Repéré à la fin des années 90 dans le téléviseur pour ses reportages dans le Vrai Journal de Karl Zéro, Alex Jordanov a eu mille vies. Légèrement calmé, il a accepté de nous en raconter une partie. Des magouilles à Los Angeles à son kidnapping dans la jungle irakienne, itinéraire d’un journalisme total.

Lorsque vous rencontrez Alex Jordanov la première chose qui marque, c’est ce regard félin. La seconde c’est le calme apparent et un discours posé, bien loin de l’idée qu’on pourrait se faire d’un personnage à la vie aussi instable. Difficile d’imaginer ce dur à cuire partir en vrille. Et pourtant.

Ado, il part s’exiler à Los Angeles et se retrouve au centre de l’explosion de la culture hip hop de la West Coast. Plus tard il expose ses œuvres dans des galeries d’art ou des musées avant de tout lâcher pour parcourir le monde en guerre en tant que grand reporter français. Tel un chat à sept vies, le quinquagénaire n’a cessé de se réinventer tout au long d’une existence qui pourrait inspirer une série de 9 saisons, toutes plus palpitantes les unes que les autres. De L.A. à New York, de la Serbie à l’Irak, Jordanov a accepté de scratcher pour nous un bout du vinyle de son existence.

(C) Astrid Karoual

Au départ tu es un étudiant brillant avec une voie toute tracée. Pourtant un jour tu décides de partir à Los Angeles, tu peux m’expliquer ?

J’ai passé le concours de Supélec et je me suis barré à l’âge de 19 ans. Au départ, je suis partie avec une vague idée d’écrire pour le magazine Best. J’avais une copine qui s’appelait Nathalie Aubert, la sœur de Jean Louis. Elle m’avait présenté à François Ducray, un grand journaliste de musique. J’étais un branleur fini et je me suis dit que j’allais faire la même chose que lui. La rédaction m’a dit « OK, envoie nous des articles ». J’ai donc débarqué à L.A. hyper motivé mais au bout d’une semaine j’avais déjà déchanté. J’étais allé voir Ray Manzarek et je m’étais incrusté dans les backstage d’un concert de Springsteen. En fait, l’envie n’était pas là et je devais me faire de l’argent pour manger. J’ai jamais écris une ligne…

Et tu fais quoi pour survivre ?

Je vis d’embrouilles parce que c’est plus facile pour me faire du fric. Je me suis quand même inscrit à UCLA pour continuer mes études de mathématiques mais il fallait payer mon train de vie. Alors j’ai squatté chez un magicien, un fou furieux qui vendait des pilules de Quaaludes. Un jour, j’ai visité la maison abandonnée d’à côté et j’ai eu la chance de tomber sur une collection de timbres que j’ai refourgué 10 000 dollars à un gay pendant un barbecue à Laguna Beach. Normalement avec ça, j’avais de quoi voir venir mais tout est parti en fumée assez vite… Après je me suis mis à voler des radiateurs de bagnoles que je revendais à un garagiste arménien pour cent dollars pièce. Avec des potes, on a aussi dévalisé un genre de Leroy Merlin. On s’est retrouvé avec plein de cactus. J’ai essayé de travailler dans un restaurant iranien mais le mec m’a pris la tête. J’ai rencontré un producteur de porno roumain qui vendait aussi des billets d’avions. Il vivait dans le ghetto noir où il avait une agence de voyages. Il déclarait un lot de billet volés après les avoir vendu. À l’époque, tu pouvais monter un coup, comme ça, avec des potes que tu avais rencontré sur un terrain de basket. Il faut comprendre qu’Hollywood c’est un zoo. J’ai fait le tour du monde, j’ai vu des présidents, des mafieux, des terroristes mais je n’ai jamais vu un autre endroit, avec une telle concentration de freaks.

Et après avec les batteur des Screamers tu as monté The Radio, la fameuse boite de nuit du Hip Hop à Los Angeles ?

Oui, j’ai rencontré KK Barrett des Screamers sur un tournage de film indépendant dont le chanteur Tomata Du Plenty devait être la vedette. Barrett était directeur artistique et connaissait tout un tas d’endroits à louer. C’était un érudit en musique et il m’a branché sur Parliament et Funkadelic. Un peu avant de monter la boite, un inconnu m’appelle un jour et me dit : «  salut je suis un pote de Jean Karakos de Celluloïd qui m’envoie chercher des groupes à L.A., est ce que je peux squatter chez toi ? ». Je pars donc chercher ce type qui arrive dans un terminal un peu isolé de l’aéroport de Los Angeles. À l’arrivée de l’avion je vois passer tous les Lakers devant moi, Magic Johnson, Abdul Jabbar… Et le dernier à sortir c’est Bernard Zekri qui voyageait sans bagage avec juste un bouquin de John Le Carré. Nous sommes devenu inséparables et il m’a emmené voir des trucs incroyables dans des boites de New York. Il y avait des mecs qui tournaient sur la tête et qui parlaient dans un micro. C’était dingue. Il a ramené ces groupes dans une boite de L.A. et ça a cartonné. Avec Barrett nous nous sommes dit que nous allions monter une soirée le vendredi d’après. Petit problème nous n’avions pas de rappeurs locaux et pas de lieu. Je suis donc allé chez les disquaires dans le ghetto et j’ai trouvé un disque d’un certain Ice T sur lequel il avait un numéro de téléphone. J’appelle et c’est lui qui répond. Je me rends compte en allant le voir que c’est un gamin comme moi qui avait fait presser son disque sans label. Il habitait dans le garage de sa tante et il dormait sur un matelas posé à même le sol. Moi j’étais venu dans ma Toyota où j’ouvrais la portière pour freiner avec les pieds. On a tout de suite accroché et on a fait le club ensemble.

Et alors cette première soirée ?

Pour le lieu, on a dégoté un ancien théâtre quasi abandonné. Le proprio était du genre à avoir un drapeau des confédérés et il a flippé parce qu’à minuit il n’y avait personne. Une demi heure après c’était blindé. La programmation était quand même bonne. Il y avait Grand Master Flash et Egyptian Lover. Le club n’a plus jamais désempli jusqu’à sa fermeture.

“On a été à Tokyo avec Ice T et ses potes braqueurs juste pour manger des sushis. Bon c’était avec les faux billets du producteur de porno…”

Là, vous avez de l’argent, ça marche bien ?

Ah oui là, il y a du cash. Je me souviens qu’un jour où j’apporte les billets à la banque, la caissière me dit que j’ai cent mille dollars sur mon compte. J’ai 20 ans et je flambe. Pour te donner une idée nous sommes allé à Tokyo avec Ice T et ses potes braqueurs juste pour manger des sushis. Bon c’était avec les faux billets du producteur de porno mais on se faisait plaisir.

C’était dangereux d’avoir une boite comme celle là ?

Oui, il y a un viol, une fusillade… Quand tu mélanges des belles blondes de Beverly Hills avec des noirs du ghetto et que tu rajoutes vraiment beaucoup de drogues, la connerie arrive vite.

La sécu, ça se passe comment ?

Il y avait les flics qui nous fermaient sans cesse. On n’avait pas de licence, rien n’était aux normes… La quatrième fois je suis allé voir le sergent et il m’a dit que c’était 400 dollars. On a payé et on a engagé un flic pour la sécurité devant. À l’intérieur il y a une bande de Samoas qui faisaient le ménage sur la scène parce qu’on était débordés par les gens qui voulaient prendre le micro. Ils organisaient un peu le chaos parce qu’on avait toutes les stars d’Hollywood qui rappliquaient.

Un vendredi après midi, on a vu Mickael Jackson qui venait chercher des danseurs pour son clip Thriller

Vous aviez un coin VIP ?

Avec Hillel Slovak, guitariste des Red Hot Chili Peppers.

Il y avait mon bureau où les mecs venaient se faire des traits de coke. C’était assez roots… Et au milieu de tout ça, tu avais Prince qui regardait ça dans un coin. Je me souviens de David Lee Roth de Van Halen en train de danser. Bono adorait passer. Je suis devenu pote avec Matt Groening et quand sa meuf l’a largué, il est venu dormir chez moi. À l’époque il était inconnu, il faisait des petits dessins dans notre journal gratuit et il avait une chronique qui s’appelait Sound Mix. Madonna est venue une fois aussi mais on ne la connaissait pas. On lui a dit « ici on fait du rap mais c’est bon tu peux passer vers 4 heures du matin ». Elle a chanté Holiday mais ça ne nous a pas marqué… Et puis il faut dire que c’était le grand bordel. Nous employions nos copains, nos copines du moment. On avait Anthony Kiedis des Red Hot Chili Peppers qui s’occupait des tickets à l’entrée. Il bossait toute la nuit pour s’acheter son paquet de poudre. Un vendredi après midi, on a vu Mickael Jackson qui venait chercher des danseurs pour son clip Thriller. Nous étions quasi injoignables parce qu’on ne dormait pas souvent chez nous, donc il est passé.

Puis vous avez dû déménager.

Oui parce que le Redneck voulait faire la même chose que nous et parce que c’était trop le bordel. Le problème c’est que nous avons déménagé dans un quartier où les flics étaient les plus corrompus de Los Angeles. C’est sur eux qu’est basé la série The Shield. Ils sont arrivés dans nos locaux et ils ont tout regardé : les extincteurs, la hauteur de la balustrade… Ils nous ont demandé une caution d’un million de dollars. Le maire a intervenu et au bout du compte ça a duré encore pendant un an et demi.

Et ensuite, il se passe quoi pour toi ?

Après il y a eu un braquage qui a mal tourné. Une bijouterie dans le quartier juif qu’Ice T et son crew ont voulu se faire. Le problème c’est qu’en sortant ils se sont rendus compte que le quartier était bouclé. Ils m’ont appelé pour que j’aille les chercher. Je n’allais pas laisser mes potes dans la merde donc j’y suis allé. Je suis arrivé à les récupérer avec leur sacs et leurs outils mais quatre blocs plus loin on s’est fait serrer. Il y avait un hélicoptère qui tournait autour de nous. Je me retrouve en taule dans une county jail où finissent tous les membres de gang avec une accusation de vol à main armé. Je me fais massacrer tous les jours par les codétenus. J’étais pratiquement le seul blanc. J’ai été incarcéré pendant 98 jours, ça paraît peu mais c’était vraiment très long pour moi. À côté la série Oz c’est le Club Med’.

“Avec Ice T, on se retrouve sur le parking du tribunal et il paie l’avocat avec trois kilos de coke”.

Un jour, on fini par me transférer au tribunal dans un holding tank, un genre de cage avec des barreaux où tout les détenus sont entassés. Et là coup de théâtre, tremblement de terre. Les détenus gueulaient pour qu’on ouvre la cage, ça part en embrouille. Je finis quand même par passer devant le juge. Le procureur avait demandé 25 ans ferme mais j’apprends qu’il y a un vice de procédure. Avec Ice T, on se retrouve sur le parking du tribunal et il paie l’avocat avec trois kilos de coke. Moi j’étais pas du tout au courant du deal…

Après ça, tu t’es calmé ?

Oui je ne faisais rien… Il y a Jimmy Iovine, le fondateur d’Interscope qui m’a appelé. Il voulait que je sois directeur artistique mais j’étais trop barré pour travailler dans un vrai boulot. Je suis allé bosser chez Capitol Records mais je n’ai signé qu’Arrested Development. Ce métier n’était pas fait pour moi. Je restais chez moi, je jouais de la harpe…

Tu as été DJ pour Ice T ?

Oui on a fait une tournée. Enfin tournée… c’est un grand mot, on jouait dans les foires agricoles, les county fairs. C’était avant qu’il ne cartonne. On voyageait en voiture avec les disques à l’arrière. C’est The Glove, le beatmaker de Dr Dre qui m’a remplacé. À la base c’était le DJ de The Radio. Ice T vivait chez moi à cette période. On regardait en boucle des films comme Tron ou La nuit des morts-vivants. On avait volé un lecteur Betacam pour avoir une belle image.

Un mix de 1983 de Grand Mixer DST pour The Radio.

C’est à ce moment que tu commences à rentrer dans le monde des galeries d’art ?

Je glandais chez moi et je me mettais à faire des toiles. Un jour Edith Deak, une grande prêtresse de l’art qui était critique à Artforum est passé et a adoré ce que je faisais. Elle m’a proposé de venir habiter chez elle à New York. Moi je n’avais pas de meubles, je vivais comme ça venait, donc je suis parti là bas. J’y suis resté un an. Là c’était le grand défilé avec Warhol et toute la faune. Il y avait Basquiat qui passait souvent. On était potes depuis le club, il dormait souvent à la maison quand il venait à L.A. Petit problème, Edith était accro à l’héroïne. Elle allait vendre les toiles qui n’était même pas finie pour acheter de la came. C’était du grand n’importe quoi. J’en ai eu marre, je me sentais un peu en esclavage donc je suis rentré à Los Angeles. Là ma vie se stabilise, je traine toujours avec Ice T, mais il y a des galeries et même des musées qui s’intéressent à moi. Je commence à bien en vivre.

C’est une période plus… stable ?

Oui c’est plus calme. Et je me suis marié. Ma femme c’était la reine du tricot. Elle avait une usine de trois cents employés. Nous avions une maison incroyable sur les canaux à Venice. À nous deux on gagnait quelque chose comme 400 000 dollars par an. Mes voisins c’était De Laurentiis (énorme producteur de cinéma, Ndr), l’architecte Niemeyer, Dennis Hopper et Matt Groening qui avait enfin réussi. Pendant cinq ans, je suis fidèle, j’ai un atelier d’artiste, je fais un jardin et j’ai une équipe de foot sponsorisée par les Gipsy Kings.

Pardon ?!

Oui l ‘équipe de soccer c’était les Electra Gipsy Kings, nous étions même dans un genre de ligue semi professionnel. L’histoire avec les Gipsy kings c’est encore un grand barnum… Leur manager s’appelait Pascal Imbert et il avait travaillé chez Celluloïd avec Karakos. Quand j’étais à New York je leur filais un coup de main de temps en temps et un jour il m’a demandé de faire les décors de la tournée du groupe. C’était énorme à l’époque, ils jouaient dans des stades. Donc quand on a monté notre équipe de foot, ils nous ont aidé…

(C) Astrid Karoual

Qu’est ce qui fait que tu vas rentrer en France ?

Ma femme a eu des problèmes avec son associé chinois qui lui volait littéralement le nom de sa marque. Elle a sombré, elle prenait beaucoup de cachets. Elle a été pas moins de huit fois en cure de désintox. Je voulais des enfants mais elle était trop déprimée. Il faut comprendre qu’elle a eu une vie terrible. Son père, prof de math à Berkley est mort et sa mère l’a abandonnée dans un village mexicain alors qu’elle est blanche. Elle a été élevée par des indiens puis elle est rentrée aux USA  où elle a fait fortune avant de se faire dépouiller. Elle n’a pas supporter. Moi j’ai tout fait pour l’aider mais à un moment je n’y arrivais plus. Un jour j’ai posé mon alliance sur la table et je suis rentré en France. J’ai débarqué chez Bernard Zekri mais je ne parlais plus très bien français. J’avais oublié. Je n’étais revenu qu’une seule fois pendant toutes ces années.

Et là tu vas opérer ta reconversion dans le journalisme ?

Quand j’étais encore à L.A. il y avait une émission fantastique sur CNN qui s’appelait Crossfire. C’était une quotidienne avec un débat entre libéral et un conservateur. Pour incarner les libéraux il y avait Mickael Kinsley, une personne vraiment brillante qui laminait la team d’en face souvent représentée par Pat Buchanan. On m’avait proposé d’être dans l’équipe d’analystes pour trouver la faille dans la réthorique du camp adverse. J’ai fait mes premiers pas de journaliste dans cette émission. Par contre quand j’arrive en France je ne sais pas me servir d’une caméra, je n’ai jamais mis les pieds dans une salle de montage. Je n’avais fait qu’un exercice de réthorique.

“Comme je n’étais pas du sérail, il fallait que j’en fasse beaucoup plus que les autres”.

On m’a demandé de donner un coup de main sur un reportage d’Envoyé spécial sur les nouvelles drogues aux USA. On est en 1999 et on bat des records d’audience. C’est produit par Capa qui me propose de rester travailler pour Le vrai journal de Karl Zéro. Encore une fois, je n’avais pas d’attaches donc pourquoi pas. Et j’avais toujours à l’esprit que je pouvais retourner à LA. Ça m’a permis d’avoir une vraie attitude d’indépendance. D’autant que je ne comprenais pas l’état d’esprit « coup de couteau à la machine à café ». D’où je venais, on avait l’habitude d’être cash. Mais bon j’ai eu rapidement de bons résultats, parce que comme je n’étais pas du sérail, il fallait que j’en fasse beaucoup plus que les autres.

Et là c’est plus trop la fête comme à L.A. : tu pars faire des reportages dans des zones de conflits ?

Oui, un de mes premiers sujets c’est la guerre en ex-Yougoslavie. Je suis allé tout seul en Serbie. C’était compliqué parce qu’il n’y avait pas de presse, tout avait été bouclé alors que dans l’autre camp il y avait des milliers de journalistes sur place avec les réfugiés et l’UCK (l’armée de libération du Kosovo, Ndr). Je voulais aller du côté des « méchants ». Je me suis fait tirer dessus à la frontière, on ne pouvait pas passer. Je suis finalement rentré grâce à des genre de mafieux qui m’ont vendu des faux papiers. Si tu veux raconter une histoire tu te retrouves souvent dans des impasses ou bloqué à des check point, donc parfois le meilleur moyen c’est d’y aller en restant zen. Les mecs je les faisais rire et je mettais en avant mes origines bulgare. D’avoir été baigné dans un monde rappeurs et de gangsta m’a peut être aidé. Tu dois apprendre à les écouter, à les respecter. Ce sont des gens qui ont été habitués à ce qu’on les traite comme de la merde donc quand tu les écoutes, ça passe.

Et puis un jour tu t’es fait enlever en Irak par des futurs membres d’Al Qaida.

Oui, c’était en 2004, pendant la seconde guerre du Golfe, je travaillais pour Le vrai journal, j’étais à Bagdad. À cette période la coalition avait des problèmes. J’étais allé voir les Américains qui m’avaient dégagé par ce que j’étais français (pour rappel la France a refusé de participer à la coalition dirigée par les américains Ndr). Mais j’avais prévu le coup en apportant une bouteille d’alcool bulgare. Il se trouve que les forces spéciales Bulgares avait une unité qui gardait la ville de Kerbala. J’ai réussi à appeler leur colonel et je lui ai dit «  frère j’ai une bouteille de rakia, tu m’en diras des nouvelles ». Le mec était comme un dingue et m’a dit de venir le voir et de prévenir les Américains que c’était la merde dans sa zone parce qu’ils étaient en sous effectif pour accueillir les millions de pèlerins qui allaient débarquer pour les fêtes chiites. Sur place ils étaient seulement 300. Pour les rejoindre je devais passer par Babylon qui était tenu par les polonais. Les fixeurs (personnes qui aident les journalistes sur place, Ndr) disent que c’est jouable donc on y va. Sur la route, il y a une attaque sur un convoi et on sort pour filmer. Tout est en feu, ça canarde à coup de napalm. Les Américains arrivent mais ils ne peuvent pas nous prendre en charge. Mon caméraman décide de monter dans une bagnole de police sans moi et je me retrouve seul dans la jungle irakienne qui ressemble beaucoup à celle du Vietnam version Apocalypse now. Une voiture déboule et des types armés m’ont enlevés en criant “Allah Akbar”.

(C) Astrid Karoual

Là tu comprends tout de suite que tu es dans la merde ?

Oui, on m’amène dans une madrassa (école coranique Ndr), on me donne une djellaba et ça commence. On me bouge sans arrêt et tous les jours on me demande si je suis journaliste ou si je suis un agent du Mossad. Les ravisseurs pensaient ça parce qu’ils ne voyaient rien dans le journaux télévisés français. Je subi des interrogatoires vraiment durs, il y a des conseils où ils parlent de toi. Tu apprends très vite à reconnaître tes alliés rien qu’en regardant leurs attitudes. Ils me demandent un million de dollars. Je leur répond que Chirac ne comprendrait pas parce qu’il n’est pas entré en guerre. Un jour, ils me disent « on va te ramener à Bagdad ». Avant moi ils avaient tué 19 otages. Je ne sais pas si le fait d’être Français a joué ou si c’est parce que deux semaines avant j’avais rencontré Abdel Aziz Al-Rantissi, le chef du Hamas à Gaza et qu’il m’avait laissé sa carte. Un an après, mes ravisseurs ont été arrêtés et jugés. Un d’eux a déclaré à mon propos : « un jour on l’avait massacré, il s’est relevé, il avait un regard paisible. On ne pouvait pas faire autrement que de le libérer ».

C’est ton attitude plutôt cool qui t’as sauvé ?

J’en sais rien. Un jour ils m’ont mis un bandage sur les yeux puis, après m’avoir emmené en plein milieu d’un champ, ils me l’ont enlevé. Tout était calciné. Il y a avait des cadavres de vaches, tout avait été cramé au napalm par les américains. Un de mes ravisseurs m’a dit « tu vois ils tuent mes animaux, ils brûlent mon champ. Pendant la guerre d’avant, ils ont tué mon père et là ils viennent de tuer mon frère ». Il s’est énervé tout seul et il m’a longuement frappé. Que voulais-tu que je lui dises ? Je n’avais rien fait moi … donc j’ai fermé ma gueule et j’ai encaissé.

Tu crois que les affaires étrangères sont pour quelque chose dans ta libération ?

Non c’est de la merde leur dispositif. Paradoxalement le plus dur dans cette affaire ça a été le retour. J’avais des plaques partout sur le corps et j’étais terrorisé. Karl Zéro a vraiment été super avec moi il m’a dit « écoute je ne savais pas quoi faire alors je t’ai pris une suite au Costes, repose toi ». J’en avais rien à branler de sa suite je voulais rentrer chez moi mais il était sympa et compréhensif. La DGSE pensait que j’étais peut être un agent américain. Ils se demandaient comment j’étais sorti aussi vite. Cette suspicion et aussi les jalousies d’autres journalistes ne m’ont pas fait du bien. On disait que j’étais une tête brûlée qui avait pris trop de risques. Il s’est avéré que mes ravisseurs étaient les même que ceux qui ont enlevé Chesnot et Malbrunot plus tard.

(C) Astrid Karoual

En 2015, tu as sorti un livre enquête intitulé Merah, l’itinéraire secret comment as-tu fait pour arriver à infiltrer le milieu islamo mafieux de la cité des Izards ?

Je suis passé par les femmes. Il faut comprendre que ce genre de milieu n’a rien à voir avec les musulmans instruits que tu peux trouver à Bagdad. Ces mecs là ne sont quand même pas des lumières, ce sont un peu les fonds de tiroir. Mais les femmes savent tout et contrairement aux hommes tu peux arriver à leur parler. Elles ont bien sûr peur mais elles en ont surtout marre des conneries. C’est partout pareil. Un jour Martin McGuiness, un grand commandant de l’IRA, m’a dit que la passerelle pour résoudre le conflit en Irlande c’était les femmes ou les élites. Là c’est la même chose. Et note que les femmes musulmanes réussissent bien mieux dans la société française que ces mecs qui sont en rejet et possiblement fichés S. En cas de divergence communautaire, les femmes sont toujours la solution pour aspirer à la réconciliation. J’ai aussi beaucoup parlé aux flics. L’essentiel de ce livre ce sont les ratés des différents services de l’état et les conséquences de la politique envers les quartiers qui est déplorable depuis des années. L’état ne comprend rien au rejet de la France par ces populations. Il ne comprend pas que s’il s’en occupait vraiment peut être que beaucoup moins de gamins changeraient de camp. Il ne comprend pas l’Islam et il ne s’y intéresse pas.

Et ta conclusion sur le personnage de Merah ?

C’est un pur produit de cette situation. Et c’est un véritable poster boy de la théorie de Abou Moussab Al-Souri, un irakien qui est à l’origine de toute l’idéologie de l’état islamique. Il faut savoir que l’EI a été créé par des militaires irakiens qui se sont servis d’islamistes et de jeunes à leur service pour créer une force de frappe. Toute l’idéologie d’Al-Souri qui circulait via des clefs USB prônait le djihad low cost, à savoir recruter des locaux et leur laisser le champ libre. L’idée, c’était de taper petit mais souvent. Ils ont laissé tomber les opérations du genre de celle du 11 septembre, très complexes d’un point de vue logistique et très couteuses.

Le livre a été retiré de la vente, pourquoi ?

Dans le livre je parle de personnes qui m’ont intenté un procès en diffamation parce que d’après eux j’aurais “porté atteinte à leur respectabilité”. Nous avons gagné une première fois, d’autres plaignants sont venus se rajouter à un deuxième procès. Cela ressemblait à des “gratteurs” vaguement cités dans l’enquête. Nous avons encore une fois été innocentés par la justice, une partie des plaignants a fait appel. C’est assez ridicule de voir des avocats expliquer que leur “client” n’a rien à voir avec le terrorisme alors que le type a été condamné par un tribunal spécial dans le vrai procès Merah à 20 ans de réclusion. Il faut savoir que le bouquin a été interdit le temps que la justice se retourne. C’est assez dingue. Je trouve quand même anormal qu’en France on puisse retirer un livre d’utilité publique des librairies. Un autre avocat a expliqué que j’avais eu accès au dossier et c’était facile… Contrairement à la DGSE je suis allé au Pakistan pour enquêter sur Merah. J’ai retracé son parcours et le fait que les services pakistanais aient prévenu l’ambassade de France de son séjour au Waziristan. J’ai rencontré le militaire Américain qui l’avait interrogé à son arrivée à Kandahar lors de son premier voyage. Il m’a raconté qu’ils suivent un protocole et que dans ce cadre ils ont contacté les forces françaises qui était à l’autre bout de l’aéroport. Les Français ont répondu de l’envoyer à la base Bagram mais ils ne sont jamais venu le récupérer… Il y a des gens qui travaillent très bien dans les services français mais là, il y a eu multiples erreurs. C’était le propos du livre.

L’an dernier tu as sorti un documentaire, The Game, qui raconte l’ascension de rappeurs américains de la street à Wall Street. tu peux m’expliquer ?

Ça va peut être te paraître un peu intello mais le rapport à l’argent qu’à la communauté noire américaine est en lien direct avec les lois de l’abolition de l’esclave sous Lincoln. Quand les nordistes se sont retirés des territoires sudistes ils ont fait un deal avec les vaincus. L’armée s’en va et laisse les populations instaurer des lois locales, mais plus d’esclavage. Résultat  : il y a eu les lois dites de Jim Crow. Cela implique que dans certaines villes les noirs ne pouvaient pas sortir après 19h, ils n’avaient pas le droit de posséder de terres ou d’accéder à un crédit immobilier. C’était un apartheid économique qui s’est transmis dans les familles noires de génération en génération, y compris pour ceux qui ont immigré dans le nord du pays. On peut résumer ça par la phrase : « on n’y a pas droit ». Une conseillère d’Obama explique ça très bien dans le film. Au départ les rappeurs sont déjà dans une rébellion vis à vis du système parce qu’ils ne jouent pas d’instruments de musique. Mais cette attitude rebelle s’est aussi transposé sur leur manière de se comporter avec l’argent. Plus jeune, je ne comprenais pas pourquoi Ice T était obsédé par le fait de devenir propriétaire. Il a commencé par acheter une maison tout en bas de la colline d’Hollywood pour finir tout en haut. Pour eux ça revient pratiquement à conjurer le sort. Petit à petit, les nouveaux arrivants dans le game ont voulu plus d’indépendance, faire leurs propres maison de disques, leurs marques… Aujourd’hui quand tu parles aux personnes qui travaillent à Wall Street ils te parlent du Hip Hop way. Ils l’ont intégré dans leur matrice de pensée. Cette mentalité a totalement traversé le système et l’a même changé. Désormais en plus de faire du fric, ils imposent un way of life, un capitalisme noir. Aujourd’hui ces gens influent sur toute la consommation mondiale. Et cette culture a pris le pouvoir.

Photos : Astrid Karoual

10 commentaires

  1. (((pigeons for coins_coins, ))) + 100rots, -2000rots, Prime2HELL, bouze pour cavaler, Tampax & capotes gratos, kleenex si ils peuvent, la pluie elle s’arretera pas! le bio passe oib, les ‘gens’ pauvres & riches et au milieu ils achetent salement sur internet, vive le monsiur bijoutier avec son ball qui flashe…….

  2. Ouais, tu vois, c’est moi qui a vendu des pantoufles à Casimir et des fraises tagada à Joe Dassin.
    Tu pouvais penser qu’ils étaient trop cool mais demande à Michel Leeb, ces mecs étaient trop oufs dans leur tête. Quant à Karl Zero, j’ai passé les meilleures raclettes chez lui durant l’hiver 2005 avec Dominique Baudis et ses copines. J’te raconte même pas.

      1. oh meme quand je poste pas commentaire ,on trouve le moyen de me cité encore ,sa commence a etre pénible ,lache moi la grappe merci ma strässe is booty

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