L’écrivain Bertrand Delcour nous a officiellement fait faux bond la nuit du 7 au 8 avril 2014. Soit, plus de vingt-ans après sa mort auto-proclamée dans son très beau "Pourquoi nous sommes morts", écrit entre décembre 1991 et mars 1992, mais seulement paru en 95 chez Climats : « J’entrai enfin vivant dans ma mort. J’entrai dans mes plus belles années ».

Bertrand avait de la suite dans les idées : nous nous étions virtuellement brouillés en 2007, 2008 (?) quand sa mort avait été annoncée sur sa page via le préhistorique Myspace. Connaissant le facétieux Bertrand, souvent mi-fugue mi-raisin, je fis parvenir à lui ou à l’avatar qui aurait écrit sa nécro ma désapprobation dans les deux cas de figure : soit il était mort et, dans ma tristesse, absurdement, je me servais d’un réseau social comme tremplin post-mortem ; soit, il ne l’était pas et comme diraient les Smith que Delcour aimait bien (je crois ?) : «  That joke isn’t funny anymore ».

C’était l’intéressé lui-même qui avait buzzé sa disparition, semant un vent de panique chez ses proches. Une façon comme une autre de rompre son isolement. Ancien noctambule parisien- nombre dérives nocturnes avec Pacadis et la fine fleur du punk français, Bertrand s’était replié dans le Limousin.

Isolé Bertrand l’était, comme beaucoup de grands enfants torturés, façon Jean-Pierre Léaud, dont il raconte joliment leur rencontre-collision : « Lorsque je l’ai rencontré c’est à la terrasse du Cosmos un jour de mai 198*. J’avais d’abord envoyé un ami en éclaireur. Quand je suis venu à mon tour, il m’a dit de sa voix identique : « Oh ! mais, vous êtes toute une planète ». Silencieusement, je lui ai montré l’enseigne du bar. Il a d’abord beaucoup souri et puis, il a trouvé détestable d’avoir souri si simplement ; il a crié : « Allez-vous en ! je n’ai rien à vous déclarer, inspecteur ». Voilà : Bertrand était à lui seul toute une planète, tendance Saturne pas bien rangée.

Bertrand Delcour
Seul mais, loquace, passant sans crier gare de la logorrhée au mutisme, de la malice à la plus grande morgue, de la cordialité au parfait mépris, sa thymie était branchée sur le cyclo anglais. Ses humeurs, un Turner qui aurait mal tourné.
Bertrand, c’était Huysmans rencontre Fear and Loathing in Las vegas. Me revient en mémoire un coup de fil paniqué – au siècle dernier, celui des téléphones fixes : Bertrand était sous l’emprise d’une drogue X, un speed qui aurait du l’animer mais, faisait sournoisement remonter à la surface la peur panique de la Normalité dans laquelle il était plongé dans une « hostile » librairie du Sud parisien, à un rendez-vous Polar du 13eme, à l’époque de Blocus Solus. Je vins à sa rescousse et le voir plus proche de la chouette en décompression que du lapin Duracel sous l’effet Dinatel, effrayé par la chaleureuse bienveillance de ses lecteurs, était à la fois terriblement cocasse et humain. Trop humain. Il était féru de Nietzsche aussi.

Blocus Solus lui valut pas mal d’ennuis qui le faisait osciller entre émerveillement nerveux et parano raisonnée. Voilà ce qu’il en dit dans une belle interview avec Patrick Williams (Technikart, 1997) :

581597505470« J’avais l’idée de faire un polar. Quand Debord s’est suicidé, un ami halluciné me dit qu’il avait été assassiné. J’ai trouvé ça amusant comme thème. J’étais un inconditionnel de Debord et des situationnistes. J’ai écrit Blocus Solus en deux mois. Entretemps, j’ai fait Le Poulpe. Vite écrit, vite lu. C’est de la bande dessinée littéraire. Quand Blocus Solus est sorti en 1996, le cauchemar a commencé. Les ayants droit de Debord étaient indignés. J’étais stupéfait. Ils ont exigé des excuses, Gallimard a refusé, ils ont claqué la porte. J’ai pris goût au polar, ça permet d’exprimer une critique sociale, qui touche plus de gens. C’est très jouissif. On utilise la violence, il y a des meurtres. On se fait une petite catharsis personnelle. Le problème, c’est que dans le milieu des polardeux, il y a des luttes internes redoutables. Ça me fatigue. Je voudrais pouvoir envoyer mon manuscrit, le publier, voilà. Pas me faire casser la gueule, recevoir des lettres d’insulte. »

Delcour aimait engendrer des rixes, des règlements de compte, puis les escamoter comme un mauvais acide. Se battre pour des idées. Physiquement. Mieux ! Allumer la mèche, s’enfuir à temps. Comme au concert tendu de Laibach à l’Espace Ornano début 90s, chaleur mortifère d’une salle dont la ventilation avait lâché, ambiance asphyxiante et batailles de badges entre extrémistes de tous bords ; Laibach entretenait voluptueusement l’ambiguïté politique. Bertrand était très fier d’arborer à sa veste un badge schizophrène, susceptible de faire flipper aussi bien les post-punks anars que les néo-fachos… C’était l’ère archaïque où l’on pouvait se castagner au nom d’un badge, d’une coupe de cheveux, de l’appartenance ou non à une même tribu. Delcour adorait déjouer le lexique de la grammaire punk, il connaissait ses Johnny, Lydon et Thunders par cœur.

Fbertranddelcourlashback. Né en 1961, Delcour publie à 27 ans « Mezcal terminal qui devient un de ces livres-cultes, fédérant provisoirement les rockers qui se méfient des livres et les littéraires qui se défient du rock.
Proche de F-J Ossang et de son groupe MKB, friand de Parvulesco, drogué façon solitaire Burroughsienne, il publie alors à l’automne 1991, un texte magnifique, ultra-bien documenté sur son pendant américain dans la revue canadienne Psychotropes. Ecrit de l’intérieur et aussi grâce à des lectures très fouillées- car Delcour restera un érudit éclairé, avec une faculté phénoménale à absorber des idées et l’éclectisme gourmet de l’autodidacte brillant qu’il était. En voici, un extrait : «  Pour Burroughs, les opiacés deviendront l’antidote, l’antimatière, l’ascèse synthétique qui donne silence et offre à pénétrer du dedans les mécanismes de la mort. La drogue sera utilisée comme « sérum de vérité dans la mort », vécue tel un lent protocole de vaccination contre la mort ».

Puis, 1994, parution de En pure perte, dédié à Hubert Selby «en hommage radical » et préfacé par Jean-Bernard Pouy qui écrit alors « Je tiens Bertrand Delcour pour un honneur possible de la littérature d’aujourd’hui ». Roman noir et brut, Delcour y pourfend joyeusement une certaine branchitude : « En fait, je découvre un milieu dont j’ignorais tout, et dans lequel Minois passait le plus clair de son temps :  le milieu des Aârtistes branchés de Belleville et de Ménilmontant. Une brassée de mythomanes taillés dans le même panonceau de chiottes, qui vivaient leur grande équipée terrestre, leur cul-de-plomb sur le trottoir du coin, ou en terrasse de quelques bars fétiches, toujours en comité, l’air finaud, la fruste cosmique, l’allure soigneusement travaillée, tour à tour, pas grand-chose et presque rien »

Voilà ce que dit Bertrand sur ses écrits suivants :

« J’ai sorti en 1988 un premier roman chez Climats, Mezcal Terminal. Il y a eu un petit phénomène culte. J’ai eu ensuite des problèmes de toxicomanie. Il y a quatre ans, j’ai recommencé à écrire. En pure perte était très violent, sexuel. Clo, un petit éditeur du Gard l’a publié. J’ai eu le prix Rock attitude. Puis, j’ai publié Pourquoi nous sommes morts, une sorte de journal intime, assez inclassable. Bon, ça s’est vendu à six cents exemplaires malgré quelques très bons articles. »

Il apprécia beaucoup la façon dont Williams et Jacques Braunstein écrivirent sur ses livres puisqu’il voulut proposer à Technikart une série sur les écrivains oubliés- tiens ! tiens : Hyvernaud, Augiéras… Las ! sa requête ne trouva pas d’écho, les deux journalistes pré-cités ayant quitté le bateau.

Delcour, c’est aussi la plume douée qui se cache derrière le récit anonyme, paru chez Allia, en 1997, Les rêveries du toxicomane solitaire : « J’ai médité sur l’attitude de cette fée paradoxale qui me donnait tout et ne me demandait rien. Le bien-être est un principe inédit en ce monde. Si les hommes sont encore en enfance, c’est une enfance souffreteuse et je récuse sa débilité… J’ai voulu connaitre le pris de la liberté, j’ai voulu connaître le prix d’un instant. Mon royaume a été de ce monde. L’héroïne me fit le plus pauvre et le plus riche »

A l’heure du crowfunding, cotisons pour une réédition de ce qui, à mon sens, constitue le plus bel écrit de Sir Delcour : Pourquoi nous sommes morts et autres textes épuisés ou trop rares. A-t-on vraiment le choix, face à quelqu’un qui concluait sublimement : « Maintenant, je suis dans ma tombe d’un cimetière de village. Maintenant, je suis mort, je suis là, immobile et j’avance, immobile, j’avance vers vous qui commencez déjà à m’oublier. Mais, je suis déjà si près de vous que je pourrais vous toucher ».

L’annonce du décès de Delcour, né Aucher (un nom qu’il avait renié, ses parents étant bouchers), était parue sur le site coquettement nommé dansnoscoeurs.fr. Ironie kitsch relevée par son ami écrivain Jean-Luc Bitton; c’est le genre de détail auquel l’intéressé aurait certainement goûté.

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