Fin 2013, un vieux bassiste pilier du post-punk venu de Manchester supervisait une expo au Palais de Tokyo dédiée au mythique club The Hacienda sous la supervision d’un vieux bassiste atypique, pilier du post-punk issu de Manchester. On avait pris le téléphone pour lui parler de ça (un peu) et surtout de Joy Division et de toutes ses erreurs de jeunesse. Forcément, ça ne s’était pas très bien passé. Avant son concert à la Coopérative de Mai le 21 janvier à Clermont, on ressort ce malaise de nos archives personnelles.

Avec Peter Hook, rien ne se passe jamais comme on le voudrait. Presque une semaine passée en tractations
pour appeler le badass dont le casier judiciaire est associé à Joy Division, New Order, le label Factory et le mouvement Madchester, cette folie culturelle qui intronisa la house music et les ecstas au Royaume-Uni. Sur le papier, au milieu d’une dizaine de questions regroupées chronologiquement, son numéro de portable, déjà composé cinq fois. En vain. Par mail, son attaché de presse ne répond pas. Allô papa tango Hooky ? Espérant avoir une vision, je zappe entre des clips de The Light, son dernier groupe, et des vidéos de soirées à la FAC 251, le nouveau club que Peter vient d’ouvrir pour digérer la démolition de l’Hacienda, LE club des années Madchester. Et puis soudain, la sonnerie tant attendue. Seule excuse fournie par le barbu en polo : “Je matais un truc sur Internet.” Pas de temps à perdre, je démarre en trombe, sans me rendre compte que je fonce vers un mur de briques rouges.

Commençons par vos débuts. Vous avez monté Joy Division après avoir assisté au concert des Sex Pistols en 76. Mais pourquoi avez-vous choisi de jouer de la basse ? Glen Matlock, c’est pas le mec le plus motivant…

C’est pas les Pistols, c’est le fait que Bernard [Sumner – NdlR] avait déjà une guitare. Pour nous, les groupes de punk n’avaient pas deux guitares. Donc, comme Bernard avait déjà la sienne, il m’a dit qu’il fallait que je trouve une basse, et il a ajouté : “Ce qui nous manque maintenant, c’est un chanteur et un batteur.” Il ne faut pas oublier qu’avant ça, on n’avait jamais touché d’instrument. Si tu m’avais dit : “Va t’acheter un bouquin et mets-toi à la peinture”, ça aurait fait pareil.

Donc, aucune influence de Matlock.

Correct ! Matlock a écrit presque tous les morceaux des Pistols ; il n’était pas bassiste comme je peux l’être. Enfin non, c’est pas ça. Disons qu’il est bassiste ; moi, je suis un bassiste à part.

Ce qui était cool à l’époque, c’est qu’on se retrouvait à jouer avant de savoir jouer.

Et John Paul Jones ? Je sais que vous aviez vu Led Zeppelin peu de temps avant.

Nan, nan. Au mieux, disons que l’apport de Jones dans la musique de Led Zeppelin était exactement ce qu’on combattait à l’époque. Aujourd’hui, je suis très fan d’eux, mais le punk c’est avant tout savoir être direct. Ce qui compte, ce n’est pas si tu peux ou non jouer un truc, c’est de le faire. Ce que j’ai fait, dès les tout premiers jours. Parce que je ne savais pas, parce que personne ne m’avait rien dit. Ian ne savait pas, Bernard non plus, Steve savait peut-être mais il était trop timide pour le dire. En fait, ce qui était cool à l’époque, c’est qu’on se retrouvait à jouer avant de savoir jouer, hahaha ! Mais, euh… tu fais un article sur mon livre ? Je ne vois pas le lien, là.

Euh, ah non. On va parler de votre club, de votre job de producteur [Hooky a notamment produit les Stone Roses – NdA], vos DJ sets, tout ça. Vous êtes superactif, et les canards ne parlent que de New Order…

Haha ! Ouais, c’est vrai… Mais on m’a dit que c’était un article pour parler du livre sur The Hacienda. Alors ?

Je comprends la méprise ; en fait, je profite de la célébration du trentième anniversaire de l’Hacienda, qui aura lieu à Paris en octobre, pour faire un point global. Vous y serez ?

Je suppose. Enfin, tu me l’apprends… (Silence glacial.)

Bon, je n’ai pas lu le livre, donc je ne vais pas vous questionner sur les petites anecdotes et tout ça, mais je connais bien le sujet.

Je te donne jusqu’à 14 heures. Vas-y. Sois direct.

[Coup d’œil, j’ai 10 minutes devant moi. Mes yeux barrent des questions à toute vitesse. Il faut que je gagne du temps… et je choisis la pire option pour ça.]

En fait, vous vouliez qu’on fasse de la promo, c’est ça ?

Ben ouais. Là, je suis peu perdu.

Bon, parlons d’aujourd’hui alors. Ce club que vous avez ouvert, FAC 251, c’est un peu comme rouvrir The Hacienda, non ?

En fait, ce sont les anciens bureaux de Factory, le label. Ils devaient être démolis et, à cause de la crise – très forte en Angleterre – j’ai eu une opportunité : l’entreprise chargée de reprendre cet immeuble a fait faillite. Alors mon ami Aaron Miller m’a encouragé à m’associer à lui pour sauver ce bâtiment. On avait déjà perdu The Haçienda [fermé par décision de justice, l’ancien club fut transformé en logements – NdA], il fallait sauver Factory. Tu vois, cette fois c’est plus une question de survie que d’innovation.


Mais pourquoi ouvrir ce genre de club après tous les déboires que vous avez connu avec The Hacienda ? Les dettes, les problèmes de dope, les flics…

Si ta question est : pourquoi je n’ai pas retenu la leçon? Ma réponse est que ce coup-ci: mon associé est un homme d’affaires. Il détient vingt et un clubs en Angleterre… Personne à l’Hacienda ne s’intéressait au business, on trouvait ça chiant. On avait un bienfaiteur nommé New Order qui nous remplissait les poches quand on en avait besoin. On puisait directement sur le compte du groupe et, inévitablement, on a fait faillite. The Hacienda ne pouvait pas s’auto -financer, alors que FAC 251, si. Tout ce qu’on a à faire, c’est discuter avec les visages connus, vendre de l’alcool au rabais, et passer à autre chose.

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Puisqu’on parle des années Madchester, j’ai vu que vous aviez recruté la chanteuse Rowetta dans The Light. Êtes-vous d’accord avec moi pour dire qu’elle et Shaun Ryder devraient être plus célèbres qu’Adele et Damon Albarn ?

Rowetta est déjà très célèbre ici. C’est une grande bosseuse, c’est quelque chose que je respecte. Là, elle enregistre un album à Majorque, auquel j’ai participé… Shaun Ryder, c’est différent. Il est plus… difficile. Plus ce qu’on appelle un artiste [en français dans le texte – NdA]. Je le range dans la même catégorie que Bernard Sumner. Il faut les traîner au boulot, les forcer. Je sais que Bernard agit un peu différemment ces temps-ci – depuis qu’on a déprécié son fond de pension ! – mais je ne le crois pas.

On dirait que vous vous êtes lassé de ce business. C’est l’âge de raison ?

On devient tous vieux. Littéralement. À l’heure où je te parle, j’ai 57 ans et je me dis que je suis devenu un punk il y a trente-six ans déjà. C’est vraiment effrayant ! Particulièrement en Angleterre ces jours-ci, on dirait qu’il n’y a plus d’âge dans la musique. C’est l’opposé de ce qu’on faisait, nous les punks : on essayait de virer les vieux. Des mômes de 16 ou 18 ans viennent me voir, et des mecs de 68 balais aussi.

[“Moi moi moi”, “mon club blablabla” et le reste du temps “Bernard ceci, New Order cela”. Two o’clock, le temps est écoulé. Je tente une feinte pour obtenir mieux que ces vieilles rancunes : on va en raviver d’autres.]

Vous qui êtes producteur depuis trente ans, quel regard portez-vous sur les grands groupes électro d’hier et d’aujourd’hui ? J’en ai quatre à vous soumettre. Commençons par Depeche Mode.

J’ai mixé avec Andy Fletcher, tu le savais ? On a fait les Hacienda Nights ensemble… Depeche Mode, c’était un autre genre de groupe. New Order était plus physique, plus rock. Eux, tout était préenregistré. Nous, on jouait live, par-dessus des séquences, des boîtes à rythme. Parfois c’était fantastique, parfois ça rendait pas mal, et parfois c’était insupportable, mais au moins, c’était intéressant. Depeche Mode ne pouvait pas se planter. On a fait leur première partie une fois au Canada, et on a eu des problèmes. Parce qu’on a été “vilains”… Faut dire, on était un peu les Happy Mondays [réputés pour se défoncer à haute dose – NdA] à côté d’eux, hahaha. Enfin, on ne peut pas négocier avec le succès, hein ?

J’aime bien The Cure. À part le côté maquillage et toutes ces conneries.

OK. The Cure, maintenant ?

Ah, intéressant ! Pendant longtemps, on les a considérés comme nos concurrents. Oui… Mais leur bassiste, et en fait toute leur musique, emprunte beaucoup à New Order ! Réécoute In Between Days et Dreams Never End, ou The Walk et Blue Monday, et tu comprends pourquoi on s’est senti plagiés à un moment. Mais… j’aime bien The Cure. À part le côté maquillage et toutes ces conneries. Et puis, ils ont splitté au moins autant que New Order !

Alors c’est ça l’échelle pour mesurer les groupes de votre génération : le nombre de splits ?

Je suis dans une position un peu gênante. Quand New Order s’est reformé après 1993, je me suis promis de resplitter si le groupe redevenait aussi mauvais. Et, honnêtement, c’est revenu très vite. Quelle honte. Bernard est bien content maintenant, parce qu’il est tranquille.

Peut-on conclure [merde, ne jamais utiliser ce mot en interview…] que New Order est devenu mauvais à partir du moment où il n’y avait plus d’engueulades ?

Ça pourrait bien être vrai. Mais, au fond, pour être honnête, si tu regardes qui a le plus composé, ça a toujours été Bernard. Plus que moi et Steve. Et Gillian – Dieu la bénisse – n’écrivait rien. Elle faisait le tampon entre nous. On s’engueulait sur ces compos, ce qui n’arrivait pas dans Joy Division… Je suppose que, peu importe le succès, la réussite, tu trouves toujours un moyen de tout foutre en l’air, hein ? Hahaha ! Bon, maintenant je vais te laisser.

Euh, il nous reste deux groupes récents, LCD Soundsystem et…

Goodbye, mon ami. Au rrrevoiiiiir… !

Propos recueillis par Hilaire Picault. Extrait du numéro 4 de Gonzaï. Publié en Octobre 2013. Peter Hook sera en concert le 21 janvier à Clermont-Ferrand à la Coopérative de Mai. Toutes les infos ci-dessous. 

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