Distillant, d’une plume alerte, de la violence gratuite et un nécessaire désespoir, le tampographe remplace aisément et sans effet secondaire la prise quotidienne d’antidépresseurs. Les objets qu’il réalise dans son atelier pourront vous fâcher avec des pans entiers de votre belle-famille, sans parler de vos collègues de bureau. Longue vie au tampographe Sardon. Comme j’hésite toujours, quand je fais des interviews, entre le « vous » vilement flagorneur et le « tu » vulgairement familier. Contournons l’obstacle :

Après une carrière dans la bande dessinée et l’illustration, notamment pour Libération, Vincent Sardon s’est tourné vers la production de tampons en caoutchouc, créations diverses qui combinent aphorismes, images éducatives et gaufrettes déprimantes. Est-ce un choix réfléchi, une manière de quitter le monde devenu trop glamour de la BD, ou une idée venue à la lecture du supplément « entreprendre » des Echos dans la salle d’attente d’un spécialiste ?

Je n’ai pas fait de choix réfléchi. Ma pratique de tampographe s’est développée petit à petit, en marge de mon travail de dessinateur. Plus je me faisais chier dans ma vie professionnelle, plus j’avais des idées de tampons. C’était une sorte de soupape. J’avais de plus en plus de mal à supporter les conneries de Libération, leur discours économico-politique faux-cul. Je me suis barré, j’ai travaillé au Monde, je sais pas si c’était mieux, je crois pas, mais au moins ça changeait un peu. Je bosse encore pour eux. La BD me pesait depuis belle lurette. J’ai fini par constater que mon boulot de tampographe avait peu à peu bouffé tout le reste, et que je me contrefichais de bosser pour la presse, ou de raconter des histoires en bande dessinée.
Le monde de la BD, c’est vrai que c’est glamour, pour s’en convaincre il suffit d’aller à un festival en province, d’y dédicacer ses livres dans une salle polyvalente avant d’aller bouffer un menu à 15 euros dans la seule brasserie ouverte le soir et de dormir dans un deux étoiles entièrement décoré avec de la moquette marron. On ne prévient pas les auteurs, quand ils débutent, que tout ce travail, ça débouche sur ça.

Le tampon est un médium à part, un choix plutôt marginal. Il évoque ce qui peut sortir d’une imprimerie clandestine, mais il traîne aussi derrière lui des liens avec des courants artistiques comme l’art postal, le scrapbooking ou la bureaucratie.

Je n’y connais rien en art postal ni en scrapbooking. L’art postal, à priori je trouve que c’est de la poésie graphique à deux balles, du collage à la sauce surréaliste pénible. Le tampon est une forme d’imprimerie rapide, portative, qui se prête bien à reproduire des messages rentre-dedans. C’est un outil simple d’utilisation, qui permet aux gens de s’approprier mon boulot et aussi de le diffuser. C’est vrai que c’est connoté, que ça évoque l’administration, mais c’est par là même propice à des effets parodiques. C’est une pratique très marginale, c’est vrai, mais bon, j’aime bien ça, être le seul à faire ce que je fais.

Ce côté parodique est aussi, souvent, comme un geste de résistance ; parfois politique, parfois un peu plus anarchiste, parfois un majeur levé haut devant la médiocrité, parfois les trois à la fois. Ca aurait un sens de parler de Desproges ?

Desproges c’était une de mes lectures d’adolescent, avec Boris Vian et Topor – les textes de Topor, pas ses dessins. Desproges était une sorte d’idole absolue, et puis son style a fini par me faire un peu chier, maintenant je trouve ça ampoulé et trop écrit. Je ne me réclame pas de lui, cela dit, mais il fait partie de mes influences. J’ai une sorte d’attachement aux idées anarchistes, parce que ma famille est d’origine espagnole et que mon grand-père a milité à la CNT pendant la guerre civile. Il a fini sa vie en exil en France. C’était un homme sérieux, l’anarchie c’est sérieux, il n’aurait jamais plaisanté avec les sujets que je traite. Je ne veux pas prendre mon travail trop au sérieux. Le rire de résistance, les conférences du Théâtre du Rond-point, tout ça, c’est pas trop mon truc. Je ne résiste pas à grand chose. Parfois à l’envie de tout envoyer chier, éventuellement. À la connerie des directeurs artistiques, aux gens qui me demandent si je vis de mon travail, à la difficulté de la vie à Paris, aux gens qui vous disent ce qu’il faut que vous fassiez. Enfin j’essaye, je ne sais pas si j’y arrive.

En parcourant ton blog, je pensais aussi aux Crimes exemplaires de Max Aub. De la réplique coup pour coup, non pas sur la place publique, pas en défendant des idées ou des principes. Du coup, il y a quelque chose de cathartique dans ton travail. Qui ne serait pas touché au plus profond de son être par une phrase comme « Le tampographe passe son chemin et va déposer son vélib sur une borne à vélib, en espérant que personne ne l’a vu sur un véhicule aussi grotesque. Il s’éloigne tandis que retentit un puissant BIP qui signifie que la Mairie de Paris prend les choses en main. » ? Ou, pour certains d’entre nous, plus sauvage : « J’écoute un album d’easy listening des Beastie Boys pour essayer de me persuader que je suis un mec super cool, alors qu’en fait je ne rêve que de cramer des baraques, massacrer des villages, piller, empoisonner des puits, tuer, détruire, arracher des vêtements, baiser sans enlever mes bottes. Mais bon, on ne fait pas toujours ce que bon nous semble dans la vie, et donc j’écoute plutôt les Beastie Boys en buvant du café. »

Bref, dans tout cela le blog n’est pas seulement un moyen de diffuser la production, le texte a presque autant d’importance que les tampons. Le blog est une chose à part entière ? (je dis « blog » faute d’un meilleur terme, peut-être peut-on parler de « réseau asocial » si l’on note, par exemple, la salutaire décision de bloquer les commentaires).

Tiens, c’est marrant que tu me parles de Max Aub. J’ai lu Les Crimes exemplaires quand je suis arrivé à Paris, en 1995. J’étais un petit provincial, je trouvais les rapports humains très durs et les gens très cons. J’avais des envies de meurtre, par moments. J’ai pris pas mal de plaisir à lire ça.
Un voisin libanais m’a dit un jour : « J’ai grandi sous les bombes à Beyrouth pendant la guerre, et je peux te dire que je n’ai jamais vu autant de haine qu’à Paris. » Je crois que ce qui fait l’énergie de cette ville c’est la haine, l’agressivité, la violence rentrée. C’est un matériau intéressant, du moins si l’on tente de faire un certain genre d’humour. Je me nourris de cette haine, de cette connerie et de cette agressivité. J’ai mis un moment à comprendre que toute cette haine, c’était de la belle et bonne énergie. J’aime bien Paris, maintenant. Mais j’ai toujours des envies de meurtre. Je ne crois pas être asocial. Je dois communiquer avec beaucoup de personnes pour faire tourner mon truc. Mais ça me demande parfois un effort. J’ai bloqué les commentaires sur mon site parce que je n’ai aucune attirance pour le masochisme. J’ai un peu tenté de les laisser ouverts, et ça a été immédiatement un flot de bêtise crasse, de messages anonymes, de flagorneurs, de tarés. Tout ce qu’on déteste dans Internet.

Oui je connais, ça m’arrive d’avoir de ces visions pures et extrêmement détaillées où l’on se voit calmement taper la tête d’une grosse dame sur les carreaux en faïence de la station Jacques Bonsergent. Pourtant je suis quelqu’un de gentil, je pleure même, des fois, à la fin des comédies romantiques. Et justement, à mon sens, le travail du tampographe permet de ne pas se faire complètement bouffer par ça. Pendant des mois, j’ai eu une gaufrette avec écrit A QUOI BON VIVRE ? en fond d’écran, et tous les matins c’était un peu de joie et de calme quand j’allumais mon ordinateur. [En plus de réaliser des tampons, le tampographe travaille à des prototypes de gaufrettes déprimantes sur le modèle des anciennes gaufrettes amusantes, lesquelles, soit dit en passant, sont souvent beaucoup plus déprimantes – NdA] 

Oui bon, je formule parfois dans mon travail une certaine envie de se foutre en l’air. J’imagine que ça peut avoir des vertus, de formuler ça pour faire marrer les gens. Je crois qu’on ne peut pas donner tout à fait tort à une personne qui se flingue. C’est le sens de mes gaufrettes. Ce sont des biscuits offerts par une mémé pessimiste, des sucreries négatives pour vous pousser au suicide. Il y a plein de mémés de ce genre, qui disent que ça va mal se passer, que ça ira pas, que la vie c’est de la merde. Elle vous disent ça en vous servant le thé, c’est souvent accompagné de nourriture, peut-être parce que ce sont des empoisonneuses dans l’âme. On repart de chez elles vidé de toute énergie vitale. J’ai imaginé ces gâteaux à partir de cette idée. Les gaufrettes seront fabriquées en 2012. C’est très compliqué à réaliser, il faut des moules en fer blanc, un tunnel de cuisson, du matériel sérieux. Je pourrais les fabriquer moi-même, mais pour ça je devrais renoncer à utiliser des matériaux toxiques, les mêmes que j’utilise pour la fabrication de mes moules. Je vais plutôt bosser avec un vrai pâtissier, ça sera mieux fait et personne n’ingèrera d’ammoniac et de résine photopolymère. Juste de la gaufrette et de la confiture de framboises. Ou de la ganache au chocolat. On n’est pas fixés sur les garnitures.

Pour revenir sur ta production, une chose qui me frappe c’est que tout ces objets que tu produits, les tampons, les gaufrettes, ou les bons points qui sont publiés ces jours-ci en un recueil édifiant pour la jeunesse, tous ces objets ont quelque chose de désuet. Certes, cela participe du décalage qui les rend drôles, mais on a aussi l’impression que tu révèles au grand jour que la France vit encore secrètement sous la Troisième république.

Je suis influencé par des œuvres datées, par le Collège de Pataphysique qui a connu ses heures de gloire dans les années 50, par les vieux numéros d’Hara-Kiri, par les maquettes des éditions JJ Pauvert. J’utilise un style un peu désuet pour donner une forme sympathique à mon travail. Mon recueil de bons points est mis en page de manière à le faire ressembler à une vraie édition des années 40. J’espère qu’en librairie il se trouvera des nostalgiques de l’école à l’ancienne pour s’attendrir devant ça, pour prendre le livre en se remémorant  un instituteur qui a compté dans leur vie. J’espère qu’ils l’ouvriront en se disant « Aaah, enfin on reparle des bons points et des méthodes d’enseignement qui ont fait leurs preuves ! » Ils seront très déçus en découvrant l’intérieur. Les autres se marreront peut-être en découvrant les images.

Quand mes étudiants m’emmerdent avec la révolution du livre numérique, je prends un gros bouquin, je prends leur iPad et je jette les deux par terre pour leur montrer la différence technologique. En plus de ton recueil de bons points pour les nostalgiques de l’école à l’ancienne, tu publies bientôt une somme sur ton travail de ces dernières années. Est-ce qu’on peut dire que c’est une sorte de moulage du blog ? Qu’est-ce qui change avec le passage au livre ? Est-ce l’aube d’une nouvelle mue de Vincent Sardon ? Ou le préalable à une mise en bourse de ton activité ?

L’idée de faire un livre avec mon travail, c’est Jean-Christophe Menu qui l’a eue. Comme c’est un bon éditeur, j’imagine que c’est une bonne idée. De mon point de vue, il y a trop de livres qui sortent ; j’ai dû vaincre toutes sortes de réticences bien ancrées dans ma tête pour arriver à faire des pages, et à penser à un bouquin cohérent. Les visions de surproduction éditoriale dans les librairies, de livres entassés sur les tables, les accumulations d’invendus, les solderies que je fréquente pour acheter des livres d’artistes bazardés à 5 euros, tout ça me déprimait. C’est Florent Ruppert qui m’a vraiment convaincu. Il était un peu bourré et un peu chiant, il m’a dit un soir que je ne pouvais pas me contenter de produire mes trucs à vide, qu’il fallait leur donner une existence concrète dans un livre, et pas dans un blog, qui n’est malgré tout qu’un peu d’électricité qui fait briller un écran. Il m’a dit que le livre était une contrainte douloureuse à respecter, et que c’était ça qui rendait la chose intéressante. J’ai dû tordre mon travail pour le faire rentrer dans le livre. Tout mettre à plat, regarder mes boulots le plus objectivement possible, trier, jeter, refaire des choses, voir mes tics, c’était pas agréable du tout, ça donnait envie de partir en vacances tout de suite. J’ai fini par y arriver, à tout ranger mais pas trop, à tout corriger mais pas trop non plus, à trouver la bonne distance, c’était très difficile à faire, ça m’a pris des mois et des mois pour arriver à sortir des pages qui se tenaient. Mon blog est un empilement chronologique, mon livre est un journal de création abondamment illustré, pour utiliser des mots un peu prétentieux. Ça raconte sur un mode humoristique quatre années de boulot et de crises diverses, c’est une démarche autobiographique.

Pour ce qui est d’une entrée en bourse, je ne crois pas, je resterai fauché toute ma vie. Une mue, c’est plus probable. Je m’emmerde vite, j’ai besoin de nouveauté sinon je me mets à déprimer. Je ne sais pas du tout ce que je ferai après le livre. Je continuerai le tampographe, c’est certain, mais je crois que je reviendrai au dessin, que j’ai un peu laissé de côté. Peut-être aussi que j’écrirai un peu plus, j’ai pris du plaisir à écrire mes textes, je ne m’y attendais pas du tout. En 2012 je vais faire quelques expositions. J’en prépare une pour le festival d’Angoulême, une autre au Japon en octobre (je sais, ça fait « j’me la pète »). Pas d’expo à Paris pour le moment, faute de galerie. Comme quoi il y a encore du pain sur la planche. Et puis je vais ouvrir mon atelier en décembre pour y vendre mes objets. La mue attendra encore un peu que j’aie terminé ce tunnel de boulot.