noir Désir. ‎”If your life is burning well, poetry is just the ash” écrira Leonard Cohen. La réminiscence d’un éclat, et des cendres retournant au désert.

Crédit illustration : http://popdenial.blogspot.fr/

10 commentaires

  1. Beau tombeau. GC reprend fantastiquement a love supreme sur leur live at imola ou miami je ne sais plus ; une comète qui répond à une autre.

  2. Kid Congo à propos de JLP:

    “Kid Congo:

    “The last conversations I had he was very up and very happy and he was actually reading me stuff from his book like he was reading all of that stuff he was writing about channeling Isaac Hayes through the Tokyo radio tower. It was really insane stuff and he was reading that to me and we were completely hysterically laughing on the phone. And that was my last conversation with him. Which was, in hindsight, a nice last conversation to have.”

  3. Moi il m’obsède. J’ai du voir 200 fois le premier clip que tu as mis de “Sex beat”, juste avant de chanter “We all live in a yellow submarine”, il se gratte la tête comme un singe, ça me fascinera toujours j’ai l’impression. Kid Congo complètement autiste avec sa chemise argentée la gueule dans son ampli aussi.

  4. “Kid Congo, le fantôme des grandes scènes de l’histoire, Forrest Gump du Post Punk”

    Putain Sigismund, t’es un génie. Et ce malgré ton commentaire sur The Top, pas bon certes, mais pas vraiment mauvais non plus : l’archétype du disque qui a le cul entre deux chaises. Ou rocking chair plus précisément.

    Guitou

  5. J’ai un peu exagéré, mais à partir de The Top, je trouve que The Cure est devenu moins bon que leur parodie par les inconnus. C’est souvent une sacré étape dans la vie d’un artiste.

  6. une info qui pourra vous intéresser : nous publions une bio/essai sur Jeffrey Lee Pierce intitulée “JEFFREY LEE PIERCE” – AUX SOURCES DU GUN CLUB.
    Auteur : Marc Sastre
    ÉDITIONS LES FONDEURS DE BRIQUES
    160 pages – 15 €
    disponible en librairies à partir du 15 octobre 2013

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