TH da Freak © Olivier Seguin

À l’occasion du 15e anniversaire de l’association Bordeaux Rock, acteur majeur de la discipline du même nom, on a flâné avec TH da Freak pendant tout le week-end et il nous a prouvé que la ville pouvait être aussi agité que l’océan Atlantique qui lui fait face, un jour de drapeau rouge.

Quinze piges. Ça fait presque une double décennie que l’équipe Bordeaux Rock secoue sa ville, que de petits malins s’amusent encore à appeler la belle endormie. Et quand on dit quinze piges, on est gentil. Les bâtisseurs de ce château étaient déjà de sacrés lurons au début des 80’s lorsqu’ils faisaient vrombir leurs guitares au sein de leurs groupes. Foutre le bordel dans une cité que l’on pense être aussi calme que son voisin le bassin d’Arcachon, est devenu avec le temps une tradition – comme celle du vin.

Sans remonter jusqu’à Stilettos ou Gamine, ni trop s’étendre sur ce groupe dont le nom n’aurait jamais été plus actuel qu’aujourd’hui, Les Stagiaires, sans revenir non plus 10 ou 15 ans en arrière et blablater sur les formations qui squattaient l’Asso Nette (Calc, KIM, Pull, Tender Forever, SIN CABEZA…), et le collectif ICEBERG (Crane Angels, Petit Fantôme, JC Satan, Botibol…), restons dans notre temps. Parlons donc du dernier en date (créée “officiellement” en 2015, pour nos lecteurs les plus rigoureux) : Flippin Freaks. Mais pourquoi celui-ci, nous direz-vous ? Pour une raison aussi simple que bonne : TH da Freak – dit Thoineau dans la société civile -, l’un de ces membres, va nous servir de guide pour les prochaines 48h. Soit dit en passant, et nous y reviendrons aussi naturellement qu’une vague s’écrase sur le sable, cet addict au travail (qualification opposée à l’étiquette qu’une certaine presse, ici même, lui a collée à tort) sort un nouvel album début mars. Un premier extrait, à pleurer de joie, s’écoute juste en dessous.

De l’Astrodøme à Freakenstein

Vous présentez notre guide Thoineau, et sa clique “de gars libres qui veulent faire des trucs cool”, mériterait un article à lui seul ; par chance, ça a déjà été fait. On peut donc se plonger directement dans le vif du sujet. Samedi, fin d’après-midi, nous retrouvons TH, les membres du groupe (son frère Sylvain dit Siz, Benjamin dit Little Jimi, le batteur Julien – Rafael, dit Twingo Reverse, nous rejoindra plus tard) et leur ingé son Mamat, au pied de la basilique Saint-Michel – la tour d’Isengard, comme Siz s’amuse à la surnommer.

Le temps de faire les présentations avec tout ce beau monde, de fumer quelques clopes, et on se met en route avec la joyeuse troupe, direction L’Astrodøme ; “un lieu associatif [et secret, ndlr] où s’organise plein de concerts, ou nous avons d’ailleurs joué avec CouRtney & the WolVes, un des projets de notre collectif” explique Thoineau. Détail important : aujourd’hui, la totalité de nos déplacements se fera à pied ; la colère des gilets jaunes, mais surtout les précautions prises par la mairie, paralysent les transports en commun. Après quelques slaloms dans les rues du centre, nous arrivons devant l’entrée d’un immeuble apparemment quelconque, mais les apparences sont trompeuses. La porte passée, nous empruntons un petit escalier (où “il faut faire attention à la tête” – merci Thoineau) menant à une autre imposante porte, blindée pour le coup. Juste derrière elle, se dresse fièrement Maxime (ex-membre de l’asso Allez les filles), la personne à qui l’on doit le bon fonctionnement de cette cave, réhabilitée en “salle de concert, de répétition…” comme il nous le précise.  “LA meilleure cave de Bordeaux en matière de son” complète TH. Charles, l’un des membres de l’association Musique d’Apéritif, est là lui aussi. Avec Maxime, ils organisent ensemble le tout neuf Sideral Bordeaux Psych Fest ; un événement à suivre, dont la deuxième édition (avec Temples, Zombie Zombie, Kaviar Special…) est prévue à la mi-mars.

Bien installés dans d’authentiques canapés en cuir avec des bières gracieusement offertes par la maison, en compagnie de presque tout le groupe, les discussions s’entament. Premier sujet : Freakenstein ; prochain projet en date de TH da Freak. Même s’il en a déjà sorti d’autres de façon spontanée (The Freak et The Hood, pour ne citer qu’eux), Thoineau insiste sur le fait que ce disque là est son premier “véritable album” ; en témoigne la première et la dernière piste, qui ne sont ni plus ni moins, une intro, et une outro – celle-ci étant d’ailleurs une référence directe au film Freaks (1932) de Tod Browning. Autre grande première, TH n’a pas fait tout, tout seul, comme il en avait pris l’habitude.
S’il est toujours à l’origine de la composition des morceaux qui forment Freakenstein, qu’il a écrit il y a environ 3 ans, “le mixage a été fait par 4 cerveaux différents” nous précise Thoineau. “L’album s’est fait avec le temps” rajoute Siz, et le choix du titre n’est pas dû au hasard. À la façon dont le Docteur Frankenstein a créé sa créature, et pour continuer la métaphore, Freakenstein est un ensemble de chairs mortes, qui reprennent vie en quelque chose de neuf. Thoineau nous le confirme : “ces morceaux sont apparus, ils ont été retouchés, ils ont bougé. Il faut vraiment les prendre comme des bouts d’un ensemble, qui ont été retravaillés pour former un nouvel ensemble”. Il est encore un peu tôt pour vous parler plus en détail des chansons de ce disque, mais pour l’avoir déjà fait tourner un grand nombre de fois dans nos oreilles, on est obligé de citer la très maligne et décalée Nutty, et Kurtains, qui est du “Kurt(ains) Cobain à fond”. “Les influences sont toujours là !” avoue TH.

Max de L’Astrodøme & Thoineau © JS

Paris VS Bordeaux avant un premier soir au festival 

Le temps passe et les mousses tombent les unes après les autres. Avant de nous rendre à la mythique Salle des Fêtes du Grand Parc, qui a rouvert ses portes en juin 2018 après plus d’une vingtaine d’années de silence, nous nous devions de parler plus amplement de ce qu’il se passe en ce moment à Bordeaux, dans une France toujours plus centralisée sur Paris. “C’est terrible – assène Thoineau ; les autres acquiescent. Qu’est ce que ça veut dire ? Que l’underground de la “province” [ce mot lui pique la gorge] est beaucoup moins connu que celui de la capitale ? C’est injuste; je trouve que l’underground de chez nous est autant, voire plus riche que celui de Paname !”. Little Jimi renchérit : “en proportion avec les lieux qui sont exploitables, on fait comme on peut !”, et Julien précise : “puis les groupes sont de qualités !”. Siz y va aussi de sa remarque : “on a un pote du collectif qui a fait une espèce de recensement de tous les groupes [de rock, en indé, évidemment] actifs, et il en a compté 70. Ce qui est quand même costaud pour notre ville”. Little Jimi reprend : “Tu entends beaucoup de personnes extérieures à Bordeaux dire : ‘putain, ouais, le rock à Bordeaux c’est quelque chose !’”.

En plus de tous s’accorder sur la quantité et la qualité des acteurs bordelais, ils se rejoignent aussi sur un autre aspect, que la capitale n’a pas. C’est Thoineau qui se lance : “à Paris, c’est plus la compet’ entre les groupes. Ici, on est plein de bienveillance. Tout le monde s’aide, absolument personne ne se tire dans les pattes. C’est que de l’amour”. Il rajoute : “concernant les lieux, si l’un ferme, un autre ouvre directement derrière : les gens sont méga déter’ ! À l’image de Max (rires contagieux). Quand le Chicho [une ancienne salle de concert, qui ne saurait tarder de rouvrir ; ndlr] a fermé, il a directement ouvert l’Astrodøme !”. Un coup de sifflet retentit, le match se termine ; Bordeaux, 1, Paris 0 – on se croirait replongé en 2009, quand Chamakh & co glanaient le titre de champion de France de Ligue 1.

Sans continuer cette incursion footballistique qui nous prendrait 3 papiers longs comme celui-ci (et nous amènerait obligatoirement à parler de l’hégémonie lyonnaise), revenons à nos moutons, et plus particulièrement à notre passage au festival Bordeaux Rock. Arrivé trop tard pour apprécier le show d’Astaffort Mods; trop occupés à serrer la pogne de la multitude d’artistes de la scène bordelaise (Sam Fleisch, Jules de Cockpit…) et des organisateurs de l’événement pour écouter le rock stoner de Mars Red Sky, nous nous sommes bien rattrapés avec le set de King Khan’s Louder Than Death. Le super-groupe composé de King Khan (chant et show), Looch Vibrato (guitare) et Aggy Sonora (batterie) de Magnetix, ainsi que de Fredovich (basse) des Shrines, a foutu un putain de joyeux bordel. On a eu droit à une session de rock bien sale qui raye les oreilles, leadé par les vociférations de son front-freak-show-man, comme sur Erased World ou Al Capone’s Syphallytic Fever Dream, que le groupe jouait pour la première fois en live – non sans encombre. Un spectacle intense, rythmé par les frasques d’un King Khan en gilet de jean, casquette de keuf et boxer ultra moulant, qui s’amusait tantôt à se foutre le micro dans l’oignon, tantôt sur le pénis (micro pénis, vous l’avez ?).

Les cheveux ébouriffés et un large sourire aux lèvres après ce que nous venons de voir, nous retrouvons les gars de TH da Freak pour s’envoyer quelques dernières binouzes avant de rentrer, comme nous sommes venus : sous la pluie, et à pied. Demain, en plus des légendes qui forment le Thurston Moore Group, ce sera à leur tour de jouer.

King Khan © Quentin Convert

Dimanche, suite et fin

On dit que le sommeil est réparateur. C’est donc tout bien réparé – mais relativement tard ; en fin d’après-midi – que nous retournons directement à la Salle des Fêtes du Grand Parc. Le site n’a pas encore revêtu son habit du soir. Les équipes du festival s’y attellent, pendant que nous tapons la discute avec le coordinateur de Bordeaux Rock, Aymeric Monségur (une sorte d’encyclopédie du rock local, avec des lunettes), tout heureux de nous montrer un peu l’envers du décor – voir une scène seulement occupée par des instruments faisant face à une fosse et des gradins vides est toujours un petit plaisir.

Il est trop tard pour aller voir TH da Freak et le groupe en loge, alors nous lui envoyons un simple SMS, leur souhaitant de s’amuser pendant leur set – la veille, ils nous avouaient être “un peu stressés”. Tout s’active à l’intérieur, pendant que dehors se forme une longue file d’attente. 19h30, les portes s’ouvrent, laissant entrer une foule qui sera “relativement plus nombreuse qu’hier” nous confirme-t-on. Il est déjà 20h00, la fosse s’est remplie, les TH apparaissent et brisent le brouhaha ambiant ; mention toute spéciale à Little Jimi, qui pour l’occasion a sorti sa plus belle robe brillante. Comme leur disque “The Hood”, le concert s’ouvre sur la lancinante Old Ladies of the Blocks, que le public accompagne instinctivement de hochements de tête répétitifs. Une entrée en matière réussie qui débouche sur une version retravaillée et plus puissante de leur titre Wanking Class, poussant le jeu difficile et parfois ingrat des comparaisons, à citer The Strokes. Presque sans transition, vient maintenant le tubesque Thick Head, incontestablement l’un des moments forts de “The Hood”, et que les TH jouent de façon totalement décomplexée, comme pour mieux kiffer le moment qu’ils sont en train de passer – suffit de regarder la complicité entre les membres pour le comprendre. Un petit changement de guitare pour Thoineau, et le groupe nous propose un rapide crochet par leur album “The Freak” (2016), avec le plus garage et 90’s, Electrocution. Ils termineront par un titre plus obscur, Bitten by a Dawg – paru sur un EP de 2017 – devant un amas de spectateurs conquis ; au moins autant que nous.

TH da Freak © Olivier Seguin

Leur set (qui sera un des derniers avant que le groupe n’en propose un nouveau articulé autour de Freakenstein) terminé, nous retrouvons les membres. Le stress évaporé pendant leur prestation, tous, affichent la même attitude de satisfaction et s’accordent à dire qu’ils ont passé un bon moment quand nous leur demandons les impressions d’après concert. Mais pas le temps de s’éterniser, un petit événement s’apprête à débuter.

Après avoir réussi le tour de force d’inviter l’iconique Peter Hook (qui nous laissait un souvenir… mitigé) à jouer mercredi, Bordeaux Rock s’est payé le luxe de faire venir une autre légende : Thurston Moore. Accompagné d’un casting XXL – Jem Doulton, Deb Googe (My Bloody Valentine’s), James Sedwards et Jen Chochinov – l’immense guitariste est en phase de présenter pour la première fois en France, son projet New Noise Guitar Explorations.

Comme ce nom l’indique, nous n’aurons pas le droit à un medley des chansons les plus connues de Sonic Youth – le streaming existe !-, mais plutôt à une invitation dans la 56e dimension du rock. Entre dialogues de guitares électriques et basses, expérimentations sonores très noise, session de shoegazing assumé sur fond de batterie à baguettes poilues, et bien sûr, avec quelques acrobaties des doigts sur les fils tendus de leur instrument, le super-band a figé le temps. Un voyage à l’allure d’introspection aussi indescriptible que personnel, qui aura tenu en haleine la totalité des (nombreux) spectateurs présents. Comme ultime cadeau, Thurston viendra faire un tour au merch’, quelque chose “que je fais parfois” comme il nous l’explique. Un dernier tour du site plus tard, il est temps pour nous de nous échapper, après avoir, évidemment, salué notre guide et ses potes qui ont “adoré le show” qu’ils viennent de voir. Toujours sans savoir si Pitchfork a senti ses oreilles bourdonner lorsque nous les mentionnions la première fois, disons que le scénario que nous envisagions déjà, suit toujours son cours, en toute détente. 

Freakenstein de Th da Freak sera disponible le 8 mars (Bordeaux Rock ; Howlin Banana Records) – et Nuit Noire de Marc Desse est toujours disponible, depuis juin 2014.

L’association Bordeaux Rock organise aussi le festival Musical Ecran. Ça se passera toujours à Bordeaux, du 7 au 14 avril prochain.

12 commentaires

  1. J’ai l’impression que seul Bordeaux Rock existe et aide la scène locale !! effectivement 1 fois dans l’année ils débarquent..et après Tchao !! facile ..

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