(C) Anthony Ghnassia

Musique live et cinéma font souvent mauvais ménage, les bons exemples se comptent sur les doigts de la main de Django Reinhardt; le Live à Pompeii de Pink Floyd étant dans le genre le mètre étalon ayant inspiré des dizaines de copies ratées sur quatre décennies. C’est pourquoi l’annonce de la sortie du space opera de Justice avait sur le papier toutes les raisons d’exciter les fans – en vrac – des Daft Punk, de Kubrick et du duo Xavier/Gaspard. Hélas, après visionnage, Iris fait surtout très mal aux yeux.

La scène se passe avant l’été, à Paris. Toute la presse musicale – et un peu plus que ça puisque l’auditorium de La Villette est plein à craquer, preuve qu’il n’y a aussi là des gens gagnant vraiment leur vie – est réunie pour une avant-première excitante. Après presque 20 ans de règne sans partage sur la musique électronique française – on aurait presque envie décrire mondiale – le duo Justice dévoile aux prescripteurs ce qui est annoncé comme son premier long-métrage. On ne parle pas ici d’un film avec Guillaume Canet dans le rôle du videur et Kad Merad dans celui de Pedro Winter pour une production TF1, mais de soixante minutes annoncées comme lunaires, et où le couple quadra filmé par André Chémétoff parviendrait à réunir toutes ses marottes ; Blade Runner, 2001 l’Odyssée de l’espace et le Live à Pompeei évoquée plus haut, dans un live ininterrompu, sans public, à grands renforts d’effets spéciaux. Le teasing est alléchant, le public a soif.

Résultat de recherche d'images pour "justice iris affiche"Dans la salle, la foule se presse pour Iris. On aperçoit tous les vieux briscards, Etienne de Crecy, Valli sont là ; Pedro Winter aussi, qui met l’ambiance avant le décollage. Mais dès l’allumage, on sent bien que quelque chose déconne sur cette fusée.
Difficile d’attaquer frontalement l’initiative ; Justice semble foncièrement sincère dans sa volonté de repousser les limites du film musical, jusqu’ici engoncé dans une sorte de fainéantise à la Gérard Pullucino, à qui l’on doit les pires heures de Taratata – le pire étant évidemment quand Nagui, après l’amour, continue de parler aux baisés. Soucieux de ne pas trop en dire en amont, pour éviter de décevoir, Gaspard et Xavier n’ont rien laissé filtrer de leur projet secret, à peine quelques images sur Youtube, et peu de mots sur le sujets. C’est vrai que – et vous en savez quelque chose, vous qui lisez Gonzaï toutes les semaines – il n’y a rien de pire que de parler de cette belle chose qu’on aime entendre : la musique.

On évitera ici de vous faire le tracklisting des 60 minutes d’Iris, mais on dira quand même que le spectateur en prend plein la gueule. Sans temps de pause ou presque, grâce à une réalisation de blockbuster, le duo filmé à nu et sans mots enchaine et transitionne tous ses morceaux phares jusqu’au dernier et excellent « Woman », qui a lui même donné naissance à « Woman Worldwide », ré-création du dernier album en studio en configuration live. Iris, de ce point de vue, est la dernière mutation Pokémon de « Woman », espèce de « Woman across the universe » où Justice tente maladroitement d’évacuer l’idée même d’une présence humaine dans la salle pour se téléporter dans un espace fait de lumières à 10 000 watts posées de façon géométriquement nazi sur tous les plans. Une fois passée la première impression du « c’est joli », la lassitude s’installe. Techniquement, c’est impressionnant mais pour le reste, sur le fond (après tout, qui s’en soucie ?) c’est à la lisière du désert. Une gigantesque partie de Tetris avec uniquement des carrés.

La mise en scène spatiale oublie qu’au début de tout vertige, il y a toujours un humain en déséquilibre.

Dans la salle, les gens applaudissent sur tel effet de lumière, telle scénographie, tel clin d’œil du groupe « toi-même-tu-sais » que tous pensent être les seuls à avoir saisi. C’est mignon, ce cirque Pinder cinématographique, mais deux musiciens muets, aussi électroniques soient-ils, ne suffisent pas à remplir un cadre. En de très rares occasions, le visage des deux Justice se dessine en plans serrés. C’est bien dommage tant la mise en scène spatiale oublie qu’au début de tout vertige, il y a toujours un humain en déséquilibre. Sur mon iPhone, je prends des notes et tape cette phrase pour oublier que nous en sommes au quatrième morceau de ce film et que déjà l’envie de sortir – pardon, revenir sur terre – se fait pressante. Coincé par le personnel placé aux portes de sortie, je reste. Au bord de la crise de claustrophobie, comme si j’étais coincé dans les toilettes du module de secours d’Apollo 11.

Résultat de recherche d'images pour "justice iris film"Quelle drôle d’expérience que de vivre cette expérience le cul rivé sur un fauteuil. Nous en sommes maintenant au sixième morceau filmant le groupe sous toutes ses coutures dans un huis-clos lumineux donnant l’impression d’être au stand LED d’IKEA. Franchement, Iris peut bien être le live cinématographique le plus spectaculairement filmé de l’histoire, il n’empêche qu’on ne va pas tous les jours au Louvre pour voir la Joconde. Sans temps mort, comme figé dans un cosmos indéfini (rien n’indique où on est), le film respecte au moins un principe physique bien connu des salariés de la NASA : filer à toute allure dans l’espace vide équivaut, visuellement, à faire du surplace.

On s’attendait à un cinéma de l’ultra détail, façon microcosme version poil de cul visibles à l’oeil nu sur les synthés modulaires de Gaspard et Xavier, c’est tout l’inverse : des cosmogonies digitales avec la croix de Justice en trame de fond (tout le monde a applaudi sur cette séquence, j’étais loin de penser qu’un catholique pratiquant se cachait à l’intérieur des corps de clubbers) qui vient nous rappeler que le BPM est ici la seule religion tolérée. Le pire ego trip LCD de l’histoire ? Peut-être pas. Un miracle anecdotique ? Certainement. Arrivé péniblement au bout de ce voyage, et après avoir répondu à l’ensemble de mes notifications et emails pour faire passer le temps plus vite, je trouve finalement ce qui devait être le titre de ce papier : « A trop chercher la perfection iris, lui, se met le doigt dans l’œil ».

Iris de et avec Justice, en salles le 29 aout.

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