L'ascenseur social n'est pas en panne. Après des années de piges et d'activisme musical forcené, un fils d'ouvrier devient rédacteur en chef de Noisey, émanation sonique du richissime groupe Vice média. So what?

Pour le cinquième et dernier (?) volet de cette série consacrée à l’étrange activité de « rock-critic », j’ai rencontré une mitraillette. Un AK-47 forcené de 38 ans qui débite des punchlines aussi facilement que Nadine Morano écrit ses tweets. Originaire de l’est de la France, Lelo Jimmy Batista est un blogueur devenu roi du monde. Bête de concours, il a en quelques années monté un label (Satanic Royalty), écrit pour de nombreux magazines (Positive Rage, Kérosène, New Noise, Standard, Tsugi,…), et est devenu au printemps 2013 le rédacteur en chef de Noisey France. Pour celles et ceux qui vivraient retranchés dans une grotte pour cause d’attentats, rappelons brièvement que Noisey est un site internet dédié à la musique. Un site propriété du groupe Vice Media, entité mondiale et tentaculaire qui exerce ses talents dans la musique (via le label Vice records), la production vidéo via la chaîne VBS dont le directeur artistique est Spike Jonze, ou encore l’édition de bouquins au travers de Vice books. Bref, impossible de synthétiser l’empire du Vice en quelques lignes.

noisey-logoLa méthode? Être financé par des marques qui recherchent par ricochet à bénéficier de l’aura cool du groupe. Mais peut-on vraiment produire des contenus vidéos sponsorisés par BMW ou Intel et être crédible quand on parle d’un groupe de rock psyché québécois? Voilà une question qui n’a pas lieu d’être chez Vice. Et donc pas lieu d’être chez Noisey, l’un des nombreux sites internet d’un groupe dont l’objectif est simple : produire du contenu cool. Au risque parfois de se voir reprocher de flirter avec la bande jaune de la déontologie journalistique, Vice est devenu en vingt ans d’existence un rouleau compresseur qui incarnerait certainement aux yeux de Lester Bangs cette fameuse industrialisation du cool qu’il vilipendait. Mais Vice incarne aussi l’époque actuelle. Et si de Vice à vide il n’y a qu’un tout petit pas que Lelo se refuse à franchir, difficile de ne pas être bluffé par la machine de guerre qui nous fait face. Noisey sent le Sherman M4. Même si notre bonne vieille France n’est pas un pays de dingues de musique, le site fait déjà du bruit, génère du flux et un nombre important de vues sur Internet. Le nombre de vues, un nouvel eldorado à la con qui ne doit pas guider le contenu. Comprendre : produire à l’occasion des articles putes, oui. Mais pas pour augmenter des vues. Sinon c’est le début de la fin. Une question s’impose à moi : cet homme pressé a-t-il encore du temps pour ECOUTER de la musique entre deux articles et trois chroniques?

Je le retrouve à deux pas de leurs locaux, à Paris, dans un troquet qui se remplira au fur et à mesure de la soirée au point que la bande de cet interview finira par devenir totalement inaudible. Rencontre avec un alien hyperactif comme le sont tous les rédacteurs en chef, un prolo obsédé par Mad Max 2, devenu rédacteur en chef et qui se verrait bien…menuisier dans cinq ou dix ans. Back to the roots?

GONZAI : Peux-tu commencer par te présenter pour les lecteurs qui ne te connaissent pas encore?

Lelo Jimmy Batista : Le nom, déjà. C’est mon vrai nom, pas un pseudo. J’ai 38 ans. Je suis originaire de l’est de la France. Les Vosges, la Haute-Saône, tous ces coins un peu maudits. Puis, Nancy et Metz, pour mes études. Pour ce qui est de la presse, ça a commencé vers 1993, avec des fanzines tirés à quinze exemplaires pour les potes, au lycée. En 1997, à Nancy, j’ai rejoint Kérosène, qui était, avec Abus Dangereux, un des plus gros fanzines français de l’époque. C’était très axé punk, hardcore, emocore. A la base, c’était un projet de fin d’études qui avait gonflé et fini par trouver un lectorat assez conséquent.

On était près de l’Allemagne, c’était assez pratique pour les concerts et les interviews, vu que tous les groupes qui nous intéressaient faisaient quarante dates là-bas et deux chez nous. Le dernier numéro est paru en 2000, avec At The Drive In en couverture. C’était un groupe qu’on suivait déjà depuis plusieurs années. Là, ils venaient de signer sur une major. Ça venait un peu confirmer qu’on avait eu raison de miser sur eux, quoi. Et puis tout s’est terminé d’un coup. Les huissiers ont sonné à la porte de notre trésorier et le rédac-chef s’est évanoui dans la nature avec la caisse. On s’est retrouvés à faire des concerts de soutien, pour éponger les dettes qu’il nous avait laissé. Ça nous a pris un an. Le rédac-chef, lui, a refait surface en Vendée, où il a relancé le fanzine avec une autre équipe et sous une autre formule, un gratuit plus accès pop qu’on trouvait même dans les Fnac.

Il me restait pas mal d’articles sur les bras que j’avais écrits pour le numéro suivant, et je les ai refilés à Positive Rage, un fanzine de Paris. Dans le tas, il y avait notamment la deuxième interview d’Interpol – de mémoire, il y en a eu une juste avant, dans un fanzine breton. C’était un pur hasard, j’avais fait connaissance quelques mois auparavant avec Daniel, le guitariste. Un jour le mec me dit « Tiens, j’ai un groupe ». C’était au tout début, période démos, premiers maxis. Un soir, il m’envoie un mail : « On nous invite en France mais je ne sais pas si ça vaut le coup. Le truc est peut-être un peu craignos. Ça s’appelle la Route du Rock ». Je lui réponds : « Mais non, faut y aller, c’est un super gros truc ! ». Virgin et Labels devaient déjà être sur le coup pour la licence française. De toute façon, sur scène, tu sentais que c’était plié, que ça allait devenir un machin énorme.

Le problème aujourd’hui c’est que la plupart des gens ont tellement peur de passer à côté du truc génial qu’ils écoutent tout frénétiquement, et au final ils n’écoutent rien »

Parallèlement, je suivais des études pour bosser dans l’évènementiel, l’organisation de concerts. J’étais déjà pas mal impliqué là-dedans, au niveau associatif. Je me suis retrouvé dans l’équipe d’une chargée de mission qui bossait sur la mise en place d’une SMAC. Là, j’ai très vite compris que j’étais pas à ma place. Ton boulot, en gros, c’était de faire rentrer des trucs dans des cases. Je me suis retrouvé à vivre des moments assez déprimants, comme de voir un groupe de garage se faire refuser une aide de 1 000 euros pour leur tournée US – une somme qu’ils demandaient juste au cas où leur van tombe en panne ou qu’il leur arrive une tuile, ils avaient déjà payé tout le reste de leur poche – alors qu’on accordait dans le même temps des subventions de 6000 euros à des groupes de néo-métal montés pour la fête de la musique par des fils de médecins. Tout simplement parce que, eux, rentraient dans les bonnes cases.  Et puis, c’est une vie assez particulière. T’es en club ou en concert tous les soirs, tu picoles, tu prends des trucs… Je voyais des potes autour de moi qui tombaient dans des plans un peu sordides… J’avais aucune envie de prendre ce chemin-là. J’ai pété un câble et j’ai bougé à Paris en 2003. J’avais un vague point de chute. Et je suis jamais reparti.

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Tu n’es pas Parisien. Tu ne t’es pas senti un peu white trash en débarquant dans la capitale en 2003 ?

Sur le moment, non. Aujourd’hui, je me rends bien compte que je n’ai pas du tout le même profil que la plupart des gens qui exercent ce métier. Je viens d’un milieu ouvrier, parents immigrés portugais… C’était pas l’ambiance « gamins qui jouent dans la boue avec des chiens » ni le plan cité glauquos, mais c’était un environnement assez tendu quand même. Je vivais dans un patelin composé à 70 % d’immigrés, avec des quartiers bien ghetto. On faisait énormément de conneries. J’ai des anecdotes sur cette période à ne plus savoir quoi en foutre. Les gens avec qui je traînais à l’époque ont, globalement, eu des parcours assez rudes. Quelques-uns ont fini en prison, certains y sont encore. Le truc qui nous a sauvés, mon frangin et moi, c’est que nos parents nous ont vraiment poussés à faire des études après le lycée. Ma mère lit à peine le français, donc me retrouver rédacteur en chef, c’est un peu… imprévu, on va dire. Du coup, tu imagines bien que je ne partage absolument pas la fascination pour les classes populaires que pas mal de gens ont dans le milieu de la musique…

Comment se passe concrètement ta vie à Paris, quand tu arrives en 2003 ? Comment bascules-tu vers le journalisme?

Je ne voulais plus bosser dans la musique. J’ai fait de la traduction et un peu de rédaction institutionnelle pendant trois ans. Je bossais à domicile en freelance. Puis le soir, je sortais. Quasiment tous les soirs. Finalement, c’était encore pire que si j’étais resté à Nancy. J’ai juste remplacé la défonce sordide par la défonce festive. Et puis je suis tombé sur les gens qui venaient de monter Velvet, un magazine qui est ensuite devenu New Noise. J’en connaissais certains, de l’époque des fanzines. Ils m’ont proposé de venir bosser avec eux. J’ai hésité, parce que pour moi, replonger là-dedans, c’était limite un constat d’échec. En plus, j’aimais pas trop Velvet, c’était trop rock alternatif 90’s, et à ce moment là, je n’écoutais quasiment que de la techno, c’était une période un peu bizarre. Et en même temps, je voulais me calmer… Du coup, je me suis dit « pourquoi pas ? ». Un peu plus tard, j’ai rencontré la fille avec qui je suis toujours aujourd’hui, ça a joué énormément aussi.

Pourquoi j’ai huit maxis des Inspiral Carpets ? Qu’est-ce qui déconne dans ma vie pour que j’en sois arrivé là ? »

C’est d’ailleurs elle qui m’a encouragé à écrire plus. Elle m’a filé un contact chez Standard, ça a été la seule et unique fois où j’ai démarché un magazine. La seule et unique fois où je me suis fait virer après un seul et unique article, aussi. Sujet bancal, article complètement charcuté à l’arrivée, bref, la grosse ramasse. J’ai ensuite monté un blog, Dead Dead Good, pour avoir un support où je puisse écrire tous les jours. Au bout de quelques semaines, Clément Meyer et Olibusta, du site Night System, m’ont proposé de les rejoindre sur un plus gros projet. C’est comme ça qu’on a monté Get The Curse, qui est, par la suite, devenu un label. En 2007, des gens de Tsugi nous ont contactés. Ils étaient en train de monter le magazine, suite au rachat de Trax. La nouvelle équipe de Trax nous avait également démarchés en parallèle, mais on a préféré opter pour Tsugi, ça avait l’air plus clean – et il s’est avéré que ça l’était. Comme Clément était DJ et qu’il avait déjà un petit nom dans la scène électronique, il a été immédiatement intégré. Moi, par contre, j’ai dû faire mes preuves. Je leur ai proposé un article sur le poster art, et ça s’est bien passé. Je me suis retrouvé à écrire dans un numéro sur deux, puis dans quasiment chaque numéro, et à la fin j’avais carrément ma propre rubrique.

Je continuais évidemment Velvet, qui est devenu Noise, puis New Noise. Et j’ai monté un nouveau blog qui s’appelait J’irai verser du Nuoc-Mam sur tes tripes, avec lequel j’ai également organisé une dizaine de soirées. C’était un truc pour tuer le temps, raconter des conneries, parler de tout et n’importe quoi, exactement ce que je faisais sur mes premiers fanzines de lycée. Petit à petit, les gens ont commencé à me contacter. Red Bull m’a proposé de participer au Daily Note, un journal qu’ils éditaient pour le festival Villette Sonique avec une toute petite équipe de quatre-cinq journalistes, parmi lesquels Didier Lestrade et Philippe Azoury. Plusieurs labels m’ont demandé de leur écrire des bios. J’ai fait un peu de radio. Vice m’a commandé quelques articles aussi. Mais pendant toutes ces périodes, j’ai toujours eu un « vrai » taf à côté.

C’est suite à ces articles pour Vice que tu as été contacté pour Noisey ?

Oui, environ un an après, au printemps 2013. Vice voulait lancer Noisey en France et ils avaient deux-trois rédac-chefs potentiels en tête, dont moi. On s’est rencontrés, on a pas mal discuté et j’ai finalement été retenu. Beaucoup de gens m’ont mis en garde : « tu vas plus pouvoir faire ce que tu veux », « tu vas plus pouvoir défendre les petits groupes », « fini la rigolade ». Mais si j’ai accepté ce boulot, c’est justement parce qu’on me promettait une liberté totale. Le fait d’être pigiste et d’avoir un « vrai » taf à côté, ça me permettait de dire et de faire ce que je voulais. Si le mag n’était pas content ou que moi, j’étais pas content, je me barrais et puis voilà.

Tu joues de la musique ou pas du tout ?

Non, mais j’en ai fait un peu. Au collège/lycée, c’est un truc qui m’attirait pas mal, mais je m’en suis vite lassé. J’ai vu ce que c’était de jouer dans un groupe, avec des gens, des ego, des câbles à porter. C’était super chiant. J’étais en cambrousse, on habitait tous à vingt bornes les uns des autres, et on passait plus de temps à régler des problèmes de logistique et de bagnole qu’à jouer ensemble. Il n’y a pas très longtemps, j’ai écrit un texte pour Les Bars en Trans sur mon expérience de groupe. Ça n’a rien donné de mémorable mais, du coup, j’ai plein d’anecdotes assez déplorables.

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Le bon modèle de groupe, c’est peut-être le one-man band, non? Un peu comme Jessica93 que New Noise a classé album de l’année passée.

Oui, peut-être. Après, un groupe où les gens se détestent ça peut aussi donner de bons trucs. Regarde Moonshake ou Jane’s Addiction au début des années 90. Alors que François And The Atlas Mountain, je suis sûr qu’ils s’aiment bien, eux. En tout cas je n’ai aucun regret à ce niveau. Franchement. Et puis en ayant été de l’autre côté de la barrière, à organiser pas mal de concerts ou à partir en tournée avec des groupes, j’ai vite compris que c’était pas pour moi. Les odeurs de bière éventée, de tabac froid, les mecs entassés à douze dans le van, qui ne se lavent pas… C’est rigolo un moment mais pour t’infliger ça pendant des années, faut avoir la foi, quoi. Moi, je l’avais pas.

Revenons à ta culture musicale. J’ai l’impression que tu as une culture à part dans ce milieu. Même si tu as forcément baigné dans la sacro sainte trinité Cure/Joy Division/Depeche Mode chère aux gens de ta génération, on sent chez toi une vraie connaissance de l’underground et de l’ancien monde alternatif. Gamin, quels étaient tes groupes favoris ?

En fait, à la base, je ne suis pas fan de musique du tout. Quand j’étais gamin et que mes potes parlaient musique, ça me saoulait. On était en 86, tout le monde écoutait The Final Countdown de Europe, je trouvais ça atroce. Je n’avais aucun disque, alors que tous mes potes avaient au minimum des 45 tours de dessins animés genre Goldorak. De toute façon, il n’y avait pas de tourne-disques chez moi, donc ça réglait le problème.

J’étais plutôt intéressé par le cinéma. D’ailleurs, les premiers trucs musicaux qui m’ont plus, ça a été purement visuel. Kiss, par exemple. Je les ai vus à la télé, au tout début des années 80, dans 1,2,3 : Contact, une émission pour gamins et je les avais trouvés mortels, ils étaient complètement peinturlurés, ils avaient l’air flippants… Je me souviens aussi d’une interview d’Alice Cooper au journal de 20 heures, au moment de son come-back en 86. Le mec était maquillé, il avait un serpent, je trouvais ça trop cool. Et puis Bowie, la musique de Furyo, et surtout Ashes to Ashes dont le clip tournait en boucle à la télé… Mais j’étais plus touché par l’image que par la musique.

En fait, il y a eu deux moments assez importants qui m’ont fait basculer vers la musique. Le premier, c’est au Portugal. Je passais tous mes étés là-bas, chez mes cousins. Leur père est décédé quand ils étaient gamins, ils vivaient seuls avec leur mère. Une année, la mère s’est remariée avec un type qui avait trois filles. Je me suis donc retrouvé en vacances avec tout ce petit monde. Jusqu’à présent les vacances là-bas, ça se limitait à des trucs de garçons : en gros, faire un maximum de conneries et rentrer chez toi le soir couvert de merde ou avec un bras cassé. Là, j’ai découvert autre chose. Les nouvelles cousines en question étaient bien gratinées : la plus jeune s’habillait en fluo et était complètement débile, la deuxième mesurait 1m80 et était championne de judo et la dernière passait son temps à se battre, à sortir avec des types plus vieux qu’elle et à écouter Billy Idol.

Le fait d’être pigiste et d’avoir un « vrai » taf à côté, ça me permettait de dire et de faire ce que je voulais »

Elles avaient un mur de vinyles dans le salon et leurs journées se limitaient en gros à mater MTV, écouter des disques et à aller zoner à la plage. Elles portaient toutes des bracelets à clous, elles avaient des looks à la Madonna période Recherche Susanne désespérément. Enfin, la totale quoi. Du coup, cet été là, j’ai passé quasiment tout mon temps avec elles et j’ai découvert que la musique en fait, ça pouvait être un peu plus sexy que la variété française ou The Final Countdown. Mon gros choc cet été-là c’était Save A Prayer de Duran Duran, qui ne vaut guère mieux que The Final Countdown finalement, mais c’est comme si, pour la première fois, j’entendais un truc qui me parlait directement. Faut croire que j’avais un faible pour les costumes en lin et les mocassins blancs. Ça a été mon premier vrai disque, le premier que j’ai acheté avec mon argent. De là, j’ai commencé à écouter Cure, Depeche Mode, INXS, des trucs comme ça. Mais sans être à fond dessus non plus. Je restais un peu en surface.

Quelques années plus tard, j’étais en voyage à Berlin, c’était en 87 ou 88, juste avant la chute du mur. Un soir, on s’est promenés en ville et j’ai vu toute cette espèce d’animation autour de moi. Des punks, des gens un peu chelous, des endroits crades, hyper bruyants. Ça m’a rappelé mes vacances d’été, ce sentiment de liberté, les conneries que tu peux faire, mais en mode plus adulte, plus en phase avec l’adolescence qui arrivait. Je me suis dit qu’il se passait visiblement tout un tas de trucs là derrière et que bientôt, je pourrais sans doute aller y jeter un œil. A partir de là, en gros, c’était foutu. J’en étais déjà à penser au moment où j’allais pouvoir me faire la même coupe de cheveux que ce type de l’autre côté de la rue, avec des cheveux rasés d’un côté, et très longs de l’autre.

Tu te voyais en Skrillex avant l’heure?

Oui, voilà. Même si les modèles à l’époque, c’était plutôt Pop Will Eat Itself ou Skinny Puppy. Voire Sigue Sigue Sputnik si vraiment t’avais des parents tolérants. En tout cas, j’ai eu la chance d’écouter très tôt des trucs un peu tordus. C’était un peu le hasard… On s’échangeait des cassettes et, parfois, tu pouvais tomber sur des trucs un peu underground qu’un grand frère ou un cousin t’avait copié. C’est comme ça que j’ai découvert des groupes comme World Domination Enterprises, Hugo Largo, Napalm Death. Que j’écoutais en même temps que Duran Duran , INXS et tout le reste. Avec par dessus tout ça, les trucs rap qui commençaient à s’imposer en Europe (LL Cool J, Public Enemy, Slick Rick), les groupes de Manchester et les premiers gros tubes acid house, type S’Express Bomb The Bass ou Beatmasters. Là-dessus, tu rajoutes une grosse fixette sur Prince. Et tu recouvres le tout de tonnes et de tonnes de heavy metal. Ce qu’il y a de bien avec le métal, c’est que ça te vaccine contre une certaine idée du rock un peu précieuse, littéraire, parce que le métal c’est toujours vu comme un truc de mauvais goût. Bon, maintenant, tu as des groupes un peu branchés, comme Sunn O))) ou Deafheaven, mais le métal te met tout de suite dans une case un peu craignos, pas cool. Ce qui explique aussi pourquoi c’est le seul style de musique qui continue à garder son impact et son aura.

En tout cas, à l’arrivée ça donnait un sacré bordel. Pendant longtemps, je pensais que si j’avais trouvé cette période fin 80’s/début 90’s super excitante c’est parce que j’étais un gamin. Mais avec le recul, je me rends compte que c’était vraiment une période assez faste. La techno se développait très rapidement, le rap devenait un gros gros truc, on trouvait aussi des tas de groupes de noise, de noisy-pop, etc… Au final, ça faisait énormément de choses intéressantes et hyper innovantes concentrées en très peu d’années. Et puis, il y avait aussi toute une imagerie qui participait au truc : le skate, les emprunts à la BD, les coupes de cheveux délirantes, les fringues pas possibles. Ça me parlait nettement plus que, au hasard, les Pastels. Je suis passé complètement à côté de ce groupe à l’époque. Je les ai découverts depuis. Mais à 13-14 ans, c’est le genre de groupe que tu trouves méga chiant. Je les voyais dans les magazines et je me demandais qui pouvait avoir envie de s’infuser un groupe pareil, avec leurs coupes au bol, leurs fringues austères… Faut pas oublier que je viens d’une région assez rurale. Dans ces coins là, généralement, t’as besoin de super-héros, pas de types qui ressemblent à tes camarades de classe. Donc, forcément, le rap et le métal ça te parle plus que les Pastels.

Dans les années 2000, tu trouves quand même ton bonheur musicalement ou c’est morne plaine?

Oui, il y a pas mal de groupes qui m’ont marqué. In Solitude, un groupe de heavy metal suédois que j’adore. Sur scène, j’ai pas vu mieux depuis longtemps. Ils sont jeunes, à 200 % dans leur truc, complètement à fond. Tous leurs disques sont géniaux, le dernier qui est sorti il y a un peu plus d’un an est un chef-d’œuvre absolu. Et puis les puristes les détestent, ce qui est toujours bon signe. Cobra, aussi. La plupart des gens les prennent comme une grosse blague, mais c’est beaucoup plus profond que ça. Tout ce délire années 80, crans d’arrêt, gitans, petites frappes, terrains vagues, toxicos… Honnêtement, il y a peu de disques sortis ces dernières années qui me touchent autant que “Le Pont des extrêmes” et “Les Clés de L’inquiétude”. C’est l’enfer ici c’est un des plus beaux morceaux qui existe. Tout est à un degré de pureté ultra-élevé dedans, tout tape juste. C’est en même temps hilarant et vrai à 10 000 %. C’est comme si ça venait chercher un truc planqué au fond de ton cerveau et que ça le faisait sortir sous la forme d’un indien en flammes.

Les disques, c’est comme les gens, faut laisser les choses se faire, passer un peu de temps avec eux avant de savoir si ça colle. T’embrouiller, aussi »

Sinon, il y a toute la clique du label Tsunami-Addiction : La Chatte, Haussmann, Claude Violante… Là encore, un truc à la fois hyper beau et totalement bancal. The Feeling Of Love aussi, dont le prochain album devrait être un truc phénoménal. Il y en a plein. Pas des masses non plus. Mais je pense que chacun peut trouver au moins quatre ou cinq trucs capables de vraiment le toucher vraiment très profondément sur ces dix-quinze dernières années. Il suffit de chercher ou d’attendre un peu. Le problème aujourd’hui c’est que la plupart des gens ont tellement peur de passer à côté du truc génial qu’ils écoutent tout frénétiquement, et au final ils n’écoutent rien. Faut laisser faire le hasard. Et le temps aussi. Les disques, c’est comme les gens, faut laisser les choses se faire, passer un peu de temps avec eux avant de savoir si ça colle. T’embrouiller, aussi. Tiens, par exemple In Solitude la première fois que j’ai écouté, j’ai trouvé ça pourri, trop lyrique, dégueulasse. Et trois mois plus tard, j’étais à fond.

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Tu évoquais le cinéma. Dans tes écrits, Mad Max revient très souvent. Serais-tu fasciné par l’univers mitaines et cuir ?

En fait, mes deux films préférés de tous les temps, c’est Mad Max 2 et After Hours de Scorsese. J’ai du les voir deux cents fois chacun et à chaque fois que je les revois, je ne m’ennuie pas une seconde, je suis toujours à fond. Et là, depuis un an et des brouettes où je suis arrivé chez Vice pour m’occuper de Noisey, j’ai l’impression justement que je vis Mad Max 2 et After Hours tous les putains de jours. Je suis là, comme Mel Gibson à essayer de traverser le désert avec un 38 tonnes lancé à pleine vitesse pendant que des dizaines de tarés d’outre-espace me sautent dessus et m’envoient des tridents pour me faire écouter leur disque, mater leur clip, aller à leur soirée, leur donner un avis, prendre un café, discuter de leur projet ou me suggérer d’aller sodomiser ma mère. Comme Griffin Dune à essayer de rentrer chez lui avec tous ces gens complètement cramés partout. C’est un boulot de fou, franchement. Surtout qu’à ce stade, on n’est que deux pour le faire. Après, on a des pigistes, des contributeurs et on s’entraide pas mal au bureau, il y a une bonne dynamique. Et surtout, on a une liberté totale. Aussi bien au niveau du ton que du contenu. La seule consigne qu’on m’ait donnée, c’est de faire en sorte que ça reste éclectique. Et bon, vu mon background, l’éclectisme c’est pas vraiment un problème.

Vu de l’extérieur, on a l’impression que tu es un furieux stakhanoviste. Quelle est ta journée type ?

Ma journée type, c’est le bronx. Au début, je planifiais tout, mais neuf fois sur dix t’as un imprévu, une urgence de dernière minute et tout est à refaire. Du coup, je prévois le strict minimum et, pour le reste, j’improvise. Tu peux avoir planifié un clip en exclu trois semaines à l’avance et à H-1, le label te dit que c’est pas prêt, des trucs comme ça… Parfois, ça devient carrément surréaliste. Une fois, il y a eu une baston à coups de machettes dans la rue en face du bureau, on était en train de prendre un café, on s’est retrouvés barricadés dans le rade, ça nous a niqué toute l’après-midi.

Une autre fois, je m’étais débrouillé pour boucler l’ensemble du programme Noisey à 14h, histoire d’avoir toute l’après-midi pour finir un gros article. Comme prévu, à 14h, tout était terminé, génial. Et là, coup de fil du Roi Heenok, avec qui on avait tourné une vidéo quelques mois plus tôt, pour me dire qu’il allait débarquer de Montréal avec ses potes pour venir faire la peau à mon assistant, Rod Glacial, à cause d’une interview de Mobb Deep dans laquelle il faisait référence à son accent québecois. Le mec était hors de lui. J’ai dû calmer le truc, ça a duré des plombes, après quoi j’ai dû appeler JB de Cobra/dDamage, qui lui avait filé mon numéro, pour lui dire de ne plus jamais refiler mon numéro à quelqu’un, nouvelle prise de chou… Enfin bref, le temps que tu retournes t’asseoir, il est 17h et ta journée est foutue. Donc faut improviser, tout le temps. Et veiller à ne pas trop se faire bouffer. Franchement, ce qui me sauve, c’est de vivre en couple. Si je vivais tout seul, il est probable que je n’aurais plus de vie puisque j’ai une fâcheuse tendance à accepter ce qu’on me propose. En ce moment, par exemple, j’écris les textes pour un énorme bouquin qui doit paraître à l’automne. Mais après, je vais me calmer, parce que je suis passé pas loin de la surchauffe, là.

Mon blog, je ne l’ai pas mis à jour depuis que je suis chez Noisey. Mon label, Satanic Royalty, j’ai un peu mis la pédale douce aussi. Depuis que je suis chez Noisey, j’ai quand même sorti deux trucs, un EP de remixes de Lonely Walk et la réédition des “Clefs de l’inquiétude” de Cobra. Cobra, ce sont eux qui m’ont demandé de le sortir. J’ai un peu hésité parce que généralement les groupes que je sors, par principe, je n’en parle pas dans la presse. Mais bon, même en étant clean là-dessus, t’as toujours un connard pour venir trouver à y redire. En plus, sur cette sortie, le groupe gérait tout, les ventes, le pressage… Et puis, c’était Cobra, merde. Alors je l’ai fait quand même, avec un message au dos de la pochette pour ceux que ça indispose.

En fait j’ai jamais aimé les « rock-critics », Lester Bangs, Nick Kent ça m’a jamais vraiment parlé, pas plus que Hunter S. Thompson, même si j’ai bien aimé Las Vegas Parano »

Un journaliste, ça gratte, ça gratte… Quel est ton rapport à l’écriture?

L’écriture, c’est avant tout quelque chose qui m’a un peu sauvé, socialement. A l’école, on était tous issus de milieux ouvriers, donc globalement des gamins plutôt durs. Et surtout des gamins qui jouaient tous au foot. Moi, pas de bol, je préférais le basket. Bon, ça aurait pu être pire, j’aurais pu ne pas aimer le sport du tout. Mais je sentais que, tôt ou tard, j’allais me retrouver sur la touche à cause de ça. Et puis au CE2, on a eu les « textes libres » du lundi. Tu arrivais avec un texte sur le sujet de ton choix, les volontaires allaient lire le leur au tableau et t’avais aussi un ou deux gamins qui étaient désignés. C’était toujours des trucs barbants de week-ends en forêt… Un jour, j’ai fait un texte un peu débile avec mes camarades de classe en héros, mélangés avec des gens de série télé. Je l’ai fait lire à la récré, ça a bien fait rire tout le monde. Et quand est arrivé le moment des désignations, mes potes ont demandé à la prof de m’envoyer. Je me suis retrouvé à lire ça devant toute la classe. J’étais pas méga à l’aise, y’avait des mots genre « connard » ou « bite » dedans. Mais la prof n’a pas tiqué. Comme ça faisait rire la classe, j’imagine qu’elle s’en est servi pour intéresser les autres gamins à écrire. Parce qu’après, je me suis retrouvé à repasser au tableau toutes les semaines… Mais c’était cool. En CM1, je pondais des trucs de dix pages. J’avais trouvé mon truc, en gros.

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Tu as forcément quelques grands noms de rock-critics qui t’ont influencé et donné envie de pousser l’expérience un peu plus loin.

En fait j’ai jamais aimé les « rock-critics », Lester Bangs, Nick Kent ça m’a jamais vraiment parlé, pas plus que Hunter S. Thompson, même si j’ai bien aimé Las Vegas Parano. C’est pas du tout ma came. Le seul mec dans le genre que j’adore, c’est Nick Tosches, mais pour moi il n’a rien à voir. Il parle de la vie, d’une quête d’absolu, plus que de rock. En fait, écrire sur le rock, être rock, ça ne m’intéresse pas. J’aime écrire, point. C’est le moyen le plus simple et efficace de matérialiser des idées. C’est moins cher que le cinéma, moins restreint dans l’espace que la peinture, moins contraignant que la musique. Après, il s’avère que, là, je suis dans la musique, mais ce n’est pas une fin en soi. Mon boulot de journaliste musical, c’est justement ça : un boulot. C’est cool, parce que la musique reste une passion, mais je n’ai pas l’impression d’exprimer des choses très personnelles. Enfin, j’essaie, mais ça reste limité. Après, peut-être que ça viendra, j’ai quelques projets en cours là. Qui sortiront ou ne sortiront pas, ce n’est pas très important. L’important, c’est que je les fasse, que j’aille au bout du truc. Après si ça plaît, tant mieux, mais je le fais d’abord pour moi.

Après, oui, il y a des gens qui m’ont marqué. Celui qui m’a vraiment donné envie d’écrire dans la presse, c’est Christophe Lemaire. J’avais 9 ou 10 ans, il avait deux rubriques dans Starfix où il signait « Robert Paimboeuf » : une où il chroniquait des nanars, l’autre où il racontait globalement n’importe quoi, faisait des fausses interviews, des faux tests de personnalité… J’ai commencé à lire Starfix très jeune parce qu’ils avaient toujours cette bonne idée de mettre des gros blockbusters en couverture pour attirer les gamins comme moi et une fois à l’intérieur, tu te retrouvais confronté à un monde inconnu, où on parlait de films obscurs, de réalisateurs hallucinants, et où Godard et le porno étaient traités sur le même pied d’égalité. Et les textes de Lemaire, c’était du jamais lu, en tout cas pour moi. Le mec sortait des vannes super-lourdes, des trucs ultra-vulgos. Même à l’époque, gamin, je trouvais ça lourd, c’est dire ! Mais je me suis dit « hey, si ce mec peut écrire des saloperies pareilles dans un journal dans lequel des tas de gens mettent 20 balles tous les mois, c’est que c’est toléré, donc je peux le faire aussi ». Ça a été une grosse révélation.

En musique, il y a eu Jean-Luc Manet et Ian Holchaker dans Best, Philippe Ducayron et José Guerreiro dans Rock & Folk. Et je dois admettre que même si je n’aimais pas son style, je trouvais Philippe Manœuvre vraiment très fort. Il y a un article de lui que j’ai dû lire quarante ou cinquante fois, un truc sur la tournée US des Guns N’ Roses en 1991, l’été avant la sortie de “Use Your Illusion”. L’article est bourré de conneries, d’incohérences, de trucs à moitié inventés, le tout écrit avec un style insupportable plein de « yeah », de « kids » et de « fuckin’ » mais je sais pas, ça défonce tout. C’est vivant, hyper rythmé, on dirait que tu lis une BD. Je pense que c’est en partie à cause de cet article que je fais hyper gaffe au rythme quand j’écris maintenant. En relisant, si je bute sur un mot, je le vire. Faut que ça file, que ce soit fluide. Mon modèle absolu dans le genre, c’est Nada de Jean-Patrick Manchette. Et Mad Max 2, bien sûr !

Honnêtement, t’as encore le temps d’écouter des disques avec ton boulot de rédacteur en chef chez Noisey ?

Au bureau, j’ai Spotify qui tourne en boucle. J’arrive à écouter beaucoup de choses, mais je trie énormément. Les disques que j’aime vraiment, je les mets de côté, et je sais que je vais y revenir. Y’a des trucs, je perds pas une seconde dessus. Alt-J ou Perez je sais que c’est pas pour moi. Et si je me trompe, eh bien tant pis. Ça arrive rarement, mais ça arrive. Parfois j’entends un truc à la radio et je me dis « ah tiens, c’est pas si mal en fait ». Bref, je suis pas sur-catégorique non plus. Je fais juste le tri. Parce que j’ai peu de temps et que quand je scotche sur quelque chose, j’ai justement envie d’y passer du temps.

Noisey est surtout axé sur les nouveautés, plus que sur les rééditions ou les oldies. T’as encore le temps d’écouter de la musique pour ton plaisir, sans le moindre calcul ?

Mais carrément. La plupart des disques qui sont dans le top 2014 de Noisey c’est des trucs que j’ai écoutés plus d’une cinquantaine de fois, aussi bien au bureau que chez moi : Peine Perdue, Sleaford Mods, Cold World, Sun Kil Moon, Obituary, j’ai écouté ça en boucle, à fond. Bon, là, c’est encore frais, mais je suis sûr que là-dedans, il y en a une bonne partie que je réécouterai encore dans dix ans. Les disques que je garde, ceux que j’écoute chez moi, ce sont des disques dans lesquels je peux entrer et me plonger complètement, comme quand tu restes cinq ou dix minutes devant une peinture et que tu te laisses totalement absorber par le truc. Et ça peut arriver avec des disques hyper médiocres ou secondaires, c’est le rapport que tu établis avec le disque qui compte. Never Loved Elvis de The Wonder Stuff, par exemple : une sacrée merde, mais putain quand je suis dedans, il y a plein d’images dingues qui me viennent en tête.

Idem avec le “Black Album” de Metallica. À l’époque où c’est sorti, c’était génial, mais ça tournait en boucle chez tout le monde, c’est un disque qui est très vite devenu inécoutable. Et puis il y a quatre-cinq ans, j’étais à Bangkok et je suis passé devant un bar à putes pandémoniaque, un truc à quatre étages, à ciel ouvert, sans fenêtres, sans rien, on aurait dit un centre commercial ravagé par un incendie. C’était noir de monde, d’anglais sur-bourrés, de vieux pervers néérlandais, de putes hystériques qui hurlaient à la nuit, et tout était plongé dans l’obscurité avec juste de tout petits éclairages bleutés ici et là et par dessus tout ça, le “Black Album” de Metallica joué en boucle à un volume assourdissant. C’était une pure vision d’apocalypse. Depuis, ça m’arrive de réécouter ce disque en me replongeant dans cette image. Et de là, je passe à d’autres choses. Je me laisse avaler par le disque. Et je peux y passer des heures. Ça me déconnecte de tout, j’ai l’impression de plonger dans un film et de m’y perdre totalement. Tous les disques qui comptent vraiment pour moi, ce sont ceux-là. Ceux qui « règlent les battements de tes artères sur les pulsations secrètes du monde » comme dit Louis Calaferte. Le reste, c’est pour passer le temps entre deux mails.

Un conseil à donner à un gamin qui voudrait se lancer comme pigiste chez Noisey ?

Qu’il fasse vraiment ce qu’il sait faire. Qu’il n’essaye surtout pas de coller à un soi-disant ton ou style Noisey ou Vice. Si le sujet est bon, on s’en fout que tu enchaînes les punchlines ou pas. Si ton truc, c’est les punchlines, fais-en. Si c’est pas ton truc, fais ce que tu sais faire. Qu’il bosse et qu’il se respecte, aussi. Qu’il ne devienne pas un de ces « journalistes » entretenus par leur meuf dont les articles sont intégralement réécrits par leur rédac-chef ou leur secrétaire de rédaction. Qu’il connaisse un minimum le site. Des gens qui me proposent des articles sur un truc qu’on a traité la veille ou une semaine avant, j’en ai eu. Qu’il ne prête aucune attention aux commentaires ou aux conneries qu’on racontera sur lui sur les réseaux sociaux. Qu’il prête une attention particulière aux remarques que lui feront ses proches et les gens avec qui il travaille.

C’est super intéressant de voir comment des groupes devenus hyper connus par la suite étaient considérés par la presse à leurs débuts. Ça te permet de relativiser pas mal de choses… »

Quand tu chroniques un disque, as-tu parfois des remords à la descendre au lance-flammes s’il est mauvais ?

Dans l’absolu, non, parce que ça fait partie du jeu. Après, descendre un disque, aujourd’hui, à l’heure où tout le monde donne son avis sur tout et rien, de n’importe quelle façon… Par exemple, je ne vois pas l’intérêt de défoncer Fauve quand, dans le même temps, tu as 250 statuts Facebook qui le font tous les jours. Ok, ton texte sera plus structuré, ton propos sera peut-être mieux argumenté ou plus marrant à lire, mais au final, ça viendra juste s’ajouter au bruit ambiant. Il y a plein d’autres options que je trouve plus intéressantes. Des papiers plus généraux, plus perso… Ou alors des trucs ouvertement satiriques. Dans le Melody Maker, il y avait une double page avec des fausses interviews, des rubriques absurdes, genre le journal intime d’Henry Rollins. Pareil dans les Inrocks, au début, la page du Sacristain, c’était mortel. Même Tsugi en a eu une, c’était Guido, qui joue aujourd’hui dans Acid Arab, qui s’en occupait. Il avait fait un faux blind-test de Madonna d’anthologie. Des tas de gens étaient tombés dans le panneau et avaient cru que c’était vrai. Je ne sais pas si tu connaissais son fanzine, Antijour ? Il y a eu trois ou quatre numéros, vers 2003-2004, c’était fabuleux. Un mélange d’articles hyper pointus, de grosses conneries, de fausses pubs. Pour moi, c’était le magazine parfait.

La mauvaise foi, le sarcasme, le côté outrancier, il faut que ça reste quoi qu’il arrive. Déjà parce qu’on est en France, un pays où les gens ont encore beaucoup de mal avec tout ça. Ici, quand tu fais de la satire, faut le marquer bien en gros sur la couverture et surtout il ne faut faire que ça. Si tu mélanges avec du sérieux, tout le monde est perdu. Descartes a vraiment tout niqué avec ses conneries. Ensuite, on est quand même dans une période un peu flippante, où tout le monde fait de plus en plus attention à ce qu’il dit, où on glisse vers le tout-consensuel. Certains magazines, tu les lis, tu sens que toutes les aspérités ont été gommées pour ne pas froisser tel annonceur, telle catégorie de lecteurs… Et malgré la liasse populaire et les belles déclarations, je ne crois pas que les événements récents vont arranger la situation, malheureusement. Suffit de voir ce qu’il se passe, là.

A ton avis, un chroniqueur musical préfère-t-il écouter des disques ou écrire dessus ?

Si je parle pour moi, je dirais écouter des disques, sans hésitation. Après, c’est peut être dû à l’âge. Là, depuis quelques temps, je pense pas mal à ce que je vais faire dans quatre ou cinq ans. J’aimerais bien faire complètement autre chose. Un truc qui n’aurait rien à voir. Genre de la menuiserie. Et continuer à écouter de la musique, à m’y intéresser, mais ne plus écrire dessus. Ce qui me manque un peu dans ce travail de journaliste, c’est parfois de ne plus pouvoir écouter de la musique de manière vraiment naïve. Par exemple, tiens, Sleaford Mods. J’adore le son, la musique, l’énergie, les paroles, mais j’ai aussi plein d’informations sur leur look, leur attitude, leur background, leur public, ce qu’ils racontent dans leurs interviews. Et tout ça va jouer sur mon opinion, même inconsciemment. Le rapport à la musique devient du coup moins viscéral, moins primitif. Ça, c’est un truc que j’aimerais bien retrouver. Globalement, j’arrive à me défaire de tout ça quand j’écoute de la musique, mais j’aimerais un jour être capable d’aller plus loin, de pouvoir écouter les disques sans rien savoir des groupes qui les ont enregistrés.

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Certains rock critics ont complètement coupé le lien qu’ils avaient avec la musique. Avant d’y revenir. Je pense à Philippe Garnier de Rock and folk, par exemple. Tu te sens proche de ces mecs-là ?

Garnier c’est un mec que j’aime beaucoup. C’est un des rares gars dans ce créneau que je lis avec plaisir. Comme Nick Tosches, il ne parle pas de musique, il parle d’autre chose, d’un truc qui va au-delà. Il m’est arrivé d’acheter des vieux Rock & Folk sur eBay ou Price Minister pour choper quelques-uns de ses articles, ceux qui n’ont pas été compilés ou réédités. Ça m’a d’ailleurs permis de découvrir des chroniques a posteriori. Parfois, tu réalises que les mecs se sont plantés grave et c’est tordant. Comme Manœuvre à propos du premier Ramones qu’il avait descendu de manière hyper violente. Je suis tombé comme ça sur une chronique de The Warriors, le film de Walter Hill, par Garnier justement. Super chronique. Sur la même page, il parlait aussi du premier album de Cure en disant qu’ils allaient devenir énormes, qu’ils avaient un super son garage, bien crade. Bon, les mecs sont effectivement devenus énormes mais pour d’autres raisons. J’aime bien lire ces vieux articles. C’est super intéressant de voir comment des groupes devenus hyper connus par la suite étaient considérés par la presse à leurs débuts. Ça te permet de relativiser pas mal de choses…

Tu sembles submergé de musique. Ton appart, c’est quatre murs de disques, un fauteuil et des boîtes à pizza dans tous les coins ?

Carrément pas. Tout l’inverse, en fait. J’ai très peu de disques. Enfin, j’en ai plus que la moyenne des gens, j’imagine. Mais par rapport à la plupart de mes collègues, j’en ai vraiment très peu. Je ne suis pas du tout collectionneur. Après, comme je l’expliquais tout à l’heure, ils sont tous là pour une raison bien précise. Cela dit, ça n’a pas toujours été comme ça, j’ai eu une période où j’avais des murs de disques chez moi. J’ai atteint le point de saturation à la fin des années 90. Je vivais avec une fille dans un appart quasi vide, il n’y avait que des disques, partout. On en achetait énormément tous les deux. Et puis un matin, elle prépare le petit-déjeuner et elle me fait « tu mets un truc ? » Et là tout à coup je me retrouve devant ces milliers de disques et je ne sais plus quoi mettre, quoi écouter, et je me dis « mais pourquoi on a tout ça ? À quoi ça sert ? Pourquoi j’ai le deuxième album de Skunk Anansie ? Pourquoi j’ai huit maxis des Inspiral Carpets ? Qu’est-ce qui déconne dans ma vie pour que j’en sois arrivé là ? » Et j’ai tout viré. J’ai quasiment tout revendu en un mois. Y compris la fille. Maintenant ça s’est méchamment calmé. Si j’achète dix-quinze trucs par an, c’est le bout du monde. Au bout d’un moment, ça finit par te bouffer.

Photos : Astrid Karoual

10 commentaires

  1. “Tu n’es pas parisien. Tu ne t’es pas senti un peu white trash en débarquant dans la capitale en 2003 ?”

    cette question résume bien l’indigence de ce papier-copinage.

  2. Ce commentaire résume bien les œillères avec lesquelles tu as lu ce papier, Kikoo. Comme disait l’autre, à ce stade, c’est plus une paire de lunettes dont tu as besoin, mais d’un chien.

  3. Merci Lelo pour ce top 5 “weatherall” dans Tsugi qui m’a fait découvrir Future Sound Of London – Papua New Guinea (Andrew Weatherall Mix).

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