Suite de notre série consacrée à la discographie de Tom Waits. Retour sur sa période intouchable : les années Island.

« There’s a world going on, underground » (Underground)

Sous l’égide radicale de sa muse d’épouse, Tom Waits signifie à son producteur Bones Howe et son manager Herb Cohen que l’heure est venue pour lui de se réinventer seul. Il rompt par la même occasion avec le label Asylum et déménage de la Californie vers New York. Il lui faut treize mois pour convaincre une maison de disques de distribuer son prochain album. Un laps de temps qui en dit long sur la frilosité des distributeurs – il faut avoir les esgourdes passablement mazoutées pour ne pas entendre en « Swordfishtrombones » un disque majeur. Le titre donne à imaginer un instrument bizarroïde tel qu’en concevait le défunt Harry Partch. Véritable savant fou de l’americana, ce dernier laisse à son trépas (en 1974) une œuvre farouchement originale composée à partir d’instruments de son invention, tels que le « bloboy », le « zymo-xyl » ou les « cloud chamber bowls ». Le Harry Partch Ensemble tourne à travers les États-Unis, perpétuant l’œuvre et la mémoire de ce génial hurluberlu. Le professeur Francis Thumm en est le « chromelodeon » attitré. C’est lui qui initie Tom Waits à l’univers de Harry Partch. On le retrouve jouant des inventions de Partch sur deux titres de l’album. Parallèlement, Kathleen Brennan insuffle à son mari sa passion pour la polka, la musique mongole, l’opéra et le Capitaine Coeur-de-Bœuf. Procédant de la même dynamique d’ouverture, le jazzman Victor Feldman pousse lui aussi Tom Waits à incorporer de nouveaux instruments. Ainsi du marimba, un genre de xylophone sud-américain qui, justement, se retrouve beaucoup dans les compositions de Partch. Multi-instrumentiste décomplexé, Feldman participe à plusieurs morceaux, jouant du marimba, de l’orgue, des congas, et de toutes sortes de percussions exotiques. Ajoutez à cela des cuivres, un harmonium, la contrebasse experte de Larry Taylor (ex-Canned Heat), la guitare lancinante de Fred Tackett et une cornemuse, et vous avez là toutes les cartes éparpillées sur la table. Encore s’agit-il d’en tirer d’habiles histoires de chiromancien.

« And if you think that you can tell a bigger tale, I swear to God you’ll have to tell a lie » (Swordfishtrombone)

Or, les histoires, notre homme, ça le connaît. Frank’s Wild Years suit un négociant en meubles de bureau qui rentre un soir de son travail pour planter un clou à travers le crâne de sa femme et mettre le feu à leur maison parce qu’il n’avait « jamais pu blairer ce chien », « un chihuahua appelé Carlos qui avait une maladie de peau et était totalement aveugle », illustrant une pensée de Bukowski selon laquelle ce sont les petites choses qui vous rendent cinglé. Town With No Cheer narre le désarroi de Serviceton, une bourgade de 80 âmes entre Melbourne et Adelaide, condamnée à dépérir parce qu’un salopard de la compagnie des chemins de fer a décrété que la buvette devait fermer. L’Amérique ne suffit plus au parolier, qui fait là ses premières incursions à l’étranger. Privilégiant les détails aux longs discours, Waits énumère lieux et accessoires pour faire ressortir la langueur errante du marin en permission dans Shore Leave, ou la mélancolie du vétéran dans Soldier’s Things. Son écriture a acquis un net caractère cinématographique. Avec « Swordfishtrombones », il nous convie à un véritable festival de courts-métrages aux atmosphères très prononcées, de la foire aux monstres (Underground) à la parade dominicale d’un marching band de la Nouvelle-Orléans (In The Neighborhood), en passant par la cavale d’un traumatisé du chain gang (13 Shells From A 30.6). L’album n’en est pas moins remarquablement cohérent d’un bout à l’autre. Chaque morceau contraste savamment avec celui qui le précède, ce qui les met tous parfaitement en valeur. Si l’on devait choisir un album qui synthétiserait les facettes de l’œuvre entière de Tom Waits, ce serait celui-là.

« We’re all as mad as hatters, here » (Singapore)

Si « Swordfishtrombones » baignait dans une atmosphère cinématographique, les chansons de « Rain Dogs » (1985) seraient les saynètes chtarbées d’un théâtre du grotesque, à l’image du cliché illustrant sa pochette, tiré d’une collection de photos mettant en scène des tarés congénitaux. Emule de Diane Arbus, Waits adore peupler ses couplets de freaks et de jobards hauts en couleurs. Citons, pêle-mêle dans sa discographie, les blazes éloquents de Montclair de Havelin, Table Top Joe, Buzz Fledderjohn, Big Black Mariah, The Eyeball Kid, Edna Million, Philly Joe Remarkable, Big Mambo, Lea Graff the german midget, Little Joe from Kokomo… Cette tendance était encore timide jusqu’à « Heartattack And Vine », elle vire au pur délire avec Cemetary Polka, dans lequel un narrateur vénal fait l’inventaire de ses oncles et tantes en pesant ses chances de mettre la main sur leurs fortunes respectives. « Uncle Bill will never leave a will, and the tumor is as big as an egg. He has a mistress, she is portorican, and I heard she has a wooden leg »… La dramaturge qui partage sa vie n’est sans doute pas étrangère à cette multiplication de personnages. Outre les indispensables Larry Taylor (contrebasse) et Ralph Carney (cuivres), Tom Waits s’est adjoint les services de Marc Ribot. Le guitariste des Lounge Lizards pratique un style élastique. Il est capable de trouver des intervalles où se faufiler dans les rythmes claudicants de Singapore et Diamonds and Gold, de taper le clou sur les syncopes de Rain Dogs et de se lancer tout à coup dans des solos pleins d’allant comme ceux de Jockey Full Of Bourbon et Hang Down Your Head. Des musiciens avec une patte bien particulière, voilà ce que réclame l’inspiration de Tom Waits. A ce stade, celui-ci a digéré la somme considérable de ses influences, et peut tout restituer en un syncrétisme abracadabrant qui n’appartient qu’à lui. Fantasque, halluciné, égrillard, tendre ou atrabilaire, il endosse tour à tour tous les costumes du chapiteau, du capitaine au jockey, en passant par le lanceur de couteaux. La musique évoque tantôt un décor de casse de bagnoles, tantôt une piste de cirque, tantôt la cour des miracles, la mine, l’hôtel de passes, l’atelier, le boulevard… C’est du théâtre pour les oreilles. La critique cite l’Opéra de Quat’Sous à longueur d’articles. Waits prétend ne s’être intéressé aux chansons de Kurt Weill que vers le milieu des années 80, parce que les journalistes lui en rebattaient les oreilles après  « Swordfishtrombones » et « Rain Dogs ».

« You’ll have to wait till yesterday is here » (Yesterday Is Here)

Après avoir gagné la considération du septième art grâce à son rôle dans Down By Law, c’est donc naturellement vers des projets de théâtre que s’oriente le mari de Kathleen Brennan. Ensemble, ils conçoivent un « operachi romantico in two acts » autour du Frank chihuahuaphobe de « Swordfishtrombones ». La première de Frank’s Wild Years se tient à Chicago en juin 1986. La pièce ne laisse pas un souvenir impérissable. L’album qui en est tiré en 1987 est un cran en-dessous des deux précédents. Certains morceaux laissent une impression de bâclage. Exemples : Hang On St Christopher, gâchée par un chant monocorde, et les Straight to the Top et I’ll Take New York qui divaguent à l’inverse très péniblement. Mais « Frank’s Wild Years » recèle aussi des perles noires. Eructant comme si le premier amendement en dépendait, Waits offre avec Innocent when you Dream, Cold Cold Ground et Train Song une triplette de ballades à fendre l’âme. David Hidalgo, de Los Lobos, apporte une touche Cinco de Mayo toute indiquée. Le misérabilisme lo-fi de Blow Wind Blow, la rumba de travelo de Temptation, le bric-à-brac balkanique d‘I’ll be gone, la solennité morriconienne de Yesterday is here, sont dans la lignée des tourneries bigarrées de « Rain Dogs » et « Swordfishtrombones ». De fait, d’aucuns considèrent les trois albums comme une trilogie à part entière.

« Hell is boiling over and heaven is full. We’re chained to the world and we all gotta pull » (Dirt In The Ground)

Entre 1987 et 1992, Tom Waits apparaît dans la bagatelle de neuf films, dont le Dracula de Coppola, dans lequel il campe avec naturel un entomologiste frappadingue. Il travaille par ailleurs avec le metteur en scène Robert Wilson et l’écrivain William Burroughs à la création d’une pièce de théâtre gothique intitulée The Black Rider. En 1988 paraît « Big Time », album live consacré principalement à son répertoire récent, mais qui contient également Strange Weather, composé pour Marianne Faithfull (album « Strange Weather », 1987) et un inédit enregistré en studio : Falling Down. Après une longue désertion des bacs, 1992 le voit sortir coup sur coup deux albums : « Night On Earth » est la bande-originale du film de son complice Jim Jarmusch. « Bone Machine » est un portrait de l’artiste en prédicateur de l’apocalypse : Earth Died Screaming, macabre farandole de squelettes inspirée du chapitre des Révélations ; Black Wings, qui parle d’un étranger démoniaque né dans un champ de maïs, Jesus Gonna Be Here prophétisant le retour du Christ dans une Ford rutilante, All Stripped Down associant de manière sardonique le jugement des damnés à un strip-tease collectif. Comme on peut le constater, Tom Waits entretient un rapport pour le moins fantaisiste avec le christianisme. En 1980, il soupçonnait déjà le Tout-puissant de taquiner le goulot (« There ain’t no devil, there’s just God when he’s drunk » dans Heartattack And Vine). En 2002, il lui reprochera ses absences pour affaires (God’s Away On Business, sur « Blood Money »). Dieu, le diable, les anges, ne sont en fin de compte que des personnages de plus dans le  théâtre de sa musique. Sa profession de foi la plus touchante, il la chantera dans l’album « Mule Variations » en 1999, comparant sa spiritualité à un bout de chocolat (Chocolate Jesus). À l’opposé de ces badineries, « Bone Machine » arpente le versant morbide de la religion, celui des créatures ricanantes et des visions de tourment de Bosch et Goya. Le blues primal y côtoie la musique industrielle et le western gothique. Au milieu de ces concassages sinistres, le Virgile à la voix de tubard à l’agonie vomit deux mignardises pleines de lassitude sagace : A Little Rain et Whistlin’ Down The Wind. Conclusion de cet exposé dolent, en forme de bouffonnerie magistrale : I Don’t Wanna Grow Up.

« Come on elong wiz zi Black Rrrider, vi’ll have a gay old time » (The Black Rider)

Trois années ont passé depuis la première représentation de The Black Rider en Allemagne. Mise en scène de Robert Wilson, textes de William Burroughs, musique de Tom Waits : d’une telle collaboration ne pouvait résulter qu’une œuvre complètement givrée. Pour obtenir la main de la fille d’un vieux forestier, un jeune homme de bureau doit faire ses preuves en tant que chasseur et rapporter du gibier. Mais le jeune homme est un piètre tireur. Le diable lui propose alors de le fournir en cartouches magiques, en le prévenant que « certaines sont pour toi, et certaines sont pour moi ». Fatalement, la dernière balle se loge dans le crâne de sa bien-aimée. Voilà pour la trame, inspirée d’un conte germanique réminiscent du drame personnel de William Burroughs, lequel a malencontreusement descendu sa femme en jouant à Guillaume Tell quelques années plus tôt. La moitié des titres ont été enregistrés pour le spectacle, à Hambourg, avec des musiciens allemands et les arrangements de Greg Cohen. L’autre moitié a été mise en boîte en Californie des années plus tard, avec l’aide de Francis Thumm, Ralph Carney et Joe Gore (banjo, guitare) et sous la supervision de Tchad Blake, qui était aussi de « Bone Machine ». « The Black Rider » n’est pas le disque le plus accessible de Tom Waits, loin s’en faut. Tous les éléments les plus radicaux de son approche musicale sont de sortie, avec une grosse dose de pathos lancinant d’Europe de l’Est pour faire bonne mesure. Les cinq premières minutes d’écoute requièrent des nerfs un tant soit peu solides. Les inconditionnels de Burroughs seront contents de savoir que l’auteur de La Machine Molle chante sur ‘T Ain’t no sin et qu’il a écrit les paroles de trois chansons dans le lot. Ceux de Tom Waits défendront bec et ongles cette cinglerie d’album, attirant l’attention de leur interlocuteur sur la beauté fragile de November ou The Briar And The Rose, à moins qu’ils ne soient de cette autre sorte qui adore les borborygmes inquiétants de Just The Right Bullets ou Flash Pan Hunter.

Relire la première partie consacrée à la période 70’s: http://gonzai.com/tom-waits-back-to-the-seventies/

Tom Waits // Bad as me // Anti (PIAS)
http://www.tomwaits.com/

8 commentaires

  1. La photo de la pochette de Rain Dogs est en fait une image d’Anders Petersen, photographe suédois élève de Christer Stromholm, tirée de sa série « Café Lehmitz » (bar de Hambourg dans les années 60).

    Cela dit, les tarés congénitaux ont aussi le droit d’être allemands…

  2. perso, j’ai appris des trucs en lisant ce travail tout à fait respectable. avec une réserve toutefois: frank’s wild years sur scène, c’était top. enfin, dans mon souvenir. mais pour le reste, excellent récap.
    et j’adore les morceaux choisis en tête de chapitre. on a beau connaitre ces joyaux par coeur, leur éclat n’est pas le même en citation « solitaire » qu’accrochées, en collier, au mouvement et à la dynamique d’ensemble d’un texte de chanson. un effet « bribe » (pour ne pas dire « fragment », un poil connoté).
    de la langue célébrée, magnifiée, en majesté, toute rhétorique dehors, paradée, pavoisée. comme quoi il n’y a pas de règle. et le « overwritten » assumé et revendiqué, c’est comme le bourguignon: quand c’est bien fait, c’est bon, et contrairement à la légende, ça passe tout seul.
    quant au procès en « caricature », alors là, vas-y, toi. parce que moi, j’ai pas le courage. et passé l’âge.
    caricature? Okay. mais par rapport à quelle norme d' »authenticité » et de « mesure » de bon aloi? qui place le curseur? de quel droit? et où?
    non, « caricature », j’ai peur que ce ne soit un peu court. et in extremis, je retiens le « jeune homme ».

  3. Tom Waits j’ai jamais réussi à accrocher. Sa voix, je peux pas. Pourtant une fois « on » (on est « con » hein) m’avait prêté un de ses albums (Blue Valentine ?) et vu la pochette (belle) et « on » bah je pensais que j’allais aimer. Mais non. Nada.

    Sylvain
    http://www.parlhot.com

  4. Tom Waits j’ai jamais réussi à accrocher. Sa voix, je peux pas. Pourtant une fois « on » (on est « con » hein) m’avait prêté un de ses albums (Blue Valentine ?) et vu la pochette (belle) et « on » bah je pensais que j’allais aimer. Mais non.

    Sylvain
    http://www.parlhot.com

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