Histoire d’apprécier à sa juste valeur l’œuvre de quarante ans de baroudage à travers le monde, la Galerie VU’ consacre à l’artiste photographe/reporter Alain Bizos une exposition en deux temps. Trouvant son origine dans les avant-gardes parisiennes et new-yorkaises des années 60, chaque clic-clac de « Biz-Biz » dénote une prise de position périlleuse. Quitte parfois à y jouer sa peau.

Sans verser dans la philosophie de comptoir, la question de la transgression dans l’art est une sorte de terrain miné dont beaucoup jaspinent mais que peu arpentent. Alain Bizos fait non seulement partie de ceux qui s’aventurent sur ces chemins hostiles, mais en plus toujours avec une longueur d’avance.

alain bizosEn 1968, c’est par un heureux hasard qu’il rencontre le sculpteur Arman. Devenant le père qu’il n’a jamais eu, l’artiste le prend sous son aile et tous deux s’envolent pour New-York. Le tout juste majeur et vacciné Bizos côtoie alors Warhol et toute la folle bande de la Factory. C’est dans ce cadre – le plus fécond artistiquement du monde à ce moment là – qu’Alain Bizos réalise Vols qualifiés, une série de vols d’objets ordinaires de grands magasins, photographiés ou filmés. Chaque pièce porte la mention « toute personne détentrice de cette œuvre est considéré comme receleur aux yeux de la loi. » Une manière de questionner la notion d’art et surtout d’impliquer le spectateur dans son acte délictueux.

Après avoir participé à la création de Libération en 1973, il collabore – dans cette même volonté d’activisme – avec les graphistes légèrement braque de Bazooka en fondant le magazine éphémère, Un regard moderne, en 1977. Grâce à ces trublions, Bizos peut se targuer d’avoir un casier judiciaire plus rempli que n’importe quels gangsters de haut vol.

Il va d’ailleurs même jusqu’à fréquenter l’ennemi public n°1 en personne : Jacques Mesrine. A la mort du plus célèbre gangster français en 1979, les photos intimistes prises par Bizos valent évidemment leur pesant de cacahuètes et propulse sa carrière de photographe. Cette même année, il rejoint à la demande de Jean-François Bizot – qu’il aime considérer comme son cousin – l’équipe d’Actuel. Jamais rassasié, il part dans des zones de conflit – en Iran ou en Erythrée – et prend encore d’avantage de risques avec comme objectif  cette fois-ci d’exposer sa vision du monde.

Et même si la naissance de son marmot l’a fait rentrer au bercail, Alain Bizos continue depuis de questionner des problématiques qui agitent notre société qui, selon lui, tourne de moins en moins rond.

Comment avez-vous rencontré Arman ?

J’étais aux Beaux Arts de Paris en 1968 et il se trouve que j’ai appris à travailler le plexiglas (une des spécificités d’Arman – ndr). N’ayant pas de papa ni de maman, je faisais plein de petits boulots pour gagner ma vie dont bosser pour des galeries.
Arman travaillait pour Renaud qui, à l’époque, comme Ford ou Stuyvesant, créait des fondations d’art et faisait des commandes à des artistes. Arman avait besoin d’un assistant, il a demandé à la galerie où je bossais si il y’ avait pas quelqu’un qui travaillait le plexiglas et qui était branché art contemporain. On m’a présenté à lui, le courant est passé et j’ai bossé pendant six mois avec lui. A la fin de l’été, il m’a demandé si je voulais retourner aux Beaux Arts ou venir avec lui à New-York. Évidemment je n’ai pas hésité.

Oui, ne pas y aller aurait été une folie. Vous aviez l’impression que c’est là-bas que les « choses » se passaient ?

Alain_Bizos_Galerie_VU_Ref4_2(1)L’après 68 en France, c’était terrifiant. Giscard qui arrive, qui veut casser tout ce qu’il y a d’un peu gaucho. C’était vraiment la vieille France un peu ramollie qui reprenait le pouvoir. Même aux Beaux Arts, c’était terrifiant. Dès que je faisais des trucs un peu trop « contemporains », je me faisais engueuler. Je continuais à y aller juste pour le resto U.
Je n’apprenais plus rien et Arman, lui, me racontait ce qui se passait à New-York. En 69, Taxi Driver n’était pas encore sorti, la vision qu’avaient alors les français des Etats-Unis c’est les westerns, John Wayne, King-Kong et les taxis jaunes. On n’avait pas la vision de l’Amérique contemporaine. Et c’était véritablement la folie, l’argent n’avait pas encore fait ses malheurs. La municipalité autorisait aux artistes de louer des entrepôts pour rien. Du coup, tout le monde habitait dans le même quartier (vers Soho – ndr). T’avais Warhol sur la 14ème, Lichtenstein était quasiment mon voisin. Tout le monde se voyait, s’invitait. C’était génial.

Sont-ce ces personnes qui vous ont donné ce goût de la transgression ?

Forcément ça m’a ouvert l’esprit. Puis la vie à New-York n’était pas tendre non plus. Valait mieux être pauvre en France qu’à New-York. Ça va très vite là-bas, les gens travaillent beaucoup et peuvent se faire virer du jour au lendemain. Mais question art, les États-Unis étaient très malins. Ils ont fait une taxe déductible, c’est à dire que si tu achetais une œuvre d’un artiste, c’était déduit sur tes impôts. Dans les années 1960 c’était les vaches, t’achetais un troupeau au Texas, c’était déductible. En 70, ils ont décidé qu’il fallait promouvoir l’art. Du coup il y avait une vitalité folle qui n’existait que là-bas.

C’est à ce moment que vous avez commencé Vols qualifiés.

Exactement. La première de la série c’est celle où je pique une pomme. Puis je vais voir des flics un peu plus loin et mange la pomme tout en leur demandant mon chemin. A la fin, je ne pars pas du tout dans la direction qu’ils m’indiquent. C’était le fils d’Arman qui me filmait.

Vous avez exposé cette œuvre pour la première fois à la galerie Ferrero à Nice en 1972. Quelle fut la réaction des gens ?

Cette galerie exposait tous les Nouveaux Réalistes, d’Arman à César. Le grand public ne me connaissait absolument pas. Un avocat est d’ailleurs venu me voir et m’a proposé un deal : il voulait une pièce de Vols qualifiés et en échange, il me défendrait à l’œil devant les tribunaux. Mais bizarrement je n’ai jamais eu d’emmerdes. Il a donc eu une pièce gratos. Je m’attendais à ce qu’au moins un procureur un peu réac’ me traîne devant les tribunaux pour apologie du vol… Une chose assez drôle d’ailleurs, c’est qu’il n’y a pas de prescription sur le recèle. On ne peut plus m’attaquer pour le vol en lui-même mais on peut attaquer celui qui achète une œuvre volée, même si elle a cinquante ans.

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Et pour le cas Mesrine, vous ne vous êtes jamais senti en danger ?

Non parce que je connaissais son parcours, je savais qu’il n’avait jamais tué personne, même si dans son bouquin il revendiquait un meurtre de proxénète, ce n’est pas vrai, il n’a jamais été inculpé pour meurtre. Et puis il était tellement sympa…. on s’entendait super bien, je n’avais aucune raison de faire le moraliste. Après on savait que toutes les polices de France le recherchaient. Du coup Mesrine nous donnait des conseils à Gilles Millet (journaliste à Libération – ndr) et à moi pour ne pas nous faire repérer. Mais sur le moment, je ne me sentais pas vraiment en danger.
Peu de temps après, j’ai appris sa mort en voiture alors que je rentrais d’une séance photo avec Nina Hagen à Berlin. Je suis tout de suite allé voir Serge July (directeur de Libération – ndr) avec mes photos de Mesrine. Il m’a répondu « Pas question ! On voit trop que vous êtes complices ». Je n’y croyais pas, on a même failli se battre. Finalement Paris Match a accepté de les publier. Au final là encore, je n’ai bizarrement pas eu d’emmerdes.

Vous avez aussi parcouru pas mal de zones de conflit. Là, il y a quand même une grande prise de risques non ?

Oui, j’ai commencé à barouder en Iran, en Afghanistan pour Actuel. Là j’ai pris des risques énormes. J’ai même arrêté en 1991 après la dernière bataille de Beyrouth où je suis resté coincé trois semaines sous les bombardements des Syriens.
En Erythrée aussi, je suis passé tout près, un mec juste à côté de moi s’est pris une balle et en est mort. C’était vraiment 14-18 là-bas, ils n’avaient pas vu de journalistes depuis sept ans, c’était super impressionnant… Un jour on a été poursuivi par un Mig russe (un avion de chasse – ndr) qui a essayé de nous flinguer dans une vallée. Tu te jettes par terre et tu vois des éclats te passer au dessus de la tête sans arrêt, là tu cogites pas mal… Surtout que je venais d’avoir une fille. Mais je comprends cette attirance pour le reportage de guerre, parce que c’est dans les pays en guerre où la relation avec les gens est la plus intense. Quand tu sais que tu peux crever d’un instant à l’autre, tu prends vraiment la vie différemment.

Bizos-Masque-2-Gde

Certains reporters, malgré un mioche à la maison, ne peuvent pas s’empêcher de retourner sur le terrain.

Je peux le comprendre mais faut vraiment être un mordu. Tu vois vraiment des trucs durs qui te suivent longtemps après. En plus aujourd’hui, tu gagnes plus un rond en tant que reporter de guerre. En 1991, j’étais payé trois cent dollars par jour plus tous les frais que je voulais. Avec la crise pétrolière, le budget photo a été divisé par deux partout. Aujourd’hui, quasiment plus personne ne vit de ça.

Retour en arrière. Vous avez collaboré dans les années 70 avec les graphistes de Bazooka. Dans le genre transgressif, eux, ils n’y allaient pas avec le dos de la cuillère.

C’était des vrais provocateurs, c’est vrai. J’ai d’abord connu Lulu Larsen, j’adorais ces dessins, je le trouvais super doué. J’ai fait entrer le collectif à Libération et on a aussi crée le magazine Un regard moderne où j’étais directeur de publication. Ce qui m’a valu des procès en masse. J’ai été condamné à tout : apologie de la drogue, de la violence, du viol, atteinte aux bonnes mœurs etc… C’était Giscard là justement. Dans mon casier judiciaire j’ai la totale, je peux passer pour un vieux cochon parce qu’il n’est pas précisé pas que ce sont des délits de presse.

C’est finalement avec les mecs de Bazooka que vous avez eu le plus de problèmes.

Oui, on était condamné à chaque numéro. A tel point que le président de la 16ème Chambre m’était presque devenu intime. Mais on a été obligé d’arrêter le magazine au bout du sixième numéro. Je me rappelle qu’après, deux membres du collectif – qui signaient Kiki Picasso et Loulou Picasso – ont été attaqués en justice par l’héritière Picasso, celle qui fait des parfums et qui a vendu le nom pour faire des bagnoles (Paloma Picasso – ndr), pour qu’ils cessent d’utiliser ce nom. Qu’est ce que ça pouvait lui foutre à cette milliardaire, c’était juste des pseudos…
Ces mecs étaient vraiment géniaux mais ils avaient dix ans d’avance. Ils ont tellement été pompés dans les années 80. Si tu reprends des pubs de l’époque, tu remarqueras le nombre de trucs qui sont des copies du style Bazooka, c’est dingue. Alors qu’eux n’ont jamais bien vécu de ça. Ils étaient là trop tôt, comme Kraftwerk en musique à la même époque.

Y’avait-til d’autres artistes à l’avant-garde, et que vous admiriez ?

Vito Aconcci était quelqu’un de très intéressant. Je suis allé voir une fois une de ses expositions où il s’était enfermé dans une pièce avec des poules. Il a vécu dans cette sorte de poulailler pendant toute l’exposition. Elles lui chiaient dessus, le piquaient etc. Lui, il prenait des risques physiquement. En France, il y avait Gina Pane dans le même genre, qui faisait des performances autour de ses règles avec tampons etc… Ces artistes m’impressionnaient parce qu’ils impliquaient leur corps. Ils y allaient vraiment.

Alain Bizos à la Galerie Vu’ // En toute liberté ½ // Du 22 février au 6 avril 2013.

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