Chaque culture développe ses formes de bouffe. Les Méditerranéens antiques avaient leur trilogie blé, vigne et olivier, les Afro-Américains la soul food, la start-up nation son imbuvable bouteille de nutriments lyophilisés. Et la pop, alors ? Elle a trouvé la sienne : la pizza. Un plat qui a accompagné son succès planétaire et à laquelle elle peut s’identifier avec une aisance confondante. Vous voulez passer commande ? Livraison garantie en 15 000 signes.

« You’re all pizzas and fairy tales ! ». À la fin des sixties, pour piquer la niaiserie poptimiste de son collègue McCartney, ce cher John Lennon n’y allait pas avec le dos de la fourchette. Acerbe, lapidaire, la réplique frappe, et plutôt juste. Mais pas vraiment à l’endroit initialement désiré. Car la pertinence de cet horion n’est pas dans son propos, elle est dans ses termes. Si la critique du manque de substance « sérieuse » de la pop est un parti pris qu’on qualifiera au mieux d’hâtif (n’est-ce pas, Agnès Gayraud ?), la pizza et la pop partagent bien des liens étroits, entretenant un étonnant cousinage.

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Les Sex Pistols en pleine balance.

 

Pop et pizza : des enfants trouvés

Toutes deux ont d’abord en commun de ne pas avoir de point originel précis. Si les historiens de la pop font souvent démarrer leurs frises chronologiques dans les années 1920, s’appuyant sur le succès grandissant durant cette décennie-là des publications pulps, des comics, des disques jazz et des « films de monstres » (ceux de la Universal notamment), ça ne suffit pas pour dater l’extrait de naissance avec une certitude irréfutable. Pour deux raisons.

Il y a d’abord l’influence sous-jacente venue de l’Europe du XIXe siècle : on retrouve ainsi dans les pulps et les comics des codes, des références, des pratiques empruntés aux dime novels anglais, la science-fiction de Jules Verne et H.G. Wells ou encore aux romans-feuilletons (Les Trois Mousquetaires, Le Comte de Monte-Cristo, Rocambole, etc.). Ensuite, difficulté supplémentaire : bien avant que le terme de « pop » n’éclate dans les cerveaux, quelques initiatives inauguraient déjà certains de ses traits caractéristiques, à l’instar des freak shows et du cirque de P.T. Barnum ou des triomphales tournées européennes de Ferenc Liszt dans les années 1840 (la Glanz-Period du compositeur hongrois). C’est donc davantage un processus continu qui est à l’œuvre dans l’avènement de la pop, plutôt qu’un surgissement ex nihilo nécessitant la présence d’un créateur providentiel et mythifié façon Isaac Newton piquant un roupillon sous un pommier.

Le cas est similaire pour la pizza. Selon une formule consacrée, elle n’a « pas d’inventeurs, ni pères et ni patrons, mais elle est le fruit de l’ingéniosité du peuple napolitain ». Personne ne peut se l’accaparer ; c’est une création collective, holiste, qui, d’une simple spécialité de la Campanie née on ne sait trop comment, touche aujourd’hui à l’universel. Dans le monde, ce sont 30 milliards de pizzas qui sont englouties chaque année, soit environ 950 par seconde ; un total où la France ne laisse pas sa part aux chiens, puisqu’elle occupe la seconde marche de ce podium évidemment dominé par l’ogre américain.

Ah, les États-Unis … Un relais et un allié gargantuesque dont le rôle a, comme pour la pop, été essentiel dans la surprenante expansion de la pizza. Avant même d’être assimilée par le nord d’une Italie tout juste unifiée, la pizza s’implante à New York et à Chicago (ainsi qu’en Provence, d’ailleurs), suivant les migrations italiennes des années 1880-90. Là-bas, elle y est adaptée aux goûts et aux pratiques locales : la pizza gagne en épaisseur, sa garniture se fait plus variée – un véritable melting-pot. Ce faisant, la pizza s’ancre dans les habitudes, si bien qu’aux yeux de certains elle devient un fleuron typiquement ricain. L’assimilation fonctionne à plein régime.

La pizza est universelle. Comme la pop.

Fiertés locales, triomphe global

À partir de ce second foyer d’élection, la pizza se mondialise dans l’après-guerre – y compris dans la Botte, où tout est à reconstruire. C’est d’ailleurs en la voyant revenir sous une forme modifiée que les Italiens, et plus seulement les Napolitains, se l’approprient ; un mouvement de réintégration que le chercheur Agehananda Bharati, en 1970, nommera « effet pizza » (pour l’appliquer dans son cas au bouddhisme, comme quoi, la pizza mène à tout). La pizza est alors brandie comme un étendard patrimonial imprégné de et par l’histoire transalpine. La légende de la pizza Margherita, synecdoque de l’italianité, sert de ciment à cette construction nationale : le vert du basilic, le blanc de la mozzarella, le rouge de la tomate, et l’Italie est là. Barthes s’y serait régalé.

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Ce genre de fierté identitaire n’est pas rare dans la pop. Locaux, nationaux, les oriflammes sont nombreux, en étiquettes (Neue Deutsche Welle, K-Pop, Bollywood, etc.), en symboles colorés (la cocarde RAF des mods, le drapeau du Négus accaparé par les rastas jamaïcains), voire en incarnations iconiques (Captain America). La pop est faite de toutes ces composantes, et aucune n’a en soi plus de légitimité qu’une autre. Si différence il y peut y avoir, elle résulte de distorsions marketing, médiatiques, non d’une hiérarchie desdites sous-cultures (d’autant que toutes empruntent les uns aux autres). Idem au niveau des papilles : qu’elle soit américaine, italienne ou – pourquoi pas ? – de Zanzibar, aucune pizza n’a de validité absolue. Universelle, la pizza n’impose pas de version uniformisée, qu’il s’agisse de sa confection ou des pratiques qui l’entourent. Au contraire, la pizza est le plat le plus polymorphe qui soit. On en reparlera.

À chacun sa pizza

Avec de tels points communs, il n’est pas franchement étonnant de retrouver la pizza un peu partout dans l’univers pop – surtout américain. Il y a bien sûr les Tortues Ninjas, qui dans leurs égouts new-yorkais se régalent de pizzas aux compositions – palourdes et beurre de cacahuètes, anchois et bananes – qu’on qualifiera faute de mieux d’étranges, ne sachant s’il faut plutôt saluer l’audace ou préparer la serpillère en prévision d’un imminent retournement d’estomac. Si Zorg dans 37°2 le matin n’aurait pas renié de telles associations, on doute que ce soit le type de slices que propose à Brooklyn la Sal’s Pizzeria, lieu-pivot du Do the Right Thing d’un Spike Lee lui-même pas mal à cheval sur la question. Ou celles que mange Daria, l’intello revêche de la série éponyme, autrice d’un définitif « There’s no aspect, no facet, no moment of life that can’t be improved with pizza » qui pourraient constituer une devise parfaite pour n’importe quelle enseigne digne de ce nom.

Des mots reçus, quoi qu’il en soit, cinq sur cinq par Homer Simpson qui en boulotte une part dès la couveuse, par Tony Manero qui l’imite avant d’enflammer Saturday Night Fever et, plus encore, par Macaulay Culkin, enfant-star des très pizzaphiles Home Alone 1 et 2, dont le groupe The Pizza Underground détournait les chansons du Velvet à la gloire de vous-savez-quoi. Rayon musique, même si l’illustre Lelo Jimmy Batista a défini le terme comme étant « LE mot interdit dans tous les noms de groupe à travers l’espace et le temps », ça n’a pas empêché les garageux de Druggy Pizza ou les Belges de Pizza Noise Mafia d’être hautement obnubilés par notre plat du jour, comme ont pu l’être à divers degrés The Fall (Don’t Take the Pizza), Flavien Berger (Pizza Yolo), Turbonegro (Age of Pamparius), Sunflowers (Hasta La Pizza / Rest in Pepperoni), Conner Youngblood (Pizza Body), Das Racist (Combination Pizza Hut and Taco Bell), Tom Waits (The Ghosts of Saturday Night (After Hours at Napoleone’s Pizza House)), Ween (Where’d the Cheese Go ?, à l’origine un jingle pub retoqué par Pizza Hut), Kim Giani (dont le backing band et l’émission sur Radio Rectangle se nomment La Pizza) et bien d’autres, dont JC Satàn, qui a détourné son logo pour en faire trois parts bien gouleyantes. Et dire que les blaireaux origine France préfèreront pour 83% d’entre eux citer le seul, l’unique, l’insipide Benabar : ça donnerait presqu’envie de s’immoler dans un four à bois.

Résultat de recherche d'images pour "kurt cobain pizza"Dans cet empilement de mentions et de clins d’œil, n’oublions pas la dessinatrice Robin Eisenberg, dont la « Pizza Goddess » règne sur le cosmos ; la basket imprimé « pizza aux pepperonis » sortie par Nike en 2016 ; la boîte à pizza high-tech brevetée par Apple exclusivement pour ses employés ; ou le RubGrub, ce vibromasseur qui commande chez Domino’s juste après que vous ayez fini votre petite affaire. Dernier commensal de ce grand festin : l’éditeur de jeux Hasbro qui en ce début d’année 2019 a dégainé un Monopoly spécial pizza. Décidément, ça fait un joli paquet de cartes d’adhésion au fan-club, tout ça … Un ultime exemple pour finir ? Allons-y et tirons, pas tout à fait au hasard, de notre chapeau le collectif d’illustrateurs bordelais Mondo Zéro, qui a publié son premier fanzine graphique, TV Party, dans une boîte à pizza. Pourquoi eux ? Bon, déjà, solidarité bordelaise oblige, mais surtout à cause de ce qu’on y voit sur sa couverture. Au milieu des olives et des champis, on distingue sur cette pizza des ingrédients bien plus chelous : des aliens, des nunchakus, un Robocop, une carapace de tortue (ninja). Autant de petites piécettes composant une métaphore qui explique pourquoi la pizza est le mets par excellence de la pop : c’est un effet miroir qui opère. Si la pop apprécie tant la pizza, c’est parce qu’elle-même peut se concevoir comme une pizza.

La pizza a généralement la même forme et les mêmes dimensions qu’un bon vieux 33-tours. Elle

La pop, c’est une pizza

Sur un plan strictement visuel, elle a généralement la même forme et les mêmes dimensions qu’un bon vieux 33-tours. Elle peut être consommée en parts ou entières, comme on écouterait des singles ou des albums. Et on peut aussi envisager les cartons à pizza comme des artworks, dotés de la même fonction artistique et publicitaire. N’allez pas croire que j’ai inventé l’eau chaude en notant, d’aucuns ont décelé et exploité ces similitudes avant moi, à l’instar de ce clip des Marseillais de Pleasures. Toutefois, si ces rapprochements sont amusants, ils ne sont pas les seuls. Ni les plus probants.

Ouvrons plutôt un bouquin. Pour introduire son remarquable livre Pizza. Cultures et mondialisation, l’anthropologue Sylvie Sanchez détaille les qualités de son sujet d’étude. La pizza « est à la fois le sucré et le salé, se mange chaude ou froide : elle semble pouvoir se prêter à tout contexte de consommation et à même de répondre à des besoins opposés. Elle réunit grignotage capricieux de la part mangée à l’envi et casse-croûte roboratif et viril : elle n’est pas sérieuse et pourtant nourrit authentiquement. Mangée seule, elle isole sans stigmatiser […]. À l’inverse, elle est capable de réunir le groupe autour d’un partage […]. Elle fait feu de toutes les confessions. Il en est des végétariennes et des superlativement animales, des kasher et des halal, la pizza accordant encore ascètes et gourmands, diététiciens et adeptes de la surenchère. […] Elle réunit sous un même toit des classes opposées autour de pratiques et de ritualités communes. »

En clair, il n’y a pas un clivage que la pizza ne transcende, qu’il soit social, économique, géographique, gustatif ou religieux. Un œcuménisme permis par son extrême polymorphie, que l’on retrouve dans la pop. Toutes deux savent se réinventer en permanence, au gré des fantaisies des uns, du savoir-faire des autres. Cela peut amener bien sûr à des projets incongrus. Pour autant, légiférer sur ce que doit être une pizza, c’est s’exposer à un ridicule notoire. Les États-Unis (où le Sénat classe la pizza comme un légume) ou l’Islande (dont le président voulait en 2017 proscrire les ananas sur les pizzas) s’y sont exposés à leurs dépens. C’est comme définir ce que doit être la pop – ça n’a pas de sens. Vous voulez interdire les basses slappées, les baskets fluo, les SFX ? Dommage pour vous : vous pouvez les détester, les ignorer, leur cracher au visage, mais pour ce qui est de les rayer du paysage collectif, votre combat d’arrière-gardiste forcené est voué à l’échec, à la dérision.

Car le principe directeur de la pop, de la pizza, c’est la coexistence (plus ou moins pacifique) de toutes les propositions. Un bateau ivre tiraillé de toutes parts. Qu’il s’agisse d’une Buitoni surgelée ou de l’énorme pizza à 100 pounds d’Epic Meal Time, qu’elle soit faite par un chef étoilé ou par les gamines Olsen qui y mettent n’importe quoi, c’est toujours une pizza. Originale, traditionnelle, biscornue, mais ça fonctionne toujours. De même, la pop culture ouvre également sa porte à tous. Petits indés et gros hits mondiaux, suiveurs patentés ou inventeurs de formes, tous font in fine partie de la même famille hétéroclite, où se croisent Tsegué-Maryam Guèbrou et Batman, Kazuo Kamimura et Alain Chabat, Piet Mondrian, les remixes pétés de ton cousin sur Soundcloud, Divine, les cartes Magic et Lomepal, Hitman le Cobra, les Field Mice et GTA 5.

Pizza, pop, partage : nouvelle devise d’un monde meilleur ?

Gloutonne, la pop se nourrit par phagocytose. Elle attire à elle des éléments disparates pour former une immense mosaïque tendant vers la globalité. Même autosuffisance pour la pizza : « Ni mets, ni élément de repas, elle est repas » comme l’écrit Sylvie Sanchez. Et dans la galaxie des possibilités et des toppings offerte, chacun est libre de choisir sa propre combinaison, puis de la partager avec tout le monde, puisque chacun aujourd’hui baigne dans cette culture pop, puisque chacun mange de la pizza, du dealeur d’herbe au pape François, du hipster de Sydney à Angela Merkel, des astronautes de l’ISS aux familles kirghizes.

Une conception démocratique qui rejoint l’étymologie du « copain », l’imaginaire judéo-chrétien de la Cène. Il y a là-dedans quelque chose – osons le terme – de religieux. Bon, heureusement, pas la version avec les sermons moralisateurs à la noix et les couteaux tirés pour savoir quel vieillard imaginaire chie le mieux dans Sa Très-Haute couche. Car le terme « religieux », à la base, ça vient du latin religare : « ce qui lie les gens ». Et quand on parle d’un plat pour tous (la pizza) pouvant se partager de façon égalitaire, ou d’une culture (la pop) qui ne nécessite aucune formation pour la goûter ou y prendre part, le parallèle fonctionne nickel chrome. Ce qui fait dire à Richard Mèmeteau, dans Pop Culture (La Découverte, 2014) : « Nos récits pop ne rendent peut-être pas la vie démocratique meilleure, mais ils la rendent au moins possible en reconduisant sans cesse les bases minimales d’un idéal de solidarité ». Constat identique chez David Byrne : « Je ne crois pas que [la musique pop] serve à résoudre des problèmes politiques ou sociaux, mais elle aide à échanger avec les autres. C’est déjà beaucoup. »

Alors, la pizza et la pop culture sont-ils une resucée du panem et circenses des Romains ? Peut-être. Probablement, même. Mais si ça peut contribuer à nous faire tenir, et nous relier un minimum, dans ce monde si bien décrit par ce vieil Abitbol, on est plutôt preneurs. Du coup, une suggestion : et si, au lieu de dégainer ses LBD40 trop tape-à-l’œil et son Grand Débat fantoche, Manu le Monarc organisait des milliers de soirées pizza chaque samedi pour qu’on s’en paye une tranche au son de la Boombox 3 ou devant Last Action Hero ? Ça ne nous sortira pas de l’ornière politique mais pour le sacro-saint « moral des Français.es », ce sera parfait. Dans cet embranchement d’univers, on se portera même volontaires pour apporter l’huile piquante – d’un beau jaune, tiens donc.

7 commentaires

  1. clara luciani n’a pas encore ‘partager’ son auto_bähn__________________________________________________________

  2. La pop est la pizza utilisent le plus petit dénominateur en matière de goût.

    Peut-être pas de définition pour la pop mais la pizza on est pas loin de la junkfood.

    Les deux sont de nature inoffensive, n’inventent rien, confortent nos habitudes, en changeant d’ingrédients on améliore l’ordinaire mais pas plus, faut pas déconner non plus.

    Question : Peut-on considérer les Victoires de la musique de la semaine dernière comme la finale du championnat de France de la pizza ?

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