Arcade fire, Arcade fire…Impossible de me rappeler comment ce groupe était parvenu jusqu’ici. Ce nom me disait bien quelque chose, mais quoi? Intrigué, je me décidais à écouter Reflektor, leur nouvelle production.

Lors de la sortie de “Kiss me, Kiss me, Kiss me”, Robert Smith disait que le premier morceau d’un double LP devrait systématiquement être l’un des plus faibles pour que l’auditeur puisse encore plus apprécier les autres. Mais depuis 1987, le monde a connu quelques évolutions : l’arrivée d’internet, l’écoute MP3 et son zapping compulsif, le téléchargement (légal ou non), les Arcade fire d’aujourd’hui qui ne sont pas forcément les Cure d’hier, l’explosion du record du monde de Carl Lewis par un canadien sous stéroïdes, bref, tout va plus vite. Alors les groupes placent désormais souvent en tête de gondole leur meilleur titre (selon eux) voire, et c’est le cas chez les canadiens avec Reflektor (le morceau), le premier single.

L’avantage? Le quidam qui pose sur sa tête un des quelques casques encore en état de marche à la Fnac est immédiatement caressé dans le sens du poil. L’inconvénient? Celui qui à déjà mangé du Reflektor (toujours le morceau) pendant des semaines au supermarché, dans sa Supercinq Five, à la radio ou sur les réseaux sociaux n’a qu’une envie : passer au second morceau. Pas de bol, la touche Fwd de l’appareil ne fonctionne plus, et il devra donc patienter sept minutes avant de découvrir le deuxième morceau.

Le plus simple était donc de se procurer “Reflektor” (l’album, si tu suis bien) pour une écoute domestique attentive et répétée, comme disait ma maîtresse au CE2. Suivie d’une analyse qui vaut ce qu’elle vaut.

« Fête chercheuse « , « Un retour hypnotique », « Immense arcade fire »…Les médias français se sont livrés à une certaine surenchère dans l’accueil de la nouvelle production de James Murphy de Win Butler et de sa bande de joyeux drilles. Pitchfork n’était pas en reste, attribuant un 9,2 au bidule. Ce déferlement d’enthousiasme a un double effet kiss cool : l’envie furieuse de jeter une oreille attentive sur ce double (oh, putaing ça promet …) LP des canadiens d’un côté, et de l’autre, une envie malsaine et inexpliquée de régler son compte à la bête morceau par morceau dans une chronique sauvage avant même de l’avoir écouté. Et bien, non, pour cette fois, ce ne sera pas, et c’est avec une neutralité bienveillante que sera chroniqué ce machin dans Gonzaï.

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Restons honnête, dès la prise en main, “Reflektor” a tout pour énerver l’auditeur qui après trois albums se refuse toujours à vénérer le groupe (me, myself and I, en somme) : une pochette ampoulée et hideuse (on songe à l’enfant monochrome du dernier Four Tet et deTechnique de New Order) qui vieillira vite et mal (tu veux parier un billet sur Betclic ?), assortie de titres pompeux faisant référence au porno, à Orphée, Eurydice ou encore Jeanne d’Arc. Autant dire qu’en mélangeant grands classiques et blowjobs, les canadiens ne font une nouvelle fois pas dans la dentelle et qu’on sent arriver l’étouffe-chrétien aussi rapidement qu’Usain Bolt.
Autre « problème » : le niveau de coolitude textile du groupe. Depuis qu’il a remis l’ouvrage sur le métier en donnant quelques concerts de chauffe à Montréal sous le nom de The Reflektors, Win (qui semble n’avoir jamais aussi bien porté son prénom) a relooké ses troupes : tenues noires, motifs westerns. Bilan : un mélange raté des Hives et de Willie Nelson. Rien à faire, le groupe reste au niveau des Pixies de la belle époque, aussi sexy qu’un arrêt de bus à la Toussaint. Butler a certes abandonné l’affreuse coiffure déstructurée de la tournée précédente, mais le nouveau look Buffalo Grill du groupe sur les nombreuses photos de presse donne une furieuse envie de leur fournir des casques de robots pour le prochain album, sans quoi cela risque fort de tourner au total look « Pascal Sevran » lorsqu’un futur triple LP sortira.

Après le look, passons aux guests…Pas de doute, les vieux ont encore de beaux jours devant eux. Pendant que Sébastien Tellier sort une pochette estampillée Jean-Baptiste Mondino, que Tomorrow’s World (le dernier projet raté d’une moitié de Air) remercie Jean-Charles de Castelbajac dans les crédits de son album, ou que les reformations de groupes « légendaires » fleurissent partout pour un dernier tour de piste, Arcade Fire privilégie lui aussi l’artillerie lourde et dégaine pour “Reflektor” un clip réalisé par le célèbre néerlandais et néanmoins acclamé Anton Corbjin, avec en caméo le revenant David Bowie. Cela ne suffisant pas, on croise également Ben Stiller (le type qui joue dans Dodgeball, meilleur film du monde après Violence et passion de Visconti), Bono, James Franco ou encore l’acteur Michael Cera dans un long clip de 22 minutes réalisé par Roman Copolla. On a donc affaire à du très lourd, me suggère Guy Montanier en coulisses. Et ça peut en agacer certains.

Ce qui saute aux yeux, c’est que la simplicité des débuts du groupe période “Funeral” rime bel et bien avec passé. Les arcadiens du feu sont désormais devenus une multinationale du type U2, REM ou Radiohead dans leur période dorée. Rien n’est laissé au hasard, même l’outrance affichée lors des sorties télévisées du groupe sur les plateaux des Late Shows américains semble (plus ou moins..) maîtrisée.

Et la musique dans tout ça ? Il est comment ce double cheese ?

13 titres, numérotés de 1 à 7 puis de 1 à 6. Deux albums en un. Copieux. Immédiatement,les rythmes et les percussions de James Murphy, le gourou du label DFA, nous saute à la gorge. Impossible de lutter contre ces rythmiques implacables qui évoquent un train sans frein lancé à pleine vitesse. “Reflektor” fait mouche et pour l’auditeur, l’écoute du double truc débute donc en mode essorage. Québec : one point. We exist, avec ses choeurs très 80’s et sa ligne de basse qui rappelle furieusement celle de Noir c’est noir d’un certain Johnny H ne parvient pas vraiment à convaincre. Le chrono marque déjà 13 minutes depuis que la touche Play a été pressée. Next, please.

Déboule Flashbulb eyes, morceau de dub contrarié, qui débute par 5 secondes de bruit digne de Pierre Henry avant de s’embarquer peu à peu vers des sons plus chauds, plus créoles. Totale réussite. En moins de 3 minutes, les québécois de service viennent de nous ramener dans le droit chemin de la feel good music expérimental. Alors ils enchaînent et assènent un Here comes the night qui ne parvient pourtant pas à décoller du mode courant alternatif. Après de nombreuses écoutes, je ne parviens en effet toujours pas à savoir si ce morceau me plaît, probablement la faute à des rythmiques qui me rappellent trop celles de Las ketchup (pourtant, je suis à jeun je vous assure) et à une voix calquée sur celle de Conor Oberst de Bright Eyes. Et de repenser à “Kiss me, kiss me, kiss me” sur le piano des trente dernières secondes du morceau…

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fonctionne à merveille avec sa fin coupée à la hache, ses larsens maîtrisés et le débit syncopé de Butler. Un titre explosif qui devrait faire son effet lors du prochain concert du groupe à Nogent-sur-Marne le 22 novembre. Pour lancer You already know, un speaker introduit ensuite les « fantastic Arcade Fire » acclamé par un public en délire. « Sometimes you move so fast » chante Win avec emphase. Pas avec ce titre en tous cas qui sent méchamment le pétard mouillé et qui porte très bien son nom. Point d’orgue de cette première partie d’album, l’ultra pop et réussie Joan of Arc devrait sans problème réunir les suffrages des fans de la première heure par son refrain à beugler avec élégance, une bière dans la main, petite amie dans l’autre. Chose incroyable, je suis en train de me rendre compte que les quelques parties chantées en français par l’impayable Régine depuis le début du disque fonctionnent à merveille. Ca change de certains poppeux hexagonaux dont les propos tombent parfois à plat plus rapidement que Greg Louganis d’un plongeoir olympique.

Mitan du disque. Pause. Juste le temps de se faire dessus au stand en dégustant maladroitement une merguez frites tiédasse et nous voilà reparti pour la deuxième partie de ce marathon qui dépasse les 70 minutes (soit plus de deux Let’s get it on de Marvin Gaye, pierre philosophale de la musique moderne).

Here comes the night time II fait fi des rythmiques qui me dérangeaient dans la première version. Cordes, rythme lent, accords qui toucheront le coeur de celles et ceux qui en ont encore un, HCTNTII est une belle réussite aux accents japonisants (on croirait entendre du bouzouki) qui introduit parfaitement la deuxième partie du burger. La fête est finie, et les envolées complexes et relativement joyeuses des morceaux précédents ont laissé la place à une épure mélancolique magnifiquement portée par les québécois. Awful sound (Oh Eurydice) envoûte l’auditeur bien mieux qu’un marabout expérimenté. Pop en diable, ce morceau pourrait être celui que les Magic Numbers n’écriront jamais. Retour aux batteries qui claquent et aux rythmes DFA avec It’s never over (Orpheus), électro et rock à la fois, mais certainement pas électro-rock. Une bombe pour dancefloor épileptique. Ce qui frappe depuis le début du disque, c’est la variété des influences qu’il y a là-dedans. Et de manière assez incompréhensible, je dois bien constater que la mayonnaise prend de plus en plus et qu’il me sera impossible de tailler ce disque à coups de serpe.

Avec Porno, la musique vire carrément dans le libidineux façon Neon Neon. Mais des Neon Neon qui seraient devenus devenus des as du songwriting, des rois de l’arrangement définitif et du killer bleep. Nous voilà au deux-tiers de la deuxième partie de ce double LP, et je suis conquis. Fait chier. Oui, j’ai honte. Moi qui jusqu’ici n’a jamais supporté la musique d’Arcade Fire, qui a pourtant vu ce groupe trois fois sur scène, qui ne supporte plus d’entendre leur public hurler des « wouh-wouh » sur chaque refrain, je suis conquis. Au diable les famous guests, le look cow-boy d’opérette et les clips de nouveaux riches, cette musique s’écoute. Et fort bien. Afterlife, nouvelle bombe dancefloor, et Supersymmetry, titre de plus de 11 minutes qui clôt superbement ce disque, m’achèvent.

Arcade fire, je t’ai haï. J’aurais tant aimé vomir ce “Reflektor”, mais c’est la fin des hostilités, je rends les armes. Au moins jusqu’à la prochaine bataille. Merci James Murphy.

Arcade Fire // Reflektor // Barclay (Universal)
http://arcadefire.com

46 commentaires

    1. Salut Bob le flanby, Albert citrouille à l’appareil. Tout est résumé dans ta phrase. Je cite : “Pour être bien sûr de pouvoir gueuler j’ai écouté et ben je ne suis pas déçu du voyage, j’ai non seulement perdu mon temps et en plus j’ai envie de dégueuler”. Je te soupçonne de ne pas être très suisse sur cette affaire. Tu arrives avec ta sulfateuse, et plutôt que de tirer au hasard à travers la porte, tu t’assures en la poussant d’un pied délicat que c’est bien Arcade Fire derrière. Tu l’as écouté plus qu’une demi-fois ce disque? Si c’est le cas, toutes mes confuses. Mais sinon, laisse lui peut-être une seconde chance en l’écoutant avec neutralité. Le gros bébert. ps : tu veux un tote bag pour ton vomis?

  1. Win Butler n’a plus la coupe de douille de pétasse nazie qu’il arborait à l’époque de l’album précédent. C’est dommage.

  2. Je crois que 2013 restera l’année de l’arnaque, en termes de disques soit disant ambitieux. Ou quand le marketing devient meilleur que la production musicale. Au secours.

    1. Le marketing, le marketing…Tu parles de quels albums? Le DAFT? Le MGMT? De mon point vue on a là de bons disques, Et je trouve ça assez intéressant d’avoir des albums qui ne sont pas “vendus” comme le 45 tours d’un groupe de psyché de la banlieue de Joinville-le-pont qui vend 3 exemplaires à ses parents et à son oncle.. On a une fâcheuse tendance à dire en permanence qu’on s’emmerde grave, que tout est pareil, et dès qu’un type essaye un peu de proposer autre chose, on le dégomme. Non, môôôssieur, non. Bester “Jacques Chancel” Langs te propose un droit de réponse, Saisis la balle au bond et propose nous un jokari.

  3. Reno : je n’ai pas écouté l’album mais je trouve ça rafraîchissant de lire un papier ne le dézinguant pas : c’eut été prévisible, non ?

  4. Mouais… Vu de loin, tout le monde s’est touché sur ce disque, nan ? Pi j’aime pas ce disque, c’est une arnaque XXL. Vraiment. Dix trucs plus formidables (au bas mot) sortis cette année n’ont pas eu le dixième de l’écho de ce mastodonte à guitares molles et à synthé creux. Je crois que j’en veux surtout à James Murphy.

  5. Murphy ressemble plus à un ours des Pyrénées… Danny et Reno, allez-vous détendre en allant mater des vidéos de Régine en train de jouer de l’accordéon.

  6. perso j’attends le tube qui mettra tout le monde d’accord, de la femme de ménage immigrée jusqu’au prince de sang. Or jusqu’à maintenant Arcade Fire c’est un groupe pour classes moyennes blanches éduquées, sans vraies chansons. Alors qu’on arrête les comparaisons avec U2, qui n’ont jamais tortillé du cul pour pondre des hymnes.

  7. Du coup j’ai lu cet article en écoutant Las Ketchup. Et j’ai repensé à cet été 2002, et à cette finale 100% espagnole de Roland Garros. Merci.

  8. @ Ben : comme ça, hop hop hop : Le dernier Primal Scream, le nouveau RIEN, Pinkunoizu, la moitié du Aufgang, F/LOR, le projet solo de Fabrice Laureau, d’NLF3, le LP de Hook & the Twin, Deerhunter, le second Sallie Ford, n’importe folie psyché dark de Lumerians, le dernier Albin de la Simone, Babx, etc…
    @ Bester : je suis pas loin de céder à la tentation du droit de réponse.

  9. Pour te répondre uncle albert, je crois que ce qu’il y a de pire dans cet album, et Dieu sait que c’est déjà assez mauvais comme ça, c’est sa production. Ça devrait être interdit de sortir un son pareil et ses néo son vintage passé à la moulinette musique du futur sont absolument intolérables pour mes oreilles… On me taxera de passéiste grognon mais il n’empêche que l’on peut produire autrement. Je hais les voix, je hais ce côté 80’s aussi et c’est hors de question que je ravale mon vomit.

  10. Après plusieurs écoutes, moi je le trouve plutôt bon ce Arcade Fire. Le vrai problème, comme toujours, c’est que tout le monde en attendait trop. On se retrouve du coup avec des avis très tranchés, ceux qui s’enflamment par pure démagogie (Les Inrocks et leur couv “immense Arcade Fire” : trois paires de claques) et ceux qui détestent histoire d’aller à contre courant. Et bien sûr, la vérité se situe entre ces deux pôles. Le disque aurait gagné à être plus court. Le premier single est facile. Mais le reste fourmille de bonnes idées, emmène enfin le groupe ailleurs. Quant à James Murphy, il est bien sûr en grande partie responsable de cette évolution vers le groove et la contemplation. Sauf qu’il n’a pas produit le disque dans sa totalité. On imagine aisément pourquoi, puisqu’on n’aurait parlé que de lui. Pourtant, ça aurait eu de la gueule, à la manière d’Eno catapultant les Talking Heads dans la stratosphère à la fin des 70’s. Voilà : on n’a pas eu droit à un nouveau “Fear of Music” ou “Remain in light”. Ce n’est pas bien grave.

  11. Madonna,
    Je suis pas du tout d’accord avec toi : je n’ai jamais aimé Arcade Fire, ou plus exactement, je n’ai jamais compris ce qu’on trouvait d’extraordinaire à ce groupe. A mes oreilles, la vérité n’est pas au juste milieu : un comment un peu plus haut parle de disque pompeux, je suis assez d’accord. Ce double CD, vendu comme une corne d’abondance, a plutôt des allures de coquille vide. Ceci dit, tu as raison de préciser que le père Murphy n’a pas produit tout le disque, ce qui n’a pas été assez dit. En fait, je ne comprends toujours pas pourquoi ce groupe est placé au-dessus des autres. Globalement, je le trouve très moyen. Quant aux avis tranchés, c’est la moindre des choses, non ?

    1. Mon Vernon d’amour,
      tu penses bien que je ne te range pas dans le camp de ceux qui condamnent par pure principe, encore moins dans celui des tièdes, je te sais suffisamment droit dans tes boots pour ça. Tu n’aimes pas, point. Pour tout te dire, Arcade Fire, je m’en cogne aussi. Mais il se trouve que leur disque n’est pas une coquetterie creuse, plusieurs chansons pourraient tenir seules sans la présence de James Murphy. Il faut juste comprendre que ce n’est pas un groupe de rock, mais un groupe pop qui a monté la barre d’un cran dans son domaine (au moins sur son premier album). Et accessoirement les avoir vus sur scène.

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