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21 février 2025

Marie Davidson : « le remplacement des artistes par les robots, on y est déjà ! »

Enragée comme jamais et humaine après tout, Davidson revient à dos d’Harley électronique avec un cinquième album solo qui écrase tout sur son passage. La nouveauté ? Elle a dit oui à Deewee, le label de Soulwax. Bon choix pour bonne pioche. Interview.

La musique de Marie Davidson s’écoute comme on lirait le titre d’un bon livre : à chaque album, tout est écrit dès la couverture et plus le temps passe, plus une grande histoire personnelle se dessine en faisant le lien entre tous les étapes de vie de la Canadienne : début 2010, ce sont les débuts de son duo avec Essaie Pas, l’heure du lancement un pas en avant un pas en avant. Puis un premier album en 2014, Perte d’identité, pour ne justement pas la perdre en fin de vingtaine. Un autre voyage, en 2015, annonce le début de la maturité. La fin de l’after, elle, arrivera l’année suivante avec Adieux au dancefloor, qui la place sur la mini-carte mondiale de l’underground qui repousse les murs. Affirmée dans son identité, Davidson bouscule tout en 2018 avec Working Class Woman – pile l’année du MeToo, un disque de libération féministe explosif comme un stick USB de tracks à 120 BPM dans le rectum d’Harvey Weinstein, et puis l’année du Covid, il y aura le projet parallèle avec L’oeil Nu et le disco-rock Renegade Breakdown, à la manière de Mad Max qui aurait rencontré la Madonna des grandes années Maverick. De la musique ballsy comme on dit en anglais, et où Marie sortait les bottes militaires pour monter sur le bureau des patrons de label façon « I don’t give a fuck ».

Nous voilà quatre ans plus tard et Marie Davidson revient comme Jésus avec un nouvel album en forme de croix. Un condensé des histoires précédentes où la musicienne aguerrie brasse tous les numéros du loto dans le bon ordre avec un titre à lire cette fois comme un résumé de l’époque sociale : City of clowns. Un nouveau chapitre où le traitement de nos datas est plus que jamais sensible, et où les figures de Donald Trump, Elon Musk et tous les autres clones de la tech américaines valsent comme des quilles sur un bowling électronique en forme de défaite foraine. Voilà pour l’introduction.

La grande nouveauté, c’est la signature chez Deewee, label exemplaire fondé et géré par les frères Dewaele, aka les Soulwax, et qui donne une envergure nouvelle à ce disque franco-burné dansant sur plusieurs terres ; un pied dans l’électro-rock décomplexée de nos cousins amerloques, un autre à Paris dans les grandes heures du Palace (avec Edwige Belmore, à l’entrée) et le troisième, plus mutant, chez les Belges flamands de Soulwax, territoire de l’esthétisme absolu. Le tout est une grande réussite qui questionne autant sur la position de l’artiste dans le monde contemporain englué dans les algorithmes de la réussite que sur la longévité humaine à l’heure de l’intelligence artificielle. La bonne nouvelle, c’est qu’aucun robot n’est encore en capacité de pondre un disque comme ce City of Clowns ; peut-être parce que les pires clowns, mêmes maquillés, peinent toujours à cacher leurs émotions, aussi terribles soient-elles.

De passage à Paris, Davidson en profite pour remettre l’église au milieu du village avec quelques statements sur la façon d’exister en tant qu’artiste dans cette époque réellement renversée où le vrai est plus que jamais un moment du fake.

City Of Clowns | Marie Davidson

Pour préparer cette interview, j’ai commencé par relire notre discussion d’il y a 3 ans et à l’époque, il était pas mal question de ta relation compliquée aux réseaux sociaux.

Trois ans plus tard, c’est toujours un peu le même truc, aha.

Oui sauf que j’ai l’impression qu’on est désormais un cran plus loin, et que tout cela se cristallise sur ton nouvel album, Sexy Clowns.

Oui, c’est pareil qu’il y a 3 ans, mais c’est pire. Qu’est-ce que je racontais à l’époque ?

Tu disais que les réseaux sociaux vous transformaient, vous les artistes, en produits. Et depuis, l’intelligence artificielle et ChatGPT sont passés par là. Comment cette évolution technologique a-t-elle impacté cet album ?

Déjà, cela a agit comme une force motrice pour créer le disque. On abordait déjà lors de notre ancienne rencontre ma préoccupation pour tout cela. Après mon projet avec L’Oeil Nu j’ai pris du recul en tant que musicienne, je me posais des questions sur ma place dans l’industrie à cause des contraintes imposées par les réseaux. Donc ma carrière a été comme mise en pause, j’ai arrêté les concerts – ce qui est assez inhabituel pour moi – en coupant presque totalement avec les réseaux sociaux. Et c’est en commençant à faire des sets DJ, par hasard, que l’envie de la musique en solo est revenue. Sauf que je n’avais pas de direction précise. Jusqu’à la lecture du livre The Age of Surveillance Capitalism de Shoshana Zuboff, qui m’a amené à questionner le concept d’autorité, qu’on parle de politique ou de tech. Les « sexy clowns », c’est le jugement des autres au sens global, se faire juger par ses pairs ou l’industrie.

On parle souvent du syndrome de l’imposteur quand on se lance dans la musique, mais après il y a le syndrome du has been quand on a peur que l’excitation retombe.

Tu parles de jugement, pourtant tu viens de clôturer une première décennie en tant qu’artiste. On pourrait donc croire que le statut de musicienne reconnue t’éviterait ce genre de questionnements.

Ca marche pas comme ça, aha ! Au moment de l’écriture de l’album, je suis passé par une grosse phase de doute à me demander si j’étais pas devenue une has been. Avec le recul je sais que je ne le suis pas, mais j’avais besoin d’écrire ces titres pour me dire que j’était encore capable d’écrire de la musique qui marche. On parle souvent du syndrome de l’imposteur quand on se lance dans la musique, mais après il y a le syndrome du has been quand on a peur que l’excitation retombe. City of Clowns c’est aussi ça : la position de l’entertainer qui est passé par tous les cycles, d’inconnu à cool en passant par has been et cool à nouveau. C’est la roue de la clown du cirque.

Pas besoin d’écouter Sexy Clowns en entier pour comprendre que le disque sonne terriblement comme un disque de chez Deewee. Il y a une vibe propre à l’histoire du label, un esprit, un lien avec la compilation Foundations, les albums de Bolis Pupul et Charlotte Adigéry, etc. Comment expliques-tu cela ?

C’est tout sauf un hasard : quand on veut signer chez Deewee, la condition est d’enregistrer dans leur studio de Gand. C’est la seule règle, mais impossible d’y déroger. Quand je les ai approché, j’avais déjà finalisé une première version du disque. Et si tu prends un titre comme Push me fuckhead, ça sonne Deewee parce que tout a été enregistré là-bas. C’est la seule, toutes les autres ont été composés à Montréal. Mais j’espère bien qu’elles sonnent comme une pièce intégrante du label, je voulais vraiment sortir cet album chez eux.

Pourquoi eux ?

Simple : parce que je connaissais Stephen et David depuis notre collaboration en 2019 sur Work It. Et c’est quand on a été nommé aux Grammys en 2020 (Work it a été nommé dans la catégorie meilleur remix, Ndr) que la connexion s’est vraiment faite. Et puis quand j’ai commencé à devenir DJ en 2022, j’ai écouté leur catalogue et j’ai beaucoup aimé le disque de Pupul et Adigéry, notamment, puis tout le reste. Il y avait une ligne narrative proche de la mienne. Donc voilà : je leur ai envoyé SMS et c’était parti.

En tant qu’artiste, comme nous parlions d’IA au début de cette interview, sens-tu actuellement un combat entre toi et les machines ? Depuis les débuts de la musique électronique avec Kraftwerk, on a tout de même l’impression que le rapport s’est totalement inversé : les ordinateurs ne sont plus au service des êtres humains. Vous pourriez presque être « remplacés » comme on dit en France. C’est ça, le vrai grand remplacement ?

C’est déjà le cas, à plein de niveaux. On vit dans un monde où le travail humain est remplacé par des générations artificielles, c’est inévitable et c’est un gros problème sociétal. Même sur Spotify, rends-toi compte, ils créent des musiques par intelligence artificielle pour éviter de payer les redevances aux artistes. Le grand remplacement, on y est déjà ! Mais je pense sincèrement que dans le domaine de l’art, il y aura toujours une demande pour une idée authentique, une émotion humaine. Il y aura peut-être moins de contenus humains, mais ils auront plus de valeur.

C’est peut-être le moment de coller un sticker façon « Cet album ne contient aucune intelligence artificielle », à l’image du « Parental advisory explicit content » des disques rap dans les 90’s.

Très bonne idée aha ! Il y a quelque chose à faire ici, oui. Ce qui est certain, c’est que la situation actuelle me motive artistiquement, et j’ai la chance d’avoir les partenaires pour le faire. Je connais trop d’artistes qui ont été absorbés par ce « progrès » technologique.

C’est con, ça me fait penser à Grimes.

Tu sais que je la connais ? Elle vient de Montréal, je connais son nom civil, c’est Claire Boucher. Sa musique ne m’a jamais parlée, y’a pire évidemment, mais avec toute notre clique de Montréal (dont Bernardino Femminielli) on a tous grandi en tant qu’artistes dans le même building qu’elle, à l’époque où c’était encore une anglo-hippie. Sa musique ne me dérange pas, mais ce qui m’obsède avec Grimes, c’est qu’elle a eu trois enfants avec Elon Musk ! Et je connais cette fille !

Tu te sens pas trop à l’étroit entre les gros cons d’Américains qui veulent racheter le Canada et les ordinateurs qui veulent vous piquer votre boulot ?

Tout ça c’est du gaslighting, c’est du bla-bla, ça marchera pas. Mais je tiens beaucoup à ce concept d’identité oui, en tant que Montréalaise aussi. La poursuite du profit n’a jamais été motivation, mais j’ai besoin d’être entendu pour ce que je suis, avec l’envie d’être payée pour ça. Je suis très ambitieuse, depuis le début. C’est peut-être mon seul point commun avec Grimes.

J’ai voulu rip off Gainsbourg.

C’est quoi l’ambition d’une Marie Davidson en 2025 ?

Exister, avoir une carrière, voyager, être vue et entendue au-delà du branding sur les réseaux. C’est peut-être ça ma plus grande ambition avec Sexy Clowns : avoir sorti un disque en gardant le contrôle sur l’identité esthétique et le contenu. Je voulais montrer qu’on peut encore sortir un truc comme ça sans être forcément formaté.

Parlant de hors-format, il y a ce titre Demolition : impossible de ne pas l’entendre comme un écho au Love on the beat de Gainsbourg.

C’était l’envie dès le début : faire un rip off de ce titre. Je voulais sortir un titre très techno qui utiliserait les cris d’une femme comme une percussion, plus que comme un orgasme. Une autre approche quoi. Chez moi la séduction devient une domination. Mais oui, je voulais rip off Gainsbourg. Plutôt logique, vu que je m’appelle Davidson, non ?

Marie Davidson // City of Clowns // Deewee (Because)

6 Comments Laisser un commentaire

  1. y’aura pas un vendor de risks qui l’aura! & les vendors de risks sont trop presomptueux en ligne & n’honorent souven tpas leur commande alors je vais de + en + aux choppes de mon quartier & làil s’y passe quelque chose sans harley garée devant leur devanture auSSi

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