Un de mes rappeurs préférés, le New-yorkais Sensational, distille avec délectation des textes enfumés, portés par un flow acide et profondément désabusé. Autant de stances angoissées et angoissantes, gravées sur des galettes aussi noires que l’âme de ce griot urbain notoirement connu pour ses errances dans les rues de Brooklyn, dans la peau d’un SDF sous substances.

Petit rappel pour les lecteurs qui auraient oublié d’où vient le délirant Sensational. Colin Julius Bobb, de son vrai nom, est un rapper de Brooklyn né en Guyane en 1974. Issu du ghetto, avec la rue comme environnement quotidien depuis deux décennies, l’artiste relate à travers des textes puissants la difficulté de vivre, la paranoïa, les mauvaises rencontres, les plans galères… Au début des années 90, Colin fait ses débuts chez les Jungle Brothers sous le nom de Torture, tout d’abord en tant que danseur, ensuite comme vocaliste. Il fait une apparition vocale sur le single Troopin On The Downlow (produit par Bill Laswell en 1993), puis pose son flow sur l’album « Crazy Wisdom Master » des Jungle Brothers, œuvre resté inédite à ce jour, car considérée comme trop expérimentale par la Warner, qui foutra les bandes dans un tiroir.

 

Impressionné par le style crasseux et déviant du rappeur, le mythique producteur et bassiste Bill Laswell, fera venir Sensational en 1995 sur le label WordSound (Brooklyn). Le rappeur, à la street attitude intacte, va initialement marquer son territoire en collaborant avec Spectre l’inventeur du illbient (de son vrai nom Skiz Fernando Jr fondateur de Wordsound). On croise Sensational sur des tas d’autres disques comme ceux de ICE (projet du guitariste Justin Broadrick de Godlflesh et Kevin Martin de Techno Animal, The Bug et The Sidewinder), de 2nd Gen (projet industriel de Wajid Yaseen de Fun Da Mental sur Mute), de Kid 606 ou plus récemment Cardopusher. Plus tard, en 2006, Sensational apparaît sur l’album « In Cod We Trust » de Ghostigital, projet d’Einar des Sugar Cubes (avec Mark E Smith et Dälek).

Après quelques galères personnelles, des featurings monstrueux (écoutez son fantastique track Pillars Of Smoke avec Spectre) et une paire de mixtapes obscures et sous influence, Sensational débute sérieusement sa carrière solo en 1997 avec l’album « Loaded with power » (Wordsound). Si vous avez vu le film The Rise and Fall et Rise of Sensational, vous savez donc déjà que le mec a débuté la musique très jeune en commençant par faire du reggae, et que l’esprit du hip hop s’est révélé à lui en posant son flow saccadé sur des disques de Stockhausen, quelque part dans le trip illbient érudit d’un DJ Spooky, mais sans le côté intello suranné pour musées d’art moderne. Ce style unique, mâtiné d’une ambiance dub des ténèbres et parsemé de réelles fêlures psychologiques, sonne comme la bande-son parfaite de notre époque, désabusée, paranoïaque et anxiogène. Son flow guerrier caractéristique harangue et invective l’auditeur, jusqu’à le soumettre à une vision troublée mais lucide de nos sociétés. Ses textes conduisent parfois dans les dédales d’un univers dystopique, sans toutefois plomber l’ambiance de références inutiles. Sensational et Spectre, les deux figures du label Wordsound, ont souvent collaborés à une époque ou Bill Laswell était le mécène de Wordsound, bien avant que ce label ne devienne « Wordsound Digital » après avoir failli mettre la clé sous la porte.

 

À ses débuts, sans un dollar en poche, Sensational utilisait ses boîtes de casques comme microphones de fortune. Il bosse encore aujourd’hui de manière artisanale, on dira « lo-fi » pour faire genre, et il utilise toujours des sons de vieux équipements analogiques enregistrés et mis en loops. Ses textes parlent souvent de sa consommation de drogues, de ses déboires dans la rue, ou de thèmes basés sur la science-fiction dans l’esprit décalé d’un Dr Octagon.

Sensational est connu pour être très prolifique, mais ralenti par des problèmes psychiatriques et des périodes sans domicile fixe ; le mec est tellement perché qu’on ne sait d’ailleurs même pas quelle est sa discographie exacte, étant donné qu’on le voit souvent en train de vendre sa musique dans les rues de New York (au format CDR ou cassette) ou dormir dans sa voiture.

Mais revenons tout de suite à ce nouvel EP d’un des artistes les plus mésestimés de la scène rap contemporaine, le solide « Still ill » signé sur le label italien Veyl Records. Ce maxi est une vraie bombe à fragmentation, remplie de torpeur cannabique et de nihilisme urbain. C’est en l’écoutant à très fort volume que l’on se prend vraiment dans la tronche la puissance de ces lourdes infrabasses et qu’on s’extasie devant la fulgurance des vocaux cinglants de Sensational, de Barkosina (moitié de Years Of Denial) ou de Broken English Club. Les compos de ce maxi donnent l’étrange sensation de me retrouver plongé dans une gangue de plomb en fusion avec du mercure brûlant qui coule de mes yeux et de mes ouïes. Énorme kif à se prendre dans la gueule juste après un bon gros spliff. Si vous appréciez le pur hip hop industriel vous allez craquer sur les tracks Blowing, Hash, Everybody ready, Raw shit et The world, des grenades soniques et noise qui défoncent tout dans le contexte d’une scène rap embourgeoisée et prévisible qui s’autoparodie irrémédiablement avec des prods formatées et des flows sous opiacés. Jerome Tcherneyan (Piano Magic, Years Of Denial) a déjà une sacrée carrière derrière lui, musicien hors pair et d’une discrétion légendaire, grand ami de Sonic Boom, Brendan Perry et Sensational, le Français expatrié à Londres a travaillé directement en studio avec le rappeur américain qu’il a rencontré en 1999 au Pez-Ner de Lyon lors d’un concert de Techno Animal (écoutez sans attendre le terrible Brotherhood of the bomb), puis, truc improbable mais pourtant vrai, croisé dans la rue à New York en 2001.

Cette suprême galette éditée par les Italiens de Veyl plaira autant aux fans de Death Grips qu’à ceux de Mondkopf, de Dälek, d’Autechre (le mythique duo britannique a d’ailleurs brillamment remixé un titre de Sensational). La production XXL de Tcherneyan est impressionnante de détails et de sons organiques, usant à la fois de fins artifices de l’electronica et de fréquences industrielles parasitées, soutenues par la brutalité de basses stupéfiantes. Des séquences chirurgicales électriques et des beats downtempo hypnotiques vous conduiront sans pitié vers l’antre de la folie. Fans de rap hardcore, vous constaterez par vous-mêmes que nous sommes à mille années-lumière de ce rap de fils à papa qui inonde la France depuis trop longtemps. Chers lecteurs de Gonzaï, en attendant la sortie de l’EP en juin, jouissez avec ce mix inédit de Supreme Low collaborateur du rappeur new-yorkais. C’est à écouter sans modération.

Supreme Low meets Sensational // Still ill // Veyl Records
https://veyl.bandcamp.com/album/still-ill-ep

6 commentaires

  1. pas lu + dix secondes de clip ->arbre de sephiroth machin mes couilles
    ——————–>encore une pédale comploteuse qui tapine pour le diable.
    gaj dé.

  2. – « Qui a déjà entendu parler de Sensational ? »

    Bah des tas de gens, qui connaissent Techno Animal, Spectre mais aussi The Bug ou encore Fun Da Mental (respect!). Les cultures hip hop, techno, dub step ou hardcore rassemblent bien des gens…

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