Je voudrais répondre aujourd’hui à la gerbe de flammes que nous a gracieusement envoyé Mr Flon, traitant cette semaine de la énième mort du rock. En voilà une question qui mérite d’être posée maintenant. Parce que depuis le début des années 2010, décennie qui commence à être bien entamée, rien de fondamentalement nouveau n’a été pondu dans notre style préféré. Que ceux qui me parlent de "Reflektor" d’Arcade Fire, l’album rock le plus pédant que l’on ait jamais imaginé, aillent tous cramer en enfer.

D’un côté, je suis on ne peut plus d’accord avec lui : on a cru être passés de sexe drogue et rock and roll, au Xanax et au Viagra. Néanmoins est-ce suffisant pour nous faire une cover papier de Losing my Religion ? Pas ça ! s’il vous plaît, non !

Comme je dois être sensiblement de la même génération que notre généreux auteur, je voudrais vous ramener en 1997. J’avais 14 ans, la vague brit pop avait reflué, et le rock était tellement mort que l’on en parlait même plus. Et pourtant, je me revois sautillant sur le boulevard avec les deux premiers albums de Queen en main. Albums que l’on peut enfin écouter en live depuis la parution du “Live at the Rainbow ‘74”, sorti ce mois-ci. Ça c’était puissant, cela vous faisait partir dans un autre monde, et personne n’avait depuis fait la même chose, ni même ne semblait s’en être inspiré.

Heureusement, plus tard, Muse a montré que le filon était juteux. Aussi, même si je sais que les journalistes doivent tenir des rubriques nécrologiques d’avance, je déconseillerais à Mr Flon d’enterrer le rock trop prématurément.

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Trop bas à La Cluse-et-Mijoux ?

Niveau baise et drogue, le rock a toujours plus fait baiser les artistes que le public, à moins paraît-il, que vous habitiez en Angleterre. Et encore, nous savons très bien que ceux qui niquent grâce au rock sont ceux qui auraient niqué sur n’importe quelle autre musique qui bouge. Il y avait des demoiselles qui se faisaient baiser contre les murs des bals du dimanche après-midi, après la Libération. Visiblement, on n’avait pas attendu l’été 67… ce fameux Summer of Love dont parle Mr Flon, et dont nous attendrions, nous fans de rock, le messianique retour.

C’est surtout à ceux qui aiment cette musique que revient l’apanage de la drogue, car cela permet de rentrer dans la transe des chansons plus facilement et plus intensément. Vous avez tous fait l’expérience que ce genre de soirée entre potes attire autant la gent féminine que de rejouer la Bataille des Cinq Armées avec des bataillons en plomb.

Bien sûr, il y a dans le rock la promesse du moment de grâce où tout s’enchaîne, ivresse et sexe. Mais pour nous qui avons grandi avec cette musique, il n’y a pas eu de déclencheur. Tout le monde a eu son petit Summer of Love à un moment ou à un autre, mais perso. Si vraiment vous attendez le retour du Royaume Hippie des Cieux, si vous croyez encore que l’amour universel ou le LSD vont changer le monde pour toujours, vous êtes trop perché pour que l’on puisse jamais vous rattraper. Dans ce cas, restez là-haut, on vous envie.

Tous les fleuves vont à la mer, et elle ne se remplit pas, bordel !

27254709_pLe rock ferait toujours la même chose. C’est sûr que le rock indé, au bout de quinze ans, accuse le coup. Que la plupart des bons groupes tourne déjà depuis un bail. Autant je ne suis pas fan de rock américain, de ce rock pour le rock qui fait semblant de se renouveler pour mieux produire de la soupe à la chaîne, autant cela ne me déplaît pas que des artistes explorent quelques fois le rock sérieusement.

Bien sûr, le rock c’est la fête et la débauche, mais cela n’empêche pas que cela veuille parfois dire quelque chose, et que l’on n’ait pas envie d’avoir des plaisirs subtils. Il n’y a pas que le rock qui soit vieux, la critique l’est aussi devenue. Pour faire jeune, nous répudions notre amour passé, parce que nous sommes drogués à la nouveauté et que nous sommes incapables d’admettre la profondeur au présent.

Terry Pratchett, l’un des plus grands auteurs de fantasy vivants, a écrit un roman qui s’appelle Accros du Rock. Dans la scène d’intro, le héros, qui va devenir une star du rock, passe un test pour devenir barde gaélique. Une fois qu’il l’a réussi, un vieillard lui remet son titre et lui dit cette phrase : « dans soixante ans, tu comprendras la musique ». Les critiques de rock me font souvent l’effet de ces vieillards. Ils voudraient, si le rock n’est pas fidèle à sa légende, et comment pourrait-il l’être, qu’il fasse vendre du papier, qu’il touche tout le monde. Mais si le rock s’abaissait à la vulgarité du hip-hop, il ne serait plus lui-même. Or il n’y a que la vulgarité qui touche les masses désormais ; pas besoin de faire de la surenchère.

Car rien que dans l’année écoulée sont sortis des albums pour lesquels nous aurions fait des pieds et des mains, dans ces 90’ aujourd’hui si injustement vantées. Dans les années 90, on écoutait du Ace of Base et du Corona ! Et on aimait, parce que tout le reste était tombé en ruines. Or le dernier Franz (Right Thoughts, Right Words, Right Actions) et le dernier Black Keys (Turn Blue), sont de pures merveilles. Rien de nouveau sous le soleil, certes, mais c’est facile à dire sous le soleil.

Ouais, mais le rock tu vois, c’était Led Zep…

Non mais ho ! Vous allez arrêter ! Bon, c’est sûr, les groupes de rock d’aujourd’hui peinent à remplir la scène. Mais qu’est-ce que ça peut bien vouloir dire ? Hum hum… Chaque fois que je vais à un concert de rock, je vois la même chose. Déjà, fini les bédos et les garros, t’es en mode bobo-innocuité totale. Pas vraiment d’espoir de venir avec ta tise et de t’envoyer un petit bourbon par-ci par-là. T’es fouillé au corps mec, dès l’entrée, prétendument au cas où t’aurais envie de poignarder quelqu’un.

Après avoir fait 20 minutes de queue au bar, tu pourras commencer à t’envoyer une ou deux binouzes. Quel que puisse être ton score, tu auras irrémédiablement envie d’évacuer de ton métabolisme la pisse de vache insipide qu’ils t’auront servi – au pire moment bien sûr. L’haleine que procure la mauvaise bière te dissuadera bientôt d’inviter une go dans ce genre de manifestation, et tu préféreras venir avec tes potes ou seul, enfin chargé comme une mule.

Si tu aimes le groupe et que tu es fan, c’est dans les premiers rangs que cela se passe. Là où tu pourras sauter et chanter tout ton soûl, bref, vivre un moment de rock and roll, un vrai. Et pour y être, il faut être arrivé deux heures en avance, sinon on ne te permettra pas de bouger.

Il y a une dizaine d’années, j’étais allé avec ma tante à un concert d’Eddy Mitchell. En rappel, il nous avait sorti un putain de rockabilly qui défonçait. Toute la salle était en train de danser, en transe, et nous avec. Alors que lorsque tu vas voir n’importe quel groupe de rock actuel, il y a une hostilité latente dans la salle. Tout le monde est serré pour voir le groupe de près. Dans la fosse, quand tu chantes, on te regarde de traviole ; quand tu danses, t’es qu’un gros relou qui fait chier.

C’est devant ce public qui forme un mur de béton, partagé entre les critiques pré-grabataires et les béotiens qui ne connaissent que très lointainement l’artiste qu’ils sont venus voir, que les jeunes talents se présentent. Il faut avoir du courage et une bonne dose de culot pour prétendre être les meilleurs du monde, ou menacer de tout casser comme Oasis, ou faire des happenings interdits comme Franz Ferdinand. Devant un public qui n’est pas là pour rigoler, comment voulez-vous que les jeunes se lâchent ?

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La misère des groupes actuels

Ah oui, les groupes de rock ne vous font plus bander ? Ce sont des choses qui arrivent, malheureux. Vous savez ce qu’on dit dans ces moments-là : plus vous y penserez, moins ça repartira…

C’est simple, aujourd’hui, dans les amateurs de rock, il y a les claptoniens et les non-claptoniens.

Eric Clapton, appelé God en son temps pour sa virtuosité guitaristique, a sorti en 1992 un album nommé “Unplugged”, inclus dans une série d’émissions pour MTV. Cet album a signé un retour du blues, et même du plus ancien. On y a redécouvert Robert Johnson, le bluesman qui aurait vendu son âme au diable, et certainement le plus virtuose de tous. Le mythe était là sous nos yeux. Et même Clapton, affecté par la récente mort de son fils, et qui venait d’une famille pauvre, en était la preuve vivante. Le rocker n’était jamais qu’un bluesman qui aurait connu la vraie Gloire, celle qui résonne dans le temps et l’espace.

Mais pour cela, il faut être un peu possédé par le diable, et un peu conscient qu’il y aura des mauvais moments. Vous serez retourné par la vie, et même un peu plus. Peut-être comme Skip James, devenu pasteur, vous serez invité dans un petit festival, trente ans après avoir sorti votre œuvre majeure. Peut-être comme Sixto Rodriguez, vous serez devenu trop usé et alcoolique pour encore donner pleinement satisfaction à votre public, quand vous aurez enfin été reconnu.

Et puis il y a les non-claptoniens, pour qui le blues, ce n’est jamais que des vieillards qui se dandinent dans des rocking-chairs la guitare à la main. Eux pensent que le rock ce n’est jamais que la fête, et la nouveauté, et ainsi de suite. Mais vous n’avez pas compris encore ? C’est la modernité qui est morte. Ce monde prend fin. Les bourges dansent sur du rock à leurs rallyes. Chacun rentre chez soi, et pour ceux qui veulent tracer, qu’ils s’arment de courage, la route sera longue.

4 commentaires

  1. Sa c’est envoyé ! bien plus intéressant et bien mieux écrit que la prose de Mr Flon ! étonnant quand même de sautiller avec des Albums de Queen en 1997 ? ” C’est la modernité qui est morte. Ce monde prend fin. Les bourges dansent sur du rock à leurs rallyes. Chacun rentre chez soi, et pour ceux qui veulent tracer, qu’ils s’arment de courage, la route sera longue.” – J’adore et je serais donc Claptonien !

  2. Ya un nouveau ton dans les articles plus “mainstream” chez Gonzai…C’est plus évident. Sinon la mort du rock, de la philosophie ou du bon pain de campagne je m’en bats un peu les steacks mais c’est toujours sympa les débats, la passion.

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