« Interview correcte, bons concerts » est en substance le message que j’envoyai à Bester en guise de carte postale après le concert de Sébastien Tellier et Judah Warsky au 106 de Rouen, vendredi 1er juin. Débarqué au pied levé en plein milieu du festival No(w) Future, je découvris à mon arrivée en Normandie qu’un entretien avec le directeur de la salle, Jean-Christophe Aplincourt, était prévu

Humblement, j’avoue sur le mode de la confession que je n’étais pas le plus disposé pour cet aller-retour express : je n’avais pas spécialement adoré l’album de Judah Warsky, je ne me souvenais pas avoir écouté un seul disque en entier de Sébastien Tellier, et je ne connaissais même pas le nom de la personne avec laquelle je devais converser dix minutes avant de la rencontrer. Dix minutes, le temps pour moi de découvrir le débat qu’avait suscité l’article sur les SMAC publié sur ce même site, et de griffonner au crayon à papier cinq questions sous forme de mots clé après avoir fait la bise à toutes les filles du bureau. À côté de ces notes, une petite étoile devait me rappeler de formuler mes questions maladroites de telle sorte qu’on ne réponde pas à toutes en une seule fois. Passer pour le plus incapable des derniers des trous du cul m’aurait été insupportable face à autant de gentillesse de la part de parfaits inconnus. Cette maigre préparation trône encore aujourd’hui en page trois du joli programme du festival, que le directeur du 106 préfère appeler une « thématique ».

Jean-Christophe Aplincourt : « Y a des choses qui commencent à devenir des formats, et je trouve que le Rock Dans Tous Ses Etats (il a été le programmateur du festival, créé en 1984 à Evreux, à partir de 1996 — NdA) tire encore son épingle du jeu en restant créatif. Ce festival, je ne le trouve pas aussi standardisé que les Papillons de Nuit, les Vieilles Charrues ou encore les festivals Alias qui font trois fois la même chose. […] Ce que je trouve intéressant, c’est de remettre en question les formats des festivals, qui sont des moments de spéculation pour les groupes qui demandent quatre fois un cachet de tournée. Je pense que ça va péter à un moment, parce que pour beaucoup de festivals avec un autofinancement fort, c’est-à-dire peu de subventions et beaucoup de recettes propres, je ne suis pas sûr que les recettes augmentent proportionnellement aux cachets. Cette compétition avec les festivals, par exemple Beauregard, je n’ai pas envie de la faire. Là, on arrive à associer une thématique : se dire que la musique dit aussi beaucoup de choses sur le monde dans lequel elle existe, et qu’il est important de la documenter. Sortir de la fabrique de l’usine à concerts, c’est important. D’où les expos (Alain Dister, Philippe Thieyre, Laurent Burte), les conférences (Frédérique Lab), les documentaires sur Glastonbury (Julian Temple, 2006) et ATP (Jonathan Caouette et Vincent Moon, 2009), des festivals avec une pensée particulière et, finalement, cette tentative de thématisation. »

Lire un article en diagonale pour se documenter et en faire le terreau d’une conversation, c’est souvent se retrouver à poser des questions bancales.

Par exemple lorsque je lui demandais ce qu’il avait à répondre à ceux qui pensent aux SMAC comme une boucherie pour la diversité, alors que les statistiques prouvent l’exact contraire. « Fatalement, il y a certains artistes, surtout français, qui se trouvent dans un petit marché intérieur et même s’ils s’exportent de mieux en mieux, la majorité tourne en francophonie. Il faut y regarder de près, avec le travail local effectué, je doute qu’il y ait beaucoup de clonage, idem pour l’international. Monter une programmation, c’est de la composition avec des contraintes. La question est : est-on capable de subvertir ces contraintes ? On essaie d’être éclectique et hospitalier pour les choses nouvelles, et c’est parfois un prix à payer. […] Faire jouer Damien Jurado c’est pas bankable, même si c’est pas très cher et même si c’est un des artistes les plus intéressants qui soient passés cette année, avec les frais techniques et d’accueil on perd de l’argent. Alors que les projets plus mainstream ont tendance à ne rien coûter. » À ce moment, je regarde mes baskets en pensant à cette phrase de Laurent Chalumeau : « Les rares fois où je me suis senti coupable de Gonzo journalisme, c’était pour camoufler de l’incompétence, un manque de préparation et de maitrise du sujet. » Comme moi, vous vous rendez compte à l’instant qu’avec ces longues réponses entrecoupées de […], ma technique des petites étoiles n’a pas aussi bien fonctionné que je l’imaginais.

Quoiqu’il en soit, je suis persuadé que le 106 n’a pas dû perdre beaucoup d’argent ce 1er juin. Un rapide coup d’œil par-dessus mon épaule durant le concert de Sébastien Tellier, puis un second depuis le balcon, me laissent penser que tout s’est bien passé : la salle est pleine. De « My God Is Blue », je n’ai absolument rien écouté si ce n’est les quelques fois où j’ai vu Tellier à la télévision. Je m’étais quand même inscrit sur l’Alliance Bleue, par curiosité d’abord, et puis aussi pour savoir quel serait mon nom de code. Selon la volonté du grand barbu, ci-après nommé « maman de l’Alliance Bleue », je devenais Rousserolle Femelle. J’avais fini par le trouver ridicule, occupé ici ou là à répéter les mêmes sottises avec la même ferveur, sans arriver à la cheville d’un Lee Perry réellement maboule dans Deep Roots Music, jusqu’à ce qu’il soit totalement raide chez Ruquier face à Audrey « je-sais-tout » Pulvar. Contrairement à Tellier et comme je le découvrais en sortant des loges pour rejoindre le bar, je doute qu’un type soit prêt à se mettre à genoux pour la voir « en vrai » et « lui offrir un gros joint de beuh ». Pourtant quand je l’ai croisé, avec plusieurs bières disposées péniblement dans ses bras pour les partager avec sa famille, il m’a semblé des plus normaux. Rien d’apparent, en tout cas, qui pousserait à pleurer pour le voir. Mais bon, je ne suis pas là pour juger. Après tout, j’avais passé un bon concert, le deuxième de cette tournée, et un moment de communion relativement agréable avec mes voisins, entrecoupé de nombreux « Sébastien à poil ».

La surprise était venue plus tôt, par un de ces petits miracles : un homme seul entouré de ses machines à gauche et à droite, en jouant comme si elles allaient lui permettre de décoller. C’était Judah Warsky. C’était sa deuxième date en province. Pour Arthur Peschaud, label manager de Pan European, il s’agissait de son « parcours de la pucelle », déniaisé de la province la veille à l’Astrolabe d’Orléans, et jugé à Rouen ? Tout ce que je peux en dire, c’est qu’à la différence de son album « fait à la maison », j’ai trouvé dans ce concert la démonstration qu’il est possible de faire beaucoup avec peu, de mêler une petite histoire racontée entre les chansons avec sincérité et maladresse, et une musique qui en dit plus long sur ses intentions que n’importe quel discours. Face au décor en carton de Sébastien Tellier, je me demande maintenant lequel des deux est le « bricoleur » de l’histoire.

http://www.le106.com/

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