Pour ses dix ans, le festival Rock en Seine se devait de frapper fort pour confirmer son statut de poids lourd européen, et ainsi clôturer l’été en beauté en offrant à son public une évasion haute en couleur. On ne peut pas dire que la mission ait été parfaitement remplie, bien que le nombre et la variété des groupes ait permis aux organisateurs de tirer leur épingle du jeu, si tant est qu’un véritable jeu ait pu se mettre en place.

Il est difficile d’associer ce festival à l’idée de jeu, d’évasion ou de liberté. Les nombreuses marques associées à l’évènement, ne manquant pas de rappeler leur présence, baliseront indéfiniment le parcours du festivalier toujours à l’affût de la nouveauté musicale, du groupe mainstream de la mort ou d’une simple pinte.
Mais ne nous focalisons pas là-dessus, c’eût été facile de dénoncer l’invasion du marketing dans les festivals, en tous cas vain et inutile, d’autant qu’un effort a été fait de ce côté-là, les stands de marque ayant cédé du terrain aux stands associatifs divers (enfin, le stand Volkswagen avec expo de Coccinelles, WTF ???). Et puis il faut bien financer ces grosses machines à cracher du concert et les gens qui les font tourner. Ce n’est pas rien, soit.

Mais de là à utiliser tout ce fric pour payer grassement des groupes sous perfusion ne représentant aucunement l’actualité musicale, faisant reluire un passé glorieux au vent des drapeaux bretons, américains, russes ou que sais-je encore, en posant pour des photographes qui n’auront bientôt plus que le statut de collectionneurs d’antiquités ou autres style hunters impatients de twitter leur lot de gimmicks ultra-prévisibles pour s’attirer la bienveillance des tabloïds, non merci.

En gros, on peut imaginer que des groupes comme Green Day, Placebo, Noel Gallagher and the Flying Birds (backing band à la subversion aussi déroutante que le nom), Dionysos ou encore Deus et les Dandy Warhols ont pompé à eux seuls plus de la moitié du budget, pour « faire venir les gens ».
Oui, car les médias ne cessent de nous rappeler que Rock en Seine est un de ces festivals encore capables de programmer de grandes pointures internationales pour « faire venir les gens » et leur permettre ainsi de découvrir de nouveaux groupes qu’ils n’auraient pas écouté par eux-mêmes car ce ne sont qu’une bandes d’idiots à la culture nourrie par les couv’ incessantes de Rock&Folk sur les Stones et Oasis, ou encore les radio edit crachées en permanence sur les ondes FM pour teenagers décérébrés, semblerait-il.  En revanche, qu’est-ce qu’il n’a pas fallu entendre sur l’échec de la dernière édition de la Route du Rock de Saint-Malo, qui avait fait le pari de ne faire jouer que des groupes encore relativement underground et de mettre de côté les grosses têtes d’affiche !..

Putain mais réveillez-vous, il se passe des choses sur la scène musicale, et pas qu’en tête de gondole du rayon indé de la Fnac. Ce serait pas mal de faire confiance aux spectateurs aussi — ce sont eux qui font le festival, après tout — et de s’intéresser à ce qui se passe toute l’année.  Mais je ferme la parenthèse pour aborder ce qui nous intéresse, à savoir la musique, et nous épargner un énième débat qui ne pourra véritablement avancer qu’avec la « guillotine générationnelle ».

Je me suis cantonné, pendant tout le festival, à la position d’ « homme d’une chanson », si vous voulez tout savoir.

Après tout, combien de bonnes chansons fédératrices (on attend une certaine communion entre les gens, c’est la grand-messe du rock à Paris, quoi) ont été capable de pondre l’ensemble des forces en présence ? Pas plus de deux ou trois par groupes, me semble-t-il. Et c’est déjà bien heureux et suffisant pour amorcer le slalom quotidien entre scènes, stands de bières ou de hot dogs, sans trop se prendre la tête : se concentrer sur une chanson et envoyer tout le reste valser avec les petits papiers qui vont avec. À ce jeu, je n’ai pas été déçu par le Red Flag de Billy Talent, groupe de punk canadien aux mélodies efficaces et bien ciselées évoquant l’adolescence, qui peut très vite taper sur le système. Tout comme le Helicopter de Bloc Party posant les prémisses d’une démonstration de gros son sur la scène principale, histoire de titiller les ronflardes. Juste avant, Yeti Lane avait fait du très bon Yeti Lane car Yeti Lane est un très bon groupe, tout simplement. On en a déjà parlé. Mais en une demi-heure, c’est un peu juste. Argh, la pression de l’organisation, la nécessité d’orienter le public vers d’autres scènes…

Mais c’est bien sûr le Kissing the Lipless des Shins qui ravivera la flamme de ma sensibilité en proie au chaos sonore ambiant en cette journée du vendredi, ainsi que toutes les chansons de « Chutes Too Narrow », contrairement à celles du dernier, « Port of Morrow », dont le groupe n’est pas avare et qui ne sont que des flaques de pop foireuse dans un lac de bonnes chansons. Pas d’effet Placebo pour faire passer la pilule de Miike Snow, la soirée s’achève tôt et ce n’est pas l’énigmatique DJ de la scène Pression Live qui aura le dernier mot.

Le samedi ne commence pas avant le groupe de Noël Gallagher, dont l’intérêt reste limité au frontman et à sa voix de roquet mancunien bien idiosyncratique. Il y avait aussi le concert de Deus — bien selon un ami, enfin surtout l’interprétation au millimètre d’Instant Street. Mais j’ai toujours eu du mal avec ce groupe élastique à l’identité floue, dont il me paraît impossible d’écouter un album entier. Alors me taper un concert entier…

Cassos sur le son de Whatever, whatever ce que tu veux mais pas cette émulsion de 90’s en boîte de conserve brandée Adidas. Direction la bande de Jesse Hughes, ce fou génial qui formate le rock en hit pour bande FM avec ses Eagles of Death Metal, groupe également formé par Josh Homme, qui ne suit généralement pas le groupe sur les live ; c’était ce week-end encore le cas. La genèse de ce groupe : à la base, Jesse, conseiller en communication politique pour un élu républicain (trait politique qui marque toujours sa fougueuse personnalité dans son style ou ses propos) retrouve sa femme avec sa meilleure amie dans un lit, pète les plombs et se barre. C’est alors que Josh Homme, son ami d’enfance, se pointe chez lui un soir de déprime et tombe sur ses morceaux par hasard ; il flashe sur ces condensés de blues/pop version Stones du nouveau millénaire, et emmène direct son pote enregistrer à L.A.
De là naît ce groupe qui ne propose rien d’original, si ce n’est une grosse dose d’énergie rock et de bonne ondes sur scène. Idéal pour se remettre en selle et sortir de ce marasme soporifique à base de pintes chaudes et de sueur injustifiée. Après une Wannabe  in L.A. bien placée, on se remet de ces quelques émotions salvatrices en écoutant la fin du set pour prendre la direction de la grande scène, où les Black Keys démarrent sur les chapeaux de roue. Ils n’arrivent pas pour autant à maintenir une énergie signifiante susceptible d’instiguer un minimum de folie dans le public. Le set est convenu, propre, pas décevant, explorant plusieurs périodes du groupe, mais un peu en-dessous de ce qu’on attend sur une telle scène. Décidément, c’est pas le grand soir, et ce n’est pas la vivifiante Lonely Boy en mode radio edit qui sauvera le groupe de sa relative apathie sur la grande scène. On en attendait sans doute un peu trop, mais c’était la seule véritable tête d’affiche sur laquelle on comptait pour sauver les meubles. Dommage. C’est avec nonchalance que nous nous orientons vers la scène Pression Live, où Mark Lanegan et son groupe assurent le show avec leur set stoner lancinant et un gros son à couper au couteau dont le contraste avec la voix planante et rauque de Lanegan saisit tout de même l’oreille sensible. Jolie fin de soirée, pas fun ni excitante. Consolation autour d’un verre à l’espace presse, où un DJ anglais assène un set libérateur et fait danser tout le monde.

Le dimanche est jour de sacre pour Grandaddy.

Jason Lytle illumine Paris de sa pop foutraque et majestueuse qui sue l’Amérique profonde, du Minnesota au Wisconsin en passant par les Crystal Lakes du Montana. C’est un véritable bonheur que de voir ce désormais vieux groupe se reformer le temps d’un après-midi pour cracher de gigantesques watts de mélodies qui frappent droit au cœur tout en titillant les neurones, et font oublier les menaces de la ville, les ombres qui planent sur ce grand labyrinthe de vies élevées en batterie du berceau jusqu’au cercueil. Paix à vos âmes, Paul, Olivier. Grands rêveurs désormais la tête dans les étoiles.

Avant cela, il y avait eu la fougue et la sympathie toute drapeau-breton-compatible des Stuck in the Sound et de leur ToyBoy revivifiant. Un groupe honnête, qui maîtrise ses compos sur le bout des doigts et les restitue sur scène avec énergie et une pincée d’humour. Un bon groupe de festival, assurément. Le concert des Dandy Warhols, et leur Godless qui a le mérite de poser les bases de leur pop flirtant avec le psychédélisme, fut aussi un moment agréable digne d’un dimanche après-midi loin de tout dans sa tête, en paix avec soi-même. Ce n’était pas une si mauvaise idée de les programmer, ni une mauvaise chose de les voir — sans doute pour la dernière fois.
Terminer la soirée avec le concert de Beach House et son élégance romantique n’est pas non plus une mauvaise idée, après avoir subi de loin quelques décibels de Social Distorsion en dévorant une tartiflette, seul plat assez fin pour être dégusté sur un tel son.  Beach House, c’est Alex Scally (guitare/claviers) et Victoria Legrand (chant/claviers), qui n’est autre que la nièce du compositeur Michel Legrand. Le moins qu’on puisse dire, c’est qu’elle a hérité des gènes du tonton. Ce n’est pas ce qu’on pourrait appeler de la merde, et ils dégagent une intensité captivante en live, avec leur son ultra-saturé plein de fissures à travers lesquelles s’immisce la voix d’une fluidité tremblante de Victoria ; un petit bijou.

Tout est bien qui finit bien, le festival parisien s’en sort plutôt pas mal mais il va falloir faire un effort, prendre davantage de risques, l’organisation en a la possibilité. Le festival est aux portes de Paris, a lieu lors d’un week-end stratégique et n’a jamais atteint un tel pic de visiteurs (environ 110 000) avec une progression permanente depuis 2003. J’avoue ne pas m’être rendu à tous les concerts et être passé à côté de quelques perles comme les brillants touche-à-tout franciliens de Caandides (sur une scène jeunes talents), les excellents Lanskies de Saint-Lô et leur britpop so 80’s, ou encore les sympathiques UME et leur post-punk flirtant avec une prod Sub Pop à l’ancienne.
C’est néanmoins le moment de se remettre un peu en question, de glisser peut-être, de se casser la gueule, d’arrêter de faire jouer les groupes intéressants à des heures improbables, en faire venir davantage pour faire plaisir aux vrais passionnés, qui doivent tout de même être un certain nombre… Et en finir avec ces têtes d’affiche complètement désuètes en prime time qui laissent entrevoir une stratégie commerciale désolante et parfaitement inutile. Ou alors des têtes d’affiche ouais, mais d’aujourd’hui s’il vous plaît, qui ont une actu, qui créent, et si possible pas avec le 4e album pour faire plaisir à Papa Major. Vous en avez les moyens, faites un effort. À la prochaine, peut-être…

http://www.rockenseine.com/fr/

5 commentaires

  1. Marrant ces digressions pleines de vocabulaire (et d’idées) primaire anti-branding et anti-marketing. Et Heineken, ils vous paient combien pour les Green Room Sessions ?

  2. Cher Malakaï,

    il ne vous aura pas échappé que sur Gonzaï le contenu des papiers n’engage que leurs auteurs, et que ces derniers écrivent ce qu’ils désirent sans censure (hormis sur la syntaxe, l’orthographe et euh, le rap et Sexy Sushi).

    Vous me demanderiez mon avis sur Beach House (je suis contre), le marketing qui tend à rapprocher les marques de la musique (je suis pour), le téléchargement illégal (je suis contre), le port du bermuda en festival (définitivement contre), le punk rock (contre, forcément), les éco-gobelets (pas d’avis sur la question, en revanche je suis contre les stands écolo-bio) ou la coupe de cheveux du Gallagher (bon là on est tous contre, nan?), les réponses seraient peut-être différentes de celles de Matt Oï. Et c’est très bien ainsi.

    Cessez donc de penser qu’on parle tous d’une seule voix. Vous n’êtes pas en train de lire le manifeste de l’amicale des Staliniens d’Ile de France.

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