L’impitoyable machine à réécrire l’histoire a broyé un des plus formidables groupes de rock dur français. Ils s’appelaient Ocean, ils étaient quatre. Commençant leur histoire dans une heavy-music progressive audacieuse, ils définiront un son rude, chanté en français, qui en fera le précurseur et concurrent le plus sérieux à l’autre guerrier du hard-rock pionnier français : Trust. Ils s’appelaient Ocean, et ceci est leur histoire.

Impasse de la Baleine, Paris, 1975. Le sous-sol sert de salles de répétition. Ce n’est pas cher, mais il faut monter et descendre le matériel par un rude et minuscule escalier à chaque concert. Mais cela fait bien l’affaire de quelques groupes de rock parisiens pour de nombreuses formations : La Folle Entreprise, Bracos Band avec Paul Personne, Trans Europe Express, Volcania… Le lieu est la propriété d’un certain Bobby. Bobby Bruno. Il travaille dans la pièce détachée de voitures, il a des casses dans la région parisienne. Bobby Bruno n’est pas du genre à se faire emmerder, et lorsqu’il décidera de s’occuper de groupes en tant que manager, ce sera à la Peter Grant.

En attendant, dans le petit sous-sol, le guitariste Georges Bodossian, un immigré argentin, qui hante déjà le fragile réseau des concerts rock avec son ancien groupe Ocean, se retrouve seul depuis 1974. Il cherche désespérément des partenaires dans un paysage musical d’une maigreur consternante. Des musiciens, il y en a plein le quartier de Pigalle et ses nombreuses boutiques d’instruments de musique. Mais Georges cherche autre chose. Il veut des gars qui, comme lui, veulent bouffer du lion. Infusé de Beatles, de Jimi Hendrix, de Cream, de King Crimson et de Yes, il veut une musique novatrice, jouée par des musiciens qui comme lui, veulent donner leur vie pour cela. Christian Vander, de Magma, a eu toutes les peines à réunir ce type d’instrumentistes, alors imaginez un petit gars débutant, dont les quelques faits d’armes au Golf Drouot et au Gibus lui ont offert une crédibilité naissante mais précaire.

Après quelques mois de recherche, les annonces de musiciens dans Rock & Folk ne donnent rien. Georges retrouve un ami de collège dans une boutique de musique à Pigalle. Un de ses copains, Bernard Leroy, possède un groupe, et cherche un guitariste. Le numéro de téléphone récupéré, le contact est pris et voilà Georges avec sa Gibson SG, Impasse de la Baleine.

Il fait la connaissance des autres musiciens dudit groupe : il s’appelle Black Moon, ex-Aspic. Noël Alberola en est la bassiste, Robert Belmonte le chanteur. L’affaire est plutôt étrange mais bien goupillée : Black Moon a des engagements au Golf Drouot mais n’a plus de guitariste, Georges a des engagements au Gibus mais n’a plus de groupe. On lance quelques morceaux que tout le monde connaît : Led Zeppelin, Deep Purple. Et là, c’est la baffe. Le petit chanteur au visage calme et à la stature ramassée mais solide dégueule le rock’n’roll. Sa voix monte haut, hurle, rebondit, retombe sur ses pattes. Le duo Leroy-Alberola tient solidement la rampe, et Georges n’a plus qu’à poser ses riffs sur ce tapis de velours rock. Georges le sait : ce sont les gars qu’ils cherchent depuis toujours, depuis…toujours, depuis qu’il a commencé la musique et qu’il a décidé d’y consacrer sa vie. Ils sont là, les trois, juste devant lui, en quête d’un guitariste, et l’osmose est évidente.

Georges propose de garder le nom d’Ocean, déjà connu dans le circuit rock français, notamment au Gibus. Il provient de l’album « Tales Of A Topographic Ocean » de Yes, mais aussi de ce long voyage en bateau, lorsque la famille Bodossian quitta l’Argentine pour la France.

Sa famille connut une période de prospérité économique dans l’Amérique du Sud de l’immédiate après-guerre, jusqu’à ce que la situation politique se dégrade violemment. L’arrivée en France fut compliquée. La situation sociale de la famille Bodossian fut plus modeste, et Georges ne parlait même pas français.

Robert Belmonte est un petit gars trapu qui connut le monde du travail à l’âge de seize ans. Sa vie sentimentale est des plus complexes, comme sa vie professionnelle, essentiellement ouvrière. Le rock, c’est sa soupape. Noël était un étudiant comme Georges. Issus de ce monde prolétaire, Robert et Bernard sont du genre taiseux. C’est pourtant l’union de ces quatre garçons qui va offrir l’un des meilleurs groupes français, parce que c’est l’alliage de personnalités souvent différentes qui fait les grands groupes : Led Zeppelin, Who, Beatles, Rolling Stones…

Le pied à l’étrier

Lorsqu’on est un groupe de rock français, on se tourne vers le label indépendant Crypto. Dans la première moitié des années 1970, les majors passent largement à côté du rock français. Crypto est donc une lueur d’espoir. Fondé par Jean-Claude Pognant, manager de Ange, il a décidé de promouvoir les groupes français loin de la hype parisienne. Ange est une formation de rock progressif née à Belfort en Franche-Comté. Dirigée par Christian Décamps, elle est un alliage de prog et de chanson française. Le succès est tel (cinq disques d’or consécutifs entre 1972 et 1977), les tournées faisant le plein, que la réaction de la presse musicale devient accessoire. Le label signe alors de nombreux groupes de tout bord, du pub-rock de Little Bob Story au boogie des lyonnais de Ganafoul, en passant par le rock progressif de Mona Lisa.

Ocean produit son premier enregistrement, enregistré au studio Family Sound. Cette première expérience est stressante, car il s’agit de mettre sur bande un premier disque, alors qu’aucun des quatre n’a jamais été dans un studio. Le propriétaire des studios, Germinal Floréal Tenas, a collaboré en son temps avec Antoine et Les Problèmes. Il est de bon conseil pour capter correctement un répertoire maîtrisé sur le bout des doigts. Financé par les maigres deniers d’Ocean, « God’s Clown » offre une mixture improbable entre King Crimson période « Red » et le Led Zeppelin du « IV ». La bande reste en suspens jusqu’à ce que le label belfortain valide Ocean. Le disque, enregistré fin 1976, sort début 1977. Il connaît un succès commercial tout-à-fait appréciable, grâce à la réputation du catalogue Crypto d’une part, et du travail de scène opéré par Ocean depuis un an et demi d’autre part. « God’s Clown » lui-même révèle les immenses progrès d’Ocean, passé d’un modeste groupe de prog-rock qui se cherche à une véritable entité à la personnalité unique.

Ocean ‎– God's Clown (1976) - JazzRockSoul.com

« God’s Clown » est une fresque sonore de quarante minutes ininterrompues, mais dotées de chapitres. Les textes, en anglais, comme le visuel du disque et l’image des musiciens, dénotent encore clairement l’ancrage dans l’ère post-hippie. La voix puissante de Robert Belmonte ressemble au Robert Plant androgyne du Led Zeppelin du début des années 1970. Les orchestrations à la guitare de Georges Bodossian sont un alliage étonnant de heavy-rock hargneux et de nuances progressives. Les structures ne sont pas alambiquées à outrance, et servent des mélodies à tiroirs qui sont le fil du voyage sonore. Noël Alberola et Bernard Leroy assurent une rythmique solide sur une musique complexe, précis et inspirés. « God’s Clown » n’a en réalité ni prédécesseur, ni équivalent contemporain en France. Pour entendre une musique aussi audacieuse et bien interprétée, il faut aller chercher du côté du rock anglais. Comme les Variations et Little Bob Story, Ocean a crée sa propre musique en se mettant au niveau des Anglo-Saxons, sans aucun complexe.

Le timing va toutefois jouer en défaveur d’Ocean et des groupes Crypto. Le punk atterrit à Paris, et les clubs parisiens voient débarquer de nombreux nouveaux groupes : Stinky Toys, Asphalt Jungle… Le Gibus devient le quartier général de cette scène essentiellement parisienne. La presse musicale française est déboussolée, entre Rock & Folk qui continue de parler du rock prog anglo-saxon, et Best ou Rock En Stock qui tentent de mettre en lumière la nouvelle scène française. Tout le monde devient punk, même Little Bob Story, jouant essentiellement en Grande-Bretagne avec les Damned ou Eddie And The Hot Rods. Téléphone est qualifié de punk, Bijou aussi. Et puis il y a tous les groupes à la croisée des chemins, portant un rock énergique et puissant, faisant peu les salles parisiennes et assurant un ratissage en règle de la province : Ganafoul, Ocean, Factory, Dogs… Toutefois, tout le monde se croise : Téléphone répétera en 1981 à côté d’Ocean. Le groupe fréquente aussi beaucoup le Golf Drouot, le Gibus Club et le Rose Bonbon, dans lequel il laissera à demeure son matériel de tournée, à disposition pour les jams de passage. Plusieurs univers du monde rock se côtoient. Bodossian croise Didier Lockwood et Christian Vander de Magma, et Ritchie Blackmore de Deep Purple.

Commercialement, ce sont bien les groupes non punks qui font vivre le rock en France : ils alignent les concerts, leurs albums se vendent très correctement grâce à un bouche-à-oreille engendré par les concerts. Comme précédemment avec les Variations, Ocean jouera même dans des festivals à l’étranger. Et les ventes, difficilement évaluables, sont loin d’être anecdotiques : Crypto assure des tirages à hauteur de 3000 exemplaires, renouvelables. « God’s Clown » fera l’objet de plusieurs pressages successifs. Avec le temps, « God’s Clown » est non seulement devenu un grand disque du rock français, mais il est aussi devenu de ses classiques cultes du heavy-rock mondial aux côtés de Budgie, Leaf Hound, Cactus ou Granicus.

L’ascension

L’année 1977 sera faite de concerts à travers le pays. En 1978, Ocean participe à l’évènement nommé Le Rock d’Ici, sur trois jours, du 8 au 10 juillet. Il y aura une journée consacrée au punk, qui fera l’objet d’un disque. Les autres sont consacrés aux autres tendances, mais clairement, le punk fait sécession par rapport au reste de la scène. Ocean accuse le coup. Certes il s’agit d’un beau coup de projecteur, mais rien ne décolle vraiment. Il s’use en concerts, sans aucune réelle avancée commerciale. A cela s’ajoute le départ de Bernard Leroy, plongé dans la dépression après la mort accidentelle de sa mère. Il est remplacé par Jean-Pierre Guichard, en rupture du groupe Ange, alors séparé.

Le renouveau créatif viendra de Robert Belmonte, chanteur, frontman, et excellent mélodiste d’instinct. Il commence à en avoir marre de chanter des textes qu’il ne comprend pas, et d’avoir les mains embarrassées de tambourins pendant les chorus. Il veut une musique plus frontale, plus directe. Il veut pouvoir chanter des textes qu’il comprend, les vivre physiquement. Il cite Blue Oyster Cult, mais surtout Foreigner et son chanteur Lou Gramm. Les deux ont beaucoup en commun, sans aucune recherche de copie de l’un sur l’autre. Gramm a une voix puissante, expressive, comme Belmonte, et il tient le devant de la scène, pendant que son guitariste-chef d’orchestre riffe à ses côtés : Mick Jones. Les nouvelles compositions seront plus compactes et en français. Jean-Marie Moreau se charge des textes en contact étroit avec Robert Belmonte. Ocean signe un contrat éditorial avec EMI, et sent que le seul chemin vers un vrai contrat professionnel en France passe par des chansons avec des textes en français pour toucher le grand public.

Un contrat professionnel avec une maison de disques majeure se dessine en 1979. Ocean doit choisir entre CBS et Barclay. CBS est un label international qui n’a qu’un petit catalogue français. Barclay est le label français, capable de promouvoir un groupe en France. Océan signe chez Barclay. Le groupe qui signera chez CBS sera Trust. Il est managé par un certain Bobby Bruno, le garagiste de l’Impasse de la Baleine… La signature est toutefois compliquée, car devant le contrat, le batteur Jean-Pierre Guichard finit par avouer qu’il va retrouver Ange, et ne peut donc signer… Finalement, le contrat sera signé individuellement : Belmonte, Bodossian, Alberola.

L’enregistrement du second album va lui aussi s’avérer compliquer. Ocean se retrouve avec un producteur anglais nommé Martin Gordon, très amateur de glam-rock comme Roxy Music, et dont le rêve est de rejoindre les Rolling Stones. Il passera l’essentiel de ses soirées dans les studios Pathé-Marconi avec les Stones à essayer de se faire remarquer. Et reviendra chaque matin, entre deux eaux. Gordon n’en fait qu’à sa tête et n’écoute pas les désirs des musiciens, jusqu’au clash. Le premier mixage est décevant. Belmonte et Bodossian en ont ras-le-bol. Après deux mixages, l’album surnommé « Aquarium » sort en 1980. La pochette est l’oeuvre d’un jeune graphiste : Jean-Baptiste Mondino.

Parallèlement, un concurrent de taille a imposé sa patte : Trust. L’album éponygme est sorti le 28 mai 1979 sur le label CBS avec des titres comme Police Milice. « Répression » sort le 30 mai 1980 et avec le tube Antisocial, Trust s’impose comme LE groupe de hard-rock français, avec le soutien massif de la presse musicale. Ocean se démarque avec son second album, plus aventureux, plus audacieux. Les influences de Queen, de Boston et de Rush se révèlent au coeur des chansons. Certes, il s’agit de rock plus hard et direct. Mais les mélodies et les structures restent audacieuses. Le morceau Les Yeux Fermés offre cette étrange collusion entre un hard-rock franc et des structures progressives, avec sa fantastique cavalcade électrique, alors que Joue est le contrepoint avec son impressionnant riff coup de poing.

Malgré tout l’amour mis par le groupe dans les chansons et l’interprétation, le mixage final manquera toujours de ce punch dont rêvait tant Georges Bodossian. Mais mise à part ce point, finalement fort mineur, l’album a tout : des chansons puissantes, une cohésion redoutable des musiciens, des guitares mordantes, un chanteur charismatique, une pochette superbe, les textes fins signés Jean-Marie Moreau. Il a les ingrédients d’une pure réussite… aux USA ou en Grande-Bretagne. Car le public rock qui écoute Téléphone ne sait pas trop quoi faire de cette formation qualifié de « rock dur » sur le sticker de la pochette. Quand aux amateurs de hard-rock anglais, la pochette trop sophistiquée ne laisse pas transparaître toute la férocité que la musique contient : pas de logos dégoulinant de sang, de grimaces maléfiques, de blousons de cuir et de lunettes fumées. Ocean perturbe la presse et les fans de heavy-rock, et ce n’est pas leur look scénique qui va arranger cela, tous quatre vêtus de blanc. Ocean est en fait au diapason visuel de Foreigner ou de Journey, mais avec une musique riche et puissante entre Queen et AC/DC. Seuls quelques fans avertis auront repéré la similitude entre la tenue de pompiste blanche de Georges Bodossian avec celle de Pete Townshend des Who en 1969-1970.

C’est d’ailleurs en première partie des cinq Australiens qu’Ocean effectue sa première tournée des grandes salles de l’hexagone. AC/DC revient en France pour une série de concerts entre le 16 et le 23 janvier 1980. Dans l’intervalle, Ocean embauche Alain Gouillard à la batterie, issu d’un groupe de jazz-rock aussi impressionnant qu’oublié : Edition Spéciale. Ocean est ainsi : s’il joue un rock de plus en plus direct, sa richesse se trouve dans le talent de ses musiciens, issus d’univers musicaux diverses, à la technique instrumentale irréprochable. Sa musique compacte a l’aspect de la simplicité, elle n’en a que l’aspect.

Alain Gouillard est une chance. Improvisateur remarquable capable de se frotter à des répertoires techniques, il apprend les morceaux dans le bus de tournée. Le soir du premier concert, le 16 janvier 1980 à Poitiers, il est prêt, et assure impeccablement. Sa frappe issue du jazz et du progressif apporte ce swing supplémentaire qui alimente un peu plus le moteur d’Ocean. Les fans d’AC/DC, réputés difficiles, accueillent d’abord fraîchement le quatuor. Il suffira de deux morceaux pour que le groupe se mette le public dans la poche. Derrière les tenues blanches se cache un quatuor puissant, largement aussi teigneux que Trust, la sophistication mélodique en plus. Ocean ira même jusqu’à assurer quelques rappels sur certaines dates, avec la bienveillance du staff d’AC/DC. Bon Scott regarde les shows sur le côté de la scène et sympathise avec les musiciens, même si aucun des membres d’Océan ne parle très bien anglais. Le scotch apporté par Bon permet de se comprendre. Personne ne sait encore qu’il s’agit des derniers concerts de Bon Scott, qui meurt à Londres le 19 février 1980.

La morsure de la scène

Cette tournée est une bénédiction, car la presse musicale française ne se montre pas très enthousiaste envers le second album. Les interviews dans la presse locale s’enchaînent, la télévision s’intéresse au groupe. Mais la presse spécialisée n’est guère flatteuse, et une mauvaise chronique dans Best ou Rock & Folk est un sale coup. La tournée permet à Ocean de se défendre sur son terrain favori : la scène. Cela permet ainsi à ce second album de se vendre à plus de 75 000 exemplaires, un quasi disque d’or de l’époque (100 000 exemplaires).

Les concerts ayant fait la réputation du groupe, Georges Bodossian est sûr d’une chose : il faut sortir un disque live. Fort de près de quatre longues années sur la route, Ocean est désormais un groupe turbo, capable de mettre à genoux n’importe quel public. Barclay met l’argent sur la table : trois dates sont captées grâce au prestigieux Rolling Stone Mobile, studio dernier cri installé dans un camion, qui capta notamment Deep Purple dans un hôtel de Montreux pour le mythique album « Machine Head » en 1972, ou le « IV » de Led Zeppelin à Headley Grange en 1971. L’ingénieur maison Mick MacKenna est aux commandes. La captation est magnifique, mais à l’écoute des bandes du premier show à Saint-Omer, il découvre que seules quatre chansons sont captées. Bodossian ne relève pas, jusqu’à qu’il découvre le disque final : « A Live -B ». L’album est constitué des fameux quatre morceaux live, la face B étant une compilation de quatre titres du disque studio précédent. Bodossian enrage, et la pochette n’apaise pas sa colère. Lorsque le groupe signa avec Barclay, les musiciens le firent individuellement, sans batteur. Conséquence : la pochette n’affiche que les trois musiciens signés, sans Alain Gouillard, désormais membre à part entière.

Ces déboires n’enlèvent rien aux incroyables qualités de l’enregistrement live de la fameuse Face A. Les captations de Qu’est-ce Que Tu Dis ?, Je Suis Mort De Rire, On Se Rock De Moi et Dégage sont absolument exceptionnelles. Le son est faramineux, à la hauteur du AC/DC de l’époque. Ocean est par ailleurs encore en mutation, approchant son absolu. Georges Bodossian cherchera désespérément les bandes des trois sets ayant servi à ce fameux semi-live : il semble impossible que seuls quatre morceaux furent captés à chaque concert. La réédition de l’album sera complétée de nouvelles trouvailles live des années d’or 1980-1981, montrant un groupe jouant à perdre haleine.

En route pour le chef d’oeuvre

L’expérience Martin Gordon a servi de leçon à Ocean Georges Bodossian veut un vrai producteur. Mieux ! Il veut aller enregistrer en Grande-Bretagne, pays disposant des meilleurs studios capables de capter la puissance du groupe. Barclay, encore grand prince, propose plusieurs producteurs. Finalement, le choix se pose sur un homme pas du tout de la partie hard-rock : Tim Friese-Greene, qui travailla notamment pour Queen et Talk Talk. Friese-Greene est venu voir Ocean répéter pendant trois semaines. Il en sort convaincu et motivé. Son atout supplémentaire est sa capacité d’arrangeur au piano.

Peut être une image de 4 personnes

Ocean débarque aux Studios Battery à Londres. Cette fois, Ocean n’est plus un très bon groupe français qui se frotte au meilleur du rock anglo-saxon en France. Il est désormais au coeur de la machine, dans ce studio qui a accueilli AC/DC, et qui va voir défiler dans les prochains mois Def Leppard pour «High’N’Dry », Iron Maiden pour « Killers » ou Whitesnake pour « Saints’N’Sinners ».

Le quatuor français découvre le savoir-faire britannique en matière d’enregistrement. Aucune bande usée n’est réutilisée, on ne travaille qu’avec de la bande neuve pour ne rien perdre en terme de son. Le carrelage est en marbre pour la sonorité. On vit dans le studio, dans un appartement aux étages. On vit et on bouffe musique. On enregistre à tout heure. C’est comme ça dans le pays du rock. Tout est calé avec minutie, chaque instrument capté séparément et assemblé sur la console. Si le son ne convient pas, il y a du matériel de remplacement pour essayer et se caler : les kits de batteries Premier ou Ludwig, les amplificateurs Marshall, la qualité des micros…. Rien n’est laissé au hasard. On enregistre rien tant que le musicien ne se sent pas à l’aise. Georges Bodossian, déjà exigeant et professionnel, se sent presque débordé par cette incroyable rigueur dans le travail. Il bénéficie de conseils des ingénieurs du son : tu veux tel son ? Branche ta guitare avec tel amplificateur, le micro à telle distance. Bodossian, passionné, fasciné, s’investit totalement, et découvre véritablement la magie du travail de studio. Belmonte, Alberola et Gouillard font de même. Il s’agit d’une opportunité exceptionnelle. Ocean est littéralement traité comme un groupe anglo-saxon de première division.

Le résultat ne décevra pas. « Ocean », second du nom, sort en 1981. La pochette montre quatre garçons décidés et presque menaçants. Il y a du cuir et de la gueule fière. Il y a surtout huit chansons en béton armé, où tout est absolument irréprochable et irrésistible. Plus encore : Trust fut longtemps le groupe de la contestation, grâce aux textes et à la gorge de Bernie Bonvoisin. Océan ne sera pas en reste, avec des saillies aussi acides que Attention Contrôle ou A Force de Gueuler. Trust cherchait également à sonner plus sophistiqué avec l’arrivée du batteur Nicko McBrain sur l’album « Marche Ou Crève » à suivre en 1981. Simultanément, Ocean devenait l’uppercut sonore ultime avec ce troisième album.

Fort de ce disque brillant, Ocean poursuit sa quête. Une fois encore, comme tous les ans depuis 1977, le groupe joue environ 150 concerts en tête d’affiche par an devant des salles de 500 à 1500 personnes. A cela va s’ajouter une nouvelle opportunité de se frotter à un grand groupe anglais. Cette fois, ce sera Iron Maiden, jeunes loups de la New Wave Of British Heavy-Metal, alors en pleine ascension. Le groupe britannique est pourtant fragile. Malgré un second disque exceptionnel, « Killers », et des shows d’une efficacité redoutable, les musiciens ont des problèmes avec leur chanteur sauvage : Paul DiAnno. Vivant à plein régime leur nouveau succès, DiAnno ne se ménage pas, et commence à connaître quelques faiblesses vocales, alors même que le régime des concerts s’accélère avec une première tournée américaine et japonaise au programme, l’ensemble des dates passant de 120 en 1980 à 180 en 1981. Pour couronner le tout, le groupe anglais doit se coltiner ce quatuor de frenchies en pleine possession de ses moyens, qui met chaque soir en boîte le public pourtant très exclusif d’Iron Maiden. Les relations entre les deux groupes sont dès lors plutôt fraîches, strictement professionnelles.

La désillusion

Les ventes de « Ocean » grimpent aux alentours de 80 000 exemplaires, uniquement grâce à un travail acharné de labourage scénique. La presse musicale est rare et peu enthousiaste. Les musiciens ressentent de l’amertume, car malgré le fait que Georges Bodossian et Norbert Krief, guitariste de Trust, se connaissent et s’apprécient depuis de nombreuses années, ils ne peuvent que constater l’incroyable différence de traitement entre les deux groupes par la presse spécialisée. La place du groupe de hard-rock français est occupée par Trust, celle du groupe de rock français par Téléphone, il n’y a plus de place pour personne d’autre.

Malgré cet aspect des choses, la carrière d’Ocean est pourtant des plus belles : les concerts sont nombreux et complets, le nouveau disque se vend bien, les médias régionaux, télévisions, radios et journaux, n’hésitent pas à parler de ce quatuor généreux sur scène. Mais un nouveau caillou va se mettre dans la chaussure d’Ocean.

Une opportunité inespérée arrive sur la table : une chaîne de radio propose à Ocean de tourner aux USA. Mais il y a des conditions : il faut une version anglaise du nouvel album et les frais de déplacement ne sont pas pris en charge. Pour le premier point, le groupe n’est pas trop inquiet, peut-être moins que le fut Trust lors de l’enregistrement de la version anglaise de « Répression ». Ocean enregistra en effet son premier album en anglais, et Robert Belmonte s’en sortit magnifiquement. Aussi, la chose n’est pas un obstacle, il suffit de trouver le bon traducteur. Le second point va vite coincer : Barclay ne financera pas les frais, le label se focalisant essentiellement sur son catalogue français en France : Daniel Balavoine, Bernard Lavilliers… . C’est la première désillusion.

Plus dure sera la véritable du refus de Barclay : le label est persuadé qu’Ocean va percer comme Téléphone et Trust, et qu’il faut donc se concentrer sur le marché français, pas la peine de se disperser à l’étranger. Seulement voilà, l’un des producteurs intéressés pour l’édition en anglais de « Océan » n’est autre que… Robert Mutt Lange, le producteur de génie qui a fait d’AC/DC et de Def Leppard des groupes de premier plan à travers le monde.

Et puis en 1982, la major Polygram, qui a racheté Barclay, décide de faire le ménage dans le catalogue. Ocean fait partie de la première benne. Le coup est terrible pour le quatuor, et il ne va pas y survivre. Le groupe a tourné sans relâche, enregistré et composé comme des acharnés depuis le milieu des années 1970. La presse musicale française les boude, le projet de tournée américaine leur a échappé. On leur propose certes un nouveau contrat, mais aux conditions indécentes à la vue du travail accompli. Georges Bodossian et Alain Gouillard décident de quitter le groupe en 1982, épuisés et amers. Ocean n’a plus de maison de disques, et son management est totalement incapable de rebondir.

Ocean poursuit toutefois sous l’égide de Robert Belmonte et Noël Alberola. Bennie Sloyan est embauché comme guitariste, Robert Calfati puis Farid Medjane à la batterie. Un nouveau simple sort en 1983 : Spécial Polar (J’voulais Pas) / Super Machine sur un label indépendant nommé Reflex. Il est évident qu’il manque le coeur du réacteur : Georges Bodossian. Ocean assure également quelques concerts de plus en plus rares, comme la première partie de Samson à la Mutualité de Paris, concert dont Georges Bodossian sera spectateur… Mais il n’y a plus de compositeurs au sein d’Océan. A la fin de l’année 1983, le groupe n’est plus. Une nouvelle génération de hard-rock français remplace les pionniers : Warning, puis Vulcain, Sortilège, Satan Jokers, ADX…

Le drame et le retour

Georges et Robert Belmonte se retrouveront rapidement, publiant notamment le simple commun Juste Au Bout Du Désert/Flash De Nuit en 1986. Georges deviendra un musicien et compositeur chevronné pour de multiples productions : documentaires, films… Il continue à travailler avec Robert. Les deux hommes captent de nombreuses chansons inédites. Ce travail créatif permet à Belmonte de ne pas sombrer, affrontant de nombreux problèmes personnels.

Au début des années 2000, reformer Ocean fait son chemin. Georges Bodossian et Robert Belmonte collaborent à nouveau pour un album de reprises de Trust, avec une version de Ton Dernier Acte, un hommage à Bon Scott, chanteur d’AC/DC, groupe dont la première partie sur les ultimes dates de 1980 en France fut… Ocean. La reprise est une réussite, Robert Belmonte semble en excellente forme vocale. La reformation d’Ocean semble imminente. Alain Gouillard est de la partie. Malheureusement, le destin va frapper : en mars 2004, Robert Belmonte disparaît brutalement. Son départ semble éteindre toute possibilité de revoir Ocean sur scène.

Georges Bodossian réédite d’abord en 2010 sous la forme d’un coffret les quatre albums du groupe, accompagné de nombreux inédits, notamment live : « Story, Live & More : The Definitive Collection ». Georges redonne notamment vie au mythique premier album, dont les seules sources sont désormais de précieux pressages originaux après la destruction des masters dans l’incendie du studio historique. La même année, un remplaçant au précieux Robert Belmonte est trouvé. Il s’appelle Stef Reb. Vocalement, il se démarque quelque peu de son prédécesseur, et ce afin d’éviter le syndrome du successeur-sosie vocal.

La reformation d’Ocean se concrétise en 2016 avec l’album « C’est La Fin », qui par son titre ironique, marque le nouveau départ du groupe. Stef Reb est entouré des musiciens historiques : Georges Bodossian, Noël Alberola, et Alain Gouillard. Le nouveau disque est une réussite : mordant, mâture, teinté de mélancolie aussi. L’exercice était périlleux. Rares sont les groupes capables de faire renaître la magie des années de jeunesse. Décapité de son chanteur originel, comme AC/DC en 1980, on ne donnait pas cher de la peau d’Ocean. « C’est La Fin » a réussi à faire revivre la rage qui animait l’Ocean original, et à la transposer dans le nouveau siècle. « C’est La Fin » n’est clairement pas un disque de retraités du rock. Il a la maturité sans avoir abandonné le mordant. Stef Reb révèle ses capacités vocales au fil du disque, et les chansons s’imposent peu à peu comme des classiques : La Haine, Désillusions, Instinct Animal….

Le disque, distribué par Axe Killer, label spécialisé dans le hard-rock français, assure des ventes très encourageantes, preuve qu’Ocean n’est pas oublié. Le groupe, qui se manage seul, peine pourtant à trouver des concerts hors de Paris comme de très nombreuses formations rock aujourd’hui. Océan n’a pas d’apriori. Il joue pourtant régulièrement, et partout où on veut de lui : Théâtre Traversière, Dame de Canton, le Bus Palladium, Montereau Confluences, Paris Metal France Festival, Mennecy Metal Park, Le Divan Du Monde …

Ebranlé par la crise Covid, Georges Bodossian décide de relancer fermement la machine en 2021 : nouvel album en projet, et surtout une série de dates en 2021 et 2022 qui va s’étoffer dans les semaines à venir. Ocean va ainsi repartir comme au bon vieux temps à la conquête de ce pays qui sut vibrer au son de ses riffs, ravivant le souvenir d’un groupe essentiel de l’histoire du rock français.

Ocean en tournée prochainement

5/11/2021 : Dame de Canton, Paris
28/04/2022 : Hard Rock Café, Lyon
29/04/2022 : Le Cherrydon, Marseille
20/05/2022 : Théâtre Traversière, Paris
21/08/2022 : Golden Age Rock Festival, Liège

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