C'est le 28 janvier dernier, lors d'une soirée un peu folle, que Primavera Sound a annoncé la programmation de son édition 2014. Un dispositif jamais vu pour un festival de musiques - arrêtez-moi si je me trompe : l'ensemble des artistes programmés réunis dans un court-métrage de 20 minutes produit spécialement pour l'occasion.

Evidemment, le festival n’a pas le budget pub du Super Bowl pour se payer le cameo des artistes, mais son principal sponsor alcoolisé a dû suffisamment abonder la ligne promoción y communicación pour permettre la réalisation d’une pub géante à la bande-son de rêve pour tout amateur de pop. Un film de genre fantastique comme prétexte à un placement de produits, technique issue du brans marketing, sauf que les smartphones, voitures de luxe, casques audio et parfums sont remplacés par le nom des groupes, apparaissant tantôt sur un vinyle, un mur, une plaque d’immatriculation, ou dans la bande-son. Une réussite artistique, assurément, mais aussi marketing vu l’impact sur les réseaux sociaux le soir de la projection en streaming. Quant à savoir si cette prouesse augmentera la fréquentation du festival, l’avenir proche le dira, mais ce n’est peut-être pas le but de la démarche, qu’on peut naïvement imaginer plus intéressée artistiquement que commercialement.

Parce qu’il faut l’avouer, pas facile de cracher sur le Primavera Sound de Barcelone et sa philosophie quand on est amateur de pop – au sens global du terme, de soleil catalan et de respect du spectateur. Bien sûr, ce n’est pas le festival DIY des copains complètement désintéressés, on l’a vu, et c’est même devenu une marque qui s’exporte au Portugal et en France (Primavera Sound à Porto, et Primavera Club déjà au Portugal depuis 2013, à venir à l’automne 2014 à Bordeaux), qui n’hésite pas à se maquer avec les entreprises les plus farouchement capitalistes d’Europe qui tentent de rajeunir leur image de marque (Heineken à Barcelone et le géant des télécommunications Optimus à Porto). Dernière mauvaise nouvelle en date : le festival vient de rendre payante l’accréditation des journalistes qui viennent travailler sur le festival. Ambiance.

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LA SANGRIA : LE FRUIT EST DANS LE VERRE

Mais quand bien même la limonade aurait ce putain de goût chimique typique des pays ibériques, on ne crache pas dans la sangria quand elle est faite de bon vin, et on continue d’apprécier le cocktail du festival espagnol, un cran en deça de la recette de l’an dernier. On a pas mal touillé le mélange et on y a repêché de gros et bons morceaux de fruits frais, flottant à la surface d’un breuvage qu’on sait d’ores et déjà qu’il nous donnera l’ivresse pop adolescente que seuls les espagnols savent conserver au-delà de leurs 20 ans (au moment précis où leurs cousins britons remarquent qu’ils ont trop abusé du binge-drinking de Buckfast – du vin coupé à l’energy drink – et de bad trip sous MD coupée à la lessive, et qu’ils ne ressemblent déjà même plus à Ewan McGregor dans Trainspotting mais plutôt son vieux pote Franco Begbie…). Tout ça pour dire que 20 000 espagnols de 30 ans qui chantent le refrain de Disco 2000 en choeur avec Jarvis Cocker, c’est plus émouvant que 30 anglais de 20 ans qui beuglent fastidieusement les couplets sans sens des frères Gallagher dans un pub moite, ou même 50 000 écossais qui braillent “here we! hère we! here we fucking go!” pendant le magnifique refrain du Made Of Stone des Stone Roses au parc de Glasgow.

On ne va pas non plus se mentir : à Primavera Sound Barcelona, on trouve pas mal de Britons avinés à la sangria et sous MD bon marché, mais ils ne se rappellent généralement pas avoir croisé d’Espagnols ou de Français, ni même avoir vu un concert pendant leur séjour au camping. Un jour on trouvera dans la mer Méditerranée une pollution massive de sangria coupée à la bière et à la salive anglaise stupéfiante, qui n’a rien à voir avec notre sangria catalane pleine de fruits frais (oui, on revient au sujet). Voici donc les beaux morceaux de la cuvée 2014, en toute subjectivité, 10 ans après mon premier Primavera.

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LES CLASSIQUES

Déjà je retrouve pas mal de têtes connues, présentes une décennie plus tôt : les programmateurs doivent avoir Retromania en livre de chevet, ou bien un syndrome amnésique assez pervers, puisqu’on va encore se fader les éternels revenants jamais vraiment partis de Pixies (mais sans Kim Deal, c’est peut-être ça, la nouveauté ?), Shellac (ces américains habitent en Europe depuis 10 ans ? on les voit à l’affiche du moindre festival indé, et ils ont dû jouer une demi-douzaine de fois à Primavera…), et Chk Chk Chk. Je doute que ces derniers fassent aussi bien que lors de leur première venue en Catalogne, à 3h du matin dans une sorte de préau dont le plafond absorbait et rejetait la sueur de centaines de danseurs torses nus, défoncés à la MD, quand soudain le chanteur-acrobate du groupe décida de gober lui aussi un cachet après s’être enquillé une quantité énorme du breuvage local du sponsor étoilé. Un quart d’heure plus tard, au beau milieu du génial Hearts Of Hearts, morceau hédoniste qui ne cache pas son message, le pauvre leader fut secoué par une montée fulgurante et ne put que rejeter ses tortillas, avalées quelques heures plus tôt, sur mes voisins du 1er rang, assurément touchés par la grâce du groupe ce soir-là.

LES FRUITS EXOTIQUES

Parmi les nouveautés et les bonnes nouvelles, je repère une tendance groove et musiques noires généralement absente des festivals de blanc-becs européens (La Route du Rock, Les Eurockéennes, ou Primavera) : c’est la promesse de danser bourré au son de l’afrobeat de Seun Kuti & Egypt 80 (le fils de l’autre, oui), ou celui des Californiens d’Antibalas signés sur le jamais décevant Daptone Records, d’emballer façon punk transpirant pendant le set de Charles Bradley, ou encore de digérer sa drogue douce devant les illuminés du Sun Ra Arkestra. Un peu d’afrobeat dans ce monde de pop affreuse.
Dans le genre prog aventureuse et épicée (non, non, je ne parlerai pas de Stromae, pas ici, mais je laisserai le soin à mon collègue Albert Potiron de lancer le débat comme il l’a fait dans nos colonnes 2.0 pour le dernier album d’Arcade Fire, d’ailleurs présents en tête d’affiche peu surprenante du festival), dans le genre prog aventureuse, donc, Caetano Veloso. Le grand, le génial, le loufoque, le saltimbanque pitre brésilien de la new wave, qu’on appelle bossa nova outre-Atlantique. On a le droit de préférer la caïpirinha à la Guinness, non ?

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LA GOURMANDISE, UN PÊCHÉ CAPITAL

Quelques doutes, en revanche, sur la qualité du fruit anglais Metronomy. D’après ce que m’a dit un pote récemment, déçu de leur prestation à La Maroquinerie, “à coté de ça LCD Soundsystem c’est Motörhead, et Phoenix, c’est AC/DC !” Je pense donc qu’on va s’emmerder sévère : les jeunes Anglais n’ont pas suffisamment vu de vidéos des Talking Heads, car le groove blanc-bec, ça existe, et ça ne sert à rien de l’ignorer, à moins que, en réalité, on ne sache tout simplement pas le faire exister sur scène.
Au fond du pot de sangria, quelques poires qui macèrent, depuis un peu trop longtemps, et dont je sens par avance qu’elles vont me laisser un arrière-goût de trop attendu : le français Laurent Garnier et ses sets marathons pointus et sérieux, les américains de Queens Of The Stone Age (vus aux Eurockéennes 2011) qui correspondent de plus en plus aux clichés rocks les plus éculés véhiculés par les publicitaires de mode, ou encore l’ex-Sonic Youth, Lee Ranaldo And The Dust, sans doute parce qu’après Sonic Youth, que peut-il encore faire ?

Les fruits moins connus sont parfois les meilleurs : j’espère apprécier les soi-disant cultissimes Neutral Milk Hotel, premier groupe annoncé dès le mois d’octobre, jamais écouté encore ; Slint, beau, noir et profond comme une nuit dans les catacombes ; et Slowdive, co-inventeurs du shoegaze britannique, Superchunk, héros d’une certaine idée de la pop américaine; et surtout Loop dont les distorsions sèches de l’album “A Gilded Eternity” tournent en boucle dans mon iTunes depuis 2 ans, sur les conseils avisés d’un ami fervent lecteur du magazine New Noise (s’il fallait encore prouver l’importance de la presse papier spécialisée).

BOIRE LES YEUX FERMÉS

Puis viennent les fournisseurs d’espoir, les raisins dont est fait le bon vin de la sangria, ceux qui vont assurer la majeure partie de mon plaisir de spectateur, ceux qui m’ont déjà fait bonne impression (en live ou sur disque) et qui ont plutôt bonne presse, avec juste ce qu’il faut de buzz ou de bienveillance médiatique pour ne pas décevoir.

Le néo-zélandais Connan Mockasin et ses chevaliers médiévaux, vus à Baleapop 2012 : on sait déjà ce que le groupe vaut devant 500 personnes, un dimanche soir  sous l’ombre bienveillante des branches verdoyantes des arbres basques : “les Monthy Python austro-celtiques font voler leurs chemises étoilées dans les cieux psychédéliques.” Ils ne devraient pas avoir de mal à convaincre 10 fois plus de personnes déjà préparées à la montée.

Un festival d’été, c’est l’hédonisme avant tout, non ? “On s’effleure tendrement, en retenant son souffle ; on fait l’amour lentement, en chuchotant ; on sourit béatement, en exultant, l’écume aux lèvres.”, écrivais-je de Connan Mockasin (encore lui) sur scène. Bon, et bien là, avec leurs voisins australients Jagwar Ma, ça risque d’être pareil, mais en plus speedé, plus extasié, entendez “plus drogué”. Stone Roses meet Happy Mondays, comme écrivent les chroniqueurs paresseux. Mais sachant que Happy Mondays = Joy Division + A Certain Ratio + Talking Heads, et que Stone Roses = The Byrds + The Jesus & Mary Chain + Primal Scream, et que Joy Division = Kraftwerk + David Bowie + The Velvet Underground + The Doors, et que A Certain Ratio = … Oui, tu l’auras compris : Jagwar Ma est un groupe ultra-référencé (normal, il est australien et n’a pas encore quitté le bercail) mais il promet une belle séance collective d’amour libre.

Après la montée de Jagwar Ma, quoi de mieux qu’une bonne descente de keta et d’héro ? Le gang psyché-junk The Brian Jonestown Massacre joue malheureusement le tout premier jour, avant tout le monde. Un conseil ? Ne pas essayer de se mettre au niveau de défonce du groupe, au risque de passer une très mauvaise suite de festival.

Voici un fruit un peu plus acide que les autres, voire amer : Factory Floor était pour moi la plus belle, vicieuse et excitante déflagration techno-rock du festival Great Escape 2011 à Brighton. Je n’ai depuis jamais retrouvé une telle sensation, celle d’être drogué quand tout le monde l’est sauf toi.  Screen-shot-2011-06-30-at-7.30.18-PM
On ira aussi voir les douces-amères Warpaint (pour le plaisir des yeux mais aussi du son, incroyablement maîtrisé et parfait, comme les Cure de la grande époque) et l’américaine Angel Olsen. J’ai vu d’elle des vidéos live qui m’ont titillé ; ça me rappelle les Cardigans, qui ont commencé comme des enfants de choeur en Suède et se la sont jouée Blondie punk pour finir bubblegum-pop à la No Doubt. On retient quand même le clip de Favourite Game qui n’a coûté que la location d’une vieille décapotable américaine et  2 allers-retours Suède – Californie pour la chanteuse et un caméraman.

Les Black Lips ont eu l’occasion de m’offrir deux concerts mémorables : le premier en 2005 à l’Ubu Bar de Bordeaux : 2 mètres de hauteur sous plafond, 50 personnes, le ciment suait et le groupe exultait. Le deuxième en 2011 à Primavera Porto : 4 mecs sous amphets, 5000 personnes sur-excités, le ciel pleurait et le groupe riait. Fabuleusement con, mais connement fabuleux.

Temples, des jeunes anglais qui semblent avoir volé à The Horrors la panoplie des fringues du parfait petit rocker maigre comme une clope, blanc comme un rail de coke et aux cheveux longs comme une nuit blanche, sont plus intéressants que leur look : leur son est plus heavy, plus 70s et plus rêche que le post-punk beau et très maîtrisé des autres Anglais. Et pour ceux qui lisent encore Guitar Part,  il y a même des solos de guitare.

Et il y a ces deux groupes que j’ai loupé sur scène, et sur disque : Har Mar Superstar et The Growlers. J’irai les yeux fermés, parce que je fais confiance aux copains.

Puis, évidemment, les yeux fermés aussi je boirai le vin de Ty Segall, vieilli en fût d’ébène et d’acajou, les bois dont sont faites les guitares du génie américain, un anti-héros de la guitare et pourtant le représentant d’une lignée de grands musiciens qui ont en eux la soul et le blues : Mike Bloomfield, Neil Young, Jeff Beck… Le californien sait tout faire : chanter, jouer de la batterie, jouer de sa guitare et de ses pédales d’effet, écrire des classiques. Sa dernière prestation en groupe à La Maroquinerie est, je l’écris sans honte, le “Nirvana MTV Unplugged” de la jeune génération de 2013.

Et puisque c’est dans les vieilles carafes qu’on fait les meilleures sangria, Mick Harvey jouera Serge Gainsbourg. SHEBAM ! POW ! BLOP ! WIZZ ! J’ai passé la moitié de l’automne à écouter les deux superbes albums de reprises du fumeur de gitanes par l’australien, et je ne m’attendais absolument pas à ce que, de l’autre côté des Pyrénées, un promoteur catalan ait la bonne idée de le faire monter sur scène pour reprendre live ces bijoux de pop franco-(australo-)anglaise.

Enfin, la madeleine de Proust, le péché mignon, la cerise sur la sangria : Television plays “Marquee Moon”. Le genre de (re)formation sur laquelle il vaut mieux, malheureusement, ne pas trop placer d’espoirs au risque de se traîner une déception tout le restant de sa vie, à chaque nouvel écoute de l’album magique, parfait de bout en bout. Comme chantaient les Stones : no expectations.

Amateurs de sangria pop, santé !

http://www.primaverasound.com
Du 29 au 31 mai 2014 à Barcelone

2 commentaires

  1. Très bon papier, qui résume bien l’ambiance d’un festival exigeant, mais un peu mainstream sur les bords pour cette année.
    En ce qui concerne les festivals européens pour blancs-becs, comme tu dis, j’aimerai connaître ceux qui n’en sont pas.
    90% des gens qui écoutent la Pop indie ou le rock ancien sont des blancs. C’est la réalité, j’attends le papier qui me fera mentir. Mais personne n’osera s’attaquer à cette réalité musicale.
    Rdv en Espagne avec tous les anglais (plus des 2/3 du public étant donné la prog, comme tous les ans) avec une bière frâiche.

  2. Merci François Cattelin : à vrai dire, le but de ce papier est assez superficiel, se contentant de voir ce qui me (dé)plait dans la prog, sans avoir pu écouter dans le détail les groupes dont je ne connais même pas le nom. Je laisserai la surprise agir sur place.
    Les saillies critiques méritent largement d’être approfondies, peut-être sur le même média, ou ailleurs, et sans doute dans une analyse comparative de plusieurs festivals (échelles et localisations différentes).

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