Dans la cinéphile comme dans la vie, il y a des rencontres. Avec un metteur en scène, un courant, une époque, voire un acteur. Les possibilités sont quasi infinies, parfois heureuses, parfois moins. C’est le cas, comme on s’en doute après lecture du titre de cet article, avec Jared Leto incarnant Paolo Gucci.

A ce titre, la vie du cinéphile comme d’un réalisateur subit des hauts et des bas. Ridley Scott personnifie à lui seul ces montagnes russes, cinéaste déliquescent vivant sur sa gloire passée tel un chanteur ringard d’Âge tendre. Du haut de ses 84 ans, il a sorti 2 films courant 2021 : Le Dernier Duel le 13 octobre et House of Gucci le 24 novembre. Le premier est une relecture mollassonne de Rashōmon au XIVème siècle français, sauvée par un affrontement final intense. Le deuxième est d’ores et déjà l’un des pires films de la décennie. Le premier est un succès critique et un échec commercial. Le deuxième est un échec critique et un succès commercial. Depuis trente ans, l’oeil de Scott sur les mythes a toujours été cynique et prétentieux mais son sursaut formel du Dernier Duel laissait entrevoir un réveil. Ses fans désespérés n’en pouvaient plus, eux qui militent jusqu’à l’absurde pour la réhabilitation de purges telles que Cartel ou Hannibal sur l’autel du nihilisme décomplexé. L’envie de légitimer la moindre paresse narrative ou visuel. Le besoin maladif d’imposer une crédibilité discutable. En témoigne le rythme de production effréné de l’auteur d’Alien qui enchaine les tournages en bon vendeur de burgers fades. Mais même si House of Gucci reproduit sa recette sans âme, le film nous offre un cadeau. Ou plutôt une rencontre comme annoncée en amont : Jared Leto dans le rôle de Paolo Gucci.


Never go full retard


House of Gucci
raconte le meurtre de l’homme d’affaire Maurizio Gucci (Adam Driver) par sa propre femme, Patrizia Reggiani (Lady Gaga). Une descente aux enfers qui avait tout de la grande fresque tragique, sorte de drame shakespearien sous le soleil de Milan. En fin de chaine, on se retrouve plutôt avec l’équivalent Wich, épisode soporifique de Santa Barbara dans son dernier acte, dévitalisé de tout enjeux émotionnel. La médiocrité aurait pu s’arrêter là. L’ennui aurait calmé la colère et nous serions retournés à nos activités normales. Sauf que la nullité d’House of Gucci touche au sublime à travers son casting. Paolo Gucci est le fils d’Aldo Gucci, co-dirigeant fondateur de la marque. Le film le décrit en has-been pathétique, bête et sans talent. Sur les conseils de Patrizia, il tente de monter une collection Gucci mais lorsqu’Aldo l’apprend, il le vire de la firme sans état d’âme.
House of Gucci peint alors avec humour la manière dont Paolo va enterrer petit à petit son père : dénonciation de son évasion fiscale, incarcération d’Aldo et vente de ses actions faisant de son cousin, Maurizio, l’actionnaire majoritaire de la compagnie. 
Pour illustrer le niveau d’investissement de Jared Leto envers Paolo, voici un extrait issu de sa promo chez i-D :

« J’ai tout fait. Au milieu du tournage, je sniffais des lignes de sauce arrabbiata. J’ai vraiment plongé dans ce personnage. Si on faisait une biopsie de ma peau, on y découvrirait du parmesan ! C’est ma lettre d’amour à l’Italie. »

Devient-on espagnol après avoir goûté une paella ? Peut-on jouer un Malien en mangeant du mafé pendant deux semaines ? Personne ne saura s’il était sérieux ou s’il plaisantait. Après tout, les anecdotes de ses lentilles d’aveugle sur Blade Runner 2049 ou ses cadeaux bizarres sur Suicide Squad sont de notoriété publique. Toujours est-il que cette mentalité bien américaine représente les pires travers de la Méthode. En cela, Leto en devient son plus mauvais représentant, incarnation faite chair du Kirk Lazarus de Tropic Thunder. Se contrefichant de la réalité historique, Leto et Scott ont créé la version la plus beauf de Paolo Gucci. Grotesque dans ses traits : prothèses, fausse calvitie, fat suit et costumes démodés. Risible dans son attitude : naïf, excentrique et bardé d’un accent italien saveur Pizza Hut. La grossièreté n’a pas de limite, Leto se roulant dans la fange avec une joie communicative. Il brosse chaque nuance de sa personnalité avec la finesse d’un tractopelle. « Horrible. Horrible. Je me sens encore offensée », avoue sa fille à la sortie du long-métrage, désavouant du même souffle le portrait de son père. Et il ne faut pas chercher bien loin la source de sa colère. Quelques extraits d’interviews de Paolo circulent sur le net et le gap entre fiction et réalité est frappant. On devine une part fantasque dans sa voix mais ses cheveux sont parfaitement coiffés, sa posture et ses gestes dignes et sa corpulence loin d’être aussi marquée. Pourquoi ces choix grossiers sur le design et l’attitude ? D’où viennent-ils ? Seul Leto et son parmesan le savent. Plus intéressant : quels sont les effets de ce ratage artistique sur le spectateur ?

« Paolo, que j’ai rencontré à plusieurs occasions, était effectivement quelqu’un d’excentrique et faisait des trucs farfelus, mais son comportement en général n’était pas celui du personnage fou et mentalement dérangé représenté par le rôle de Jared Leto. » (Tom Ford)

« Était-ce une farce ou une histoire captivante sur la cupidité ? ». 
Cette citation, nous la devons à Tom Ford, tête de proue de la maison Gucci entre 1994 et 2004. Le couturier / réalisateur s’est fendu d’une critique assassine d’House of Gucci pour Air Mail, le comparant à un long sketch du Saturday Night Live. Il étrille en particulier le sur-jeu de Leto « enterré sous des prothèses latex. » Il ajoute : « Paolo, que j’ai rencontré à plusieurs occasions, était effectivement quelqu’un d’excentrique et faisait des trucs farfelus, mais son comportement en général n’était pas celui du personnage fou et mentalement dérangé représenté par le rôle de Jared Leto. » Notons qu’Al Pacino himself incarne Aldo Gucci, son père. En voyant le massacre de son interprétation, la nullité prend une nouvelle dimension. Voir un interprète de son calibre dans cet état témoigne non seulement de la mauvaise direction d’acteur de Ridley Scott mais aussi de la mauvaise énergie suintante de Leto. Chaque dialogue entre les deux ne marche pas. Tout sonne faux dans cette relation père-fils. Si la capacité de Leto à faire planter Pacino n’était pas déjà une preuve de sa bêtise solaire, une scène en montre le génie. 
Une discussion de salon a lieu entre Aldo, Maurizio, Patrizia, Paolo et quelques invités lors d’un déjeuner prestigieux. Ils fument des cigares et boivent du vin près d’une cheminée en tchatchant business. Un accrochage a lieu entre le père et le fils sous les yeux de l’assemblée. Dans cet échange, Leto s’agite beaucoup. Même la mise en scène en devient perturbée, passant de visage en visage pour sauver sa performance ratée. En quelques plans, le spectateur assiste à la destruction du personnage. Il y perd toute crédibilité. A elle seule, cette pitoyable contribution fait vaciller tout l’édifice cinématographique. Des partenaires de jeu aux dialogues en passant par la réalisation. Il pousse les murs du réel et de l’admissible. Le minable transcende à sa manière les règles établies de l’art.

Jared Leto says starring in House of Gucci had him "snorting lines of arrabbiata sauce" | GamesRadar+
Le faux Paolo Gucci
Jared Leto : l'acteur rêve tourner un prequel de House of Gucci avec Al Pacino | melty
Le vrai Paolo Gucci

Un train sans frein

Certaines performances peuvent élever une œuvre, même moyenne. Citons Christian Bale dans The Machinist ou Charlize Theron dans Monster, à titre d’exemples. Le minable peut aussi plomber de manière spectaculaire un projet avec toute la légitimité du monde. Pour preuve ici, vous pouvez mettre les meilleurs comédiens de la profession dans une pièce avec Jared Leto et l’équation donnera « zéro » à l’arrivée. C’est la désertion du talent. Le niveau est tellement bas que personne ne pourra plus le relever. Sa nullité est inarrêtable. Un train sans frein. Un accident de voiture dont les tonneaux de tôle froissée forment un ballet. 
Leto est trop nul pour être sauvé. Chacun de ses choix gestuels, vocaux et vestimentaires a été mauvais. Ce cumul de calamités en un seul être humain en fait un miracle de vide. Un cas d’école, un nouveau modèle de ridicule, une nouvelle borne dans l’infiniment mauvais. Lorsque le spectateur capte ce vertige, un mélange de gêne et d’excitation le prend sur son siège. Il retient son rire et ne comprend pas comment ses rushs ont pu être assemblés et validés par une équipe professionnelle. C’est dans cette remise en cause de la chaîne de production, de toutes les croyances établies sur le métier d’acteur et de son professionnalisme qu’a lieu le couronnement de Leto. A ce titre, il faut voir la scène où Paolo confronte Maurizio et Patricia après son éviction de Gucci. Son accent aux fraises et sa diction lorsqu’il prononce « It’s me Paolo » rappelle le « It’s me Mario » du célèbre plombier italien.

Une telle inconscience des règles du bon goût et de la raison rappelle les meilleurs moments de Tommy Wiseau dans The Room. D’habitude, des filtres empêchent le navrant d’atteindre un niveau si prestigieux. En une performance défigurée de Paolo Gucci, Jared Leto réussit donc un exploit. Une prouesse tenant la dragée haute au Nicolas Cage période Ghost Rider. Leto sera d’ailleurs bientôt à l’affiche de Möbius, un Marvel prévu en août prochain. Une nouvelle frontière dans le minable sera-t-elle franchie ? Hâte de le découvrir ! « J’ai souvent ri aux éclats, mais étais-je censé le faire ? » se demandait Tom Ford. La réponse : nous devons juste admirer cette merveille. Ce cadeau. Cette rencontre. Tout simplement.

1 commentaire

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

*
*

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.

partages