Question : peut-on décemment s’épancher sur un groupe formé en 1989 – c’est déjà un indice – lorsque le leader dudit groupe ressemble davantage à Kenny Powers qu’à Kurt Cobain ? Assurément non. Le quizz du mauvais goût ayant été dûment rempli, passons si vous le voulez bien au premier paragraphe consacré à ce nouvel album qui ressemble à une petite révolution. Parlant du globe terrestre, ça fait sens.

L’un des problèmes fondamentaux du drone – ça marche aussi avec le doom et toutes ces conneries expérimentales contemporaines type Godspeed You! Black Emperor – c’est le contre-sens esthétique ; ce fantasme d’une association coupe mulet/guitares saturées qui donne au plus valeureux des rockeurs un air de benêt héroïque tout droit sorti d’une version métal de Guitar Hero réalisée pour la jeunesse américaine, grasse et déculturée. À proprement parler et jusque-là, Earth ne faisait pas exception à la règle. J’imaginais la bande à Dylan Carlson comme l’une des pires épreuves sonores qu’avaient pu nous infliger les années 90, quelque chose qui n’aurait rien eu à envier au Lou Reed des années 2000 dans la sacro-sainte recherche de la pose chevaleresque, un pied posé sur l’ampli Marshall et l’autre sur la pédale d’effets. Image d’Épinal du son fretless, frisson.

Le seul bémol à toutes ces portes ouvertes et enfoncées sans rien connaître de la discographie d’Earth, c’est l’arrivée soudaine de ce deuxième volet intitulé « Angels of darkness, Demons of light II », à paraître en février. Faisant comme on dit « suite à un premier opus nommé Angels of darkness, Demons of light I », ce disque est bien justement l’œuvre du démon. Mais pas n’importe lequel. Rien à savoir avec le Belzebuth des stations service qu’on devine souvent tatoué sur l’avant-bras de la première junkie prête à se faire défoncer le capot par le premier sosie de Nikki Sixx qui sortirait des toilettes désaffectés. Non. Avec ce septième album en vingt ans de carrière, Earth marque une pause dans la course effrénée à la volumétrie, et les cinq chansons instrumentales sont un appel au calme qui contraste violemment avec tous les préjugés listés plus haut. Un simple coup d’œil à la splendide pochette, mélange de références à l’inquisition espagnole et au surréalisme morbide, suffit à comprendre que le groupe de Seattle a laissé coussins péteur et robes de bure dans la boîte à gants.

Ne pas se méprendre. « Angels of darkness, Demons of light II » n’est pas un album de chutes du premier essai, sorti en 2011. Si chute il y a, c’est dans les profondeurs. Album de vertige, parce qu’en rupture. Quelque chose comme du rock médiéval pratiqué dans la clairière par des vikings autant adeptes de stoner que de potions magique concoctées par Aleister Crowley. Les rythmes sont intensément lents – les douze minutes de The Rakehell, les violons crissant comme des juments brûlées en offrande – les treize minutes de Multiplicity of Doors –, et le tout échappe Dieu merci aux caciques du post-rock lénifiant joué dans 99% des cas par des empotés fringués chez Rica Lewis et autres marchands du temple en lambeaux. Si le premier volet de « Angels of darkness, Demons of light » faisait parfois penser à du Richard Pinhas tabassé sur la pierre d’Excalibur, le second pousse encore davantage le curseur ; Earth sonne ici comme une bande de troubadours toute droit sortie du moyen-âge et des contes anciens. C’est à la fois liturgique et morose, hypnotique et diablement folk, dans la grande tradition anglaise qui a vu Bert Jansch crever sans les sacrements. Sur The Corascene Dog, on note quelques ressemblances avec l’instrumentale épique et western déjà entrevue chez Nick Cave et Warren Ellis[1], plus loin c’est un remake de Sergio Leone tourné dans le parc de Yellowstone, entre séquoias centenaires et légendes indiennes. On arrête ici les comparatifs, car la messe est dite et les éléments naturels – Earth… wind and fire ? – sublimés sans chichis ni strapontins électrifiés.
« Angels of darkness, Demons of light II » sort en février, aucune vidéo promotionnelle ne semble être prévue pour draguer les badauds, et Earth continue d’arborer un look de bûcheron sur le déclin ; c’est là l’ultime preuve d’une rédemption miraculeuse, on peut ne ressembler à rien et pourtant, comme le bonheur, savoir se faire désirer sur le tard.

Earth // Angels of darkness, Demons of light II // Southern Lord (Differ-ant)
En concert à la Maroquinerie le 15 mars 2012

http://www.thronesanddominions.com/


[1] On pense surtout à la bande-son composée pour The Assassination of Jesse James by the Coward Robert Ford, 2007.

7 commentaires

  1. Préfère les contre sens esthétiques aux contre sens tout courts : Comme l’a dit l’ami ça fait sept ans qu’ils jouent « doux » , pour les bures tu dois confondre avec Sun O))) et puis ils ont trop la classe!!

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