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14 décembre 2025

La BD CUL a chaud au coeur

Créée au début des années 2010, la BD CUL s’est fait claquer par le monde entier : auteur.ices, lecteur.ices, médias, associations, libraires et même la justice. En cause, deux productions de Bastien Vivès. Blessée mais pas morte, la collection a continué son voyage sur les chemins de la drôlerie grivoise et coquine. Alors qu’elle a décidé de changer de genre, bilan de santé avec ses deux artisans en chef.

La scène a tout d’anodin. Un bar pour le cadre, un anniversaire pour les retrouvailles. Les cadeaux sont sortis. Dans le lot : Big Bang Cunni de Chloé Wary, paru dans la collection BD CUL de chez Les Requins Marteaux. L’histoire est une géniale lolade féministe baignée dans la cyprine des années 80 (Métal Hurlant première période parmi beaucoup d’autres bonnes choses) et rendu plus exaltante encore par le trait décérébré de son autrice. Un must have des récentes parutions de la collection. Mais…

« – C’est eux qui ont publié les BD’s de Bastien Vivès nan ? »

On ne va pas refaire le match. Deux des livres qui ont créé la polémique Vivès sont sortis dans la collection : Les melons de la colère en 2011 et La décharge mentale en 2018. Un troisième titre de l’auteur, Burnes Out (garanti sans enfants cette fois) a vu le jour en 2022. Vivès et ses problèmes (qui ne se limitent pas qu’à la BD CUL), c’est la pointe de l’iceberg qui camoufle la forêt de l’arbre.

BD : Burne Out ou… ben non, tout est dans le titre - RTBF Actus

Si l’étiquette Vivès lui colle à la peau, regarder la collection par cet unique prisme fait oublier qu’elle a contribué au renouveau d’un genre jusqu’ici cantonné aux rayonnages sombres des brocanteurs, entre deux SAS et une pile d’Échos des Savanes. Une preuve de sa solidité ? La liste des auteur.ices convié.e.s à venir lui croquer le boule : Aude Picault, Nine Antico, Morgan Navarro (fauve de l’audace à Angoulême en 2012 pour son Teddy Beat) Olivier Texier (tordant Bite Fighter aux scènes homosexuelles ardentes), Delphine Panique, Guillaume Bouzard, El Don Guillermo (les deux opus de la géniale Bernadette), Antoine Cossé, Émilie Gleason, Ugo Bienvenu (le très touchant B .O, comme un dieu), Pochep ou encore Willem.

A chaque fois, forme et fond sont comme fion et liquette et chacune des sorties se vit comme un jeu : s’excitera bien qui s’excitera le premier sur le blister pour savoir comment nos auteur.ices se sont amusé.e.s à parler cul sans jamais le montrer. Le drôle côtoie le grotesque, le sensible, le tendre, la SF ou l’horreur.

Cette aventure hot en couleurs, on la doit à deux gai-lurons : Lyonnel Mathieu alias Cizo et Fred Felder, qui savent s’y prendre dès qu’il s’agit de tailler l’humour et de se saper avec. Quand en 1996, March Pichelin et Moolinex (bientôt rejoint par Pierre Druilhe) décident de sortir le magazine Ferraille et raconter les auteur.ices du collectif des Requins Marteaux, ils le font sous le sceau du fanzinat, avec la seule couverture couleur et les histoires en noir en blanc. Au 22ème numéro, sorti au printemps 2003, Cizo, Felder et Winshluss (aka Vincent Paronnaud) reprennent les rênes du journal qui selon le site des Requins Marteaux, « mettra tout le monde d’accord ». Aucun intérêt de ressortir la sulfateuse des noms qui vont parader dans la nouvelle formule tout en quadrichromie et papier luxe, sinon qu’à l’instar de RAW ou Charlie Mensuel, Ferraille devenu Ferraille Illustré, se veut comme le laboratoire de la bande-dessinée contemporaine, format maxi marrade et trash assumé.

Jusqu’à la récente sortie du titre de Chloé Wary, affaire Vivès aidant, la BD CUL ne se montrait quasi plus, poussant son timide regard sur monde depuis la fenêtre de sa maison fragilisée. Qu’est ce qui a fait que Big-Bang Cunni a été plus mis en avant que les autres ? Et si c’était la récente naissance de son petite frère la BD COEUR, « numéro 1 de la romance graphique » ? Un nouveau venu qui parle « phytothérapie, permaculture gay, survivalisme, jardinage, ASMR, sorcellerie, éco-anxiété ou fellation (qui arrive en page 22). » Vous l’aurez compris, même quand ils portent haut leur cœur nu, nos créateurs ne peuvent s’empêcher d’enlever le bas.

Au moment de prendre contact avec eux, deux nouveaux éléments viennent pimenter la sauce : la BD CUL n’est désormais plus éditée par les Requins Marteaux mais via l’incontournable librairie Parisienne du Monte-en-l’air et une nouvelle petite sœur est en cours de gestation, la bien étrange BD VENGEANCE. Rendez-vous est pris pour un visio en matinée mais au moment d’ouvrir la fenêtre, l’un d’eux manque à l’appel.

« – Je ne sais pas ce qu’il fout. On a qu’à commencer, on verra bien. »

Fred Felder finit par débarquer une heure plus tard comme une hirondelle dans le potage.

« – Excusez-moi, j’ai eu un mal fou à me garer » claironne-t-il tout juste tombé du lit, des valises au bord des yeux.

Transgression, fruits trop lourds, John Waters, Bienvenue chez les Chtis et l’inévitable Affaire Vivès : la BD CUL n’est pas morte, elle a juste chaud au cœur. Décryptage.

On va commencer par le fondement : elle se lance comment cette collection ?

Cizo : C’est Lisa Mandel, qui partageait notre atelier à l’époque, qui en a eu l’idée. Ça devait être en 2009. Pour elle faire du cul c’était tendance mais elle l’imaginait plutôt sous forme de blog. Ce qu’elle a fait pendant un mois environ, en postant un dessin par jour.

Felder : Elle a rapidement compris qu’en communiquant régulièrement avec un de ses dessins, les séances de dédicaces seraient plus efficaces et plus jamais vides par manque d’infos. Les deux styles de BD les plus conchiées par l’aristocratie du 9eme art étaient l’Héroic Fantasy et la BD porno, cette dernière étant la plus galvaudé, la plus dégueulasse. Je me souviens d’une année ou on tenait le stand des Requins Marteaux à la bulle New-York du festival d’Angoulême. En face de nous, il y avait un éditeur porno dont j’ai mangé le nom. Il y avait une file d’attente interminable et les dessinateurs avaient tous l’air un peu chelou ah ah. Des filles légèrement vêtues s’occupaient de l’intendance tout en mangeant des bananes devant les yeux exorbités des lecteurs…Bref, c’était assez ignoble. D’autre part, on s’est aussi rendu compte que la plupart des auteurs et des autrices avaient souvent ce point commun : ils dessinaient des corps nus. Soit parce que c’est un super entrainement, soit pour des questions de libido ou autre exutoire. Donc l’idée de BD CUL s’est formulée comme ça : que se passe t’il quand on porte un regard artistique sur un sujet qui ne l’est pas ? On a démarré en format blog avec un dessinateur différent par jour. On a même réussi à avoir Blutch qui était parti sur une histoire de loup garou en costume traditionnel régional, l’Alsace en l’occurrence.

Cizo : Lisa s’est vite retirée, prise par d’autres projets et vu qu’on était nul en informatique, on a préféré le sortir format bouquin. Je venais de remettre la main sur les publications Elvifrance et je me suis dit que ce serait drôle de relancer cette idée d’une collection de cul, format poche et populaire en réactualisant le propos. C’était le gros du modus operandi.

Felder : Grâce à l’expertise et l’expérience de Lisa, on avait quand même décidé que la production de livres se ferait à partir du moment où on allait être suivi par 15 000 personnes environ. C’était une super stratégie pas mal visionnaire pour l’époque. Des fondements que Lisa a également appliqué au moment de créer les éditions Exemplaires en 2021.

Cizo : La BD a pris un tournant il y a peu sur le fait de raconter la sexualité de manière quasi documentaire via des témoignages ou des récits de vie. Nous dès le départ, on a plutôt inscrit la collection dans le courant de la BD de genre, dans la tradition de la BD populaire, proche du roman de gare. Les Requins Marteaux ont toujours eu cette approche dans leur ligne éditoriale : faire se télescoper les comportements de la BD dite « commerciale » avec ceux de la BD d’auteur. Avec BD CUL, on ne voulait pas du tout faire une énième BD érotique ou pornographique mais surtout s’amuser avec le genre, en faire un exercice de style.

Felder : On n’est pas des consommateurs de porno. On était force de proposition chez les Requins Marteaux, du fait d’avoir œuvré ensemble sur Ferraille illustré, mais on avait envie de gagner notre vie. On a d’abord essayé de vendre notre idée de collection ailleurs mais on s’est fait jeter de partout. Les éditeurs n’y croyaient pas. Pour eux c’était une mauvaise idée. Glénat, qu’on est allé voir, a sorti sa collection quasi dans la foulée de la nôtre à un ou deux ans près. Elle était totalement à l’opposé de notre position.

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Vous êtes retournés voir les Requins Marteaux ?

Felder : Oui, retour à la case départ. Pour marquer le coup, il fallait que le lectorat comme les artistes comprennent tout de suite ce qu’on voulait faire, que nous n’étions pas de bêtes éditeurs de BD de cul. On a attaqué avec Aude Picault dont on adorait le travail.

Cizo : On a su montrer que même si on avait l’apparence d’un pur produit d’exploitation, BD CUL était avant tout de la BD d’auteur. La façon de traiter le récit n’était pas du tout la même que chez Elvifrance par exemple. Aude raconte un récit intime, sans paroles, qui va immédiatement donner le ton.

Felder : On ne voulait pas désenclaver la pornographie, juste montrer qu’elle pouvait être racontée différemment. On s’est régalé à faire ce livre. Cette première expérience symbolise totalement l’esprit de la collection.

Cizo : Le prétexte du cul pour raconter une histoire devait correspondre à des attentes de l’époque puisque très vite des auteurs et des autrices nous ont demandé de participer et le public à suivi.

Justement, comment s’opère le choix d’un auteur ou d’une autrice ?

Felder : Au début la collection est nouvelle, la proposition plait donc les auteurs et autrices nous tombent dessus. Mais entre le moment où ils prétendent vouloir participer et celui où ils se positionnent enfin, on en perd énormément au passage. On fait un vrai travail d’éditeur, c’est-à-dire qu’on va chercher les gens avec qui on a envie de travailler. Rares ont été les propositions spontanées valables et non sollicitées. Souvent, elles tombaient complètement à côté du projet en proposant de la BD de cul trop premier degré.

Cizo : Il y a beaucoup d’auteurs importants que nous n’avons pas sollicité. D’une part on s’est dit que s’ils voulaient en faire un, ils pouvaient venir d’eux-mêmes et puis ce n’était pas forcément notre vocation de faire travailler des auteurs trop importants. Quand on bosse avec Florence Cestac par exemple, c’est parce qu’elle avait dit à Fred qu’elle aimait beaucoup la collection. L’opportunité de travailler avec elle s’est présentée, on a foncé.

Qu’est-ce qui guide le choix d’un sujet ?

Cizo : En général, quand on propose à un auteur de participer c’est parce qu’on aime bien ce qu’il fait et ensuite parce qu’il ou elle a déjà montré ses capacités à faire de la bande-dessinée. Dans cette démarche de faire de la BD d’auteur, ils sont entièrement libres du choix du sujet et de la manière de le raconter. Il n’y a pas de final cut pour reprendre un terme générique au cinéma. On a guidé la collection dans une certaine direction mais ce sont vraiment les auteurs qui la font. Il n’y a pas un nombre d’exercice imposés ou un quota de scènes de cul à respecter. Notre boulot d’éditeur intervient surtout sur un registre plus technique que sur le fond lui-même

Felder : Ou alors quand les auteurs sont moins aguerris à l’exercice de la bande-dessinée dite classique.

Il y a une idée évidente de jouer avec la transgression mais est-ce qu’il avait une volonté de la redéfinir ?

Cizo : Jouer avec c’est sûr, la redéfinir je ne sais pas. Quand Vivès est arrivé avec Les Melons de la Colère, Fred, qui est plus moral que moi, avait été un peu choqué par le livre. Pour lui on ne pouvait pas publier ça. Avant de lancer quoi que ce soit, on a quand même sondé notre entourage et il en est ressorti que des choses bien plus choquantes se disaient ou se montraient chaque jour. Et puis le contexte n’était clairement pas le même, l’appréciation de ce genre de vannes non plus. Nous avions conscience que la collection pouvait être choquante et pas uniquement à cause des livres de Vivès.
Mais quand tu fais du cul, tu te doutes bien qu’il va y avoir de la transgression ou des choses qui peuvent choquer. Je rapproche souvent ça du cinéma d’horreur ou du gore, même si ça peut être très potache, ça reste très subversif. C’est bon d’avoir peur, de se faire peur, de briser des interdits. Il y a quelque chose de jouissif dans tout ça. C’est ce qu’a fait Vivès en jouant avec ses interdits et ses transgressions à lui. C’est en tout cas comme ça que je l’ai ressenti.

Depuis l’affaire Vivès, on met les livres sous blister pour se protéger nous, pour protéger le public mais aussi parce que pragmatiquement, ça protège les bouquins de l’usure !

Felder : Il y a peut-être des gens qui s’excitent sur la BD CUL mais ce n’est clairement pas le propos de départ. Encore une fois, l’idée était de faire de la BD destinée à public aguerri mais assez large. Ce n’était pas fait pour se branler, mais plus pour se marrer. C’est une des problématiques qui a été évoquée au moment de l’affaire Vivès parce que les livres ont été pris au premier degré, sans aucun recul alors que tous nos bouquins ont été fait sur le ton de l’humour, jamais de manière sérieusement graveleuse. Le cul y est accessoire. Par exemple, quand on a proposé à Anouck Ricard de participer c’est parce qu’on trouvait ça pertinent, mêler sa touche naïve et brute à un univers on allait trouver du porno mais surtout sa fantaisie. Quand des artistes s’emparent d’un sujet, tu peux toujours y trouver une vision intéressante.

Vous avez vendu sous blister dès le départ ?

Cizo : Il y a vraiment eu une progression. Au début, non. On était quand même un peu frileux alors on a mis une mention qui précisait que c’était « interdit aux puceaux de moins de 18 ans ». Au fur et à mesure des sorties, comme la collection était plutôt bien rentrée dans les mœurs, que les journalistes et les libraires suivaient les parutions avec intérêt, Les Requins Marteaux se sont renseignés sur les obligations légales et face à un certain flou, la mention a disparu. On a peut-être relâché la vigilance liée au fait que les gens savaient à quoi s’attendre. On s’est naïvement dit que les emmerdes, on n’en aurait pas aha.

Felder : Le truc avec la BD c’est qu’elle a toujours un pied dans l’enfance, la population fait encore énormément cet amalgame. Dès qu’il y a du dessin, c’est pour les gamins. Depuis l’affaire Vivès, on met les livres sous blister pour se protéger nous, pour protéger le public mais aussi parce que pragmatiquement, ça protège les bouquins de l’usure aha !

Les Melons de la colère, c’est un Chabrol porno avec des gags !

Cizo : Les mentalités ont évolué et les sensibilités avec. Pour preuve : ce qui est arrivé avec Vivès n’est pas venu avec la sortie des bouquins, mais bien plus tard. Le traitement qu’en a fait l’émission Quotidien présentée par Yann Barthès est assez éloquent. En 2018, quand une association de protection de l’enfance à fait un premier signalement à la justice, tout le plateau se moquait de cette tentative de censure grossière, qu’on puisse prendre ces livres au premier degré. Ça faisait marrer les chroniqueurs, les invités et le public. Cinq ans plus tard, l’émission fait de nouveau un sujet sur les accusations portées contre Bastien Vivès et cette fois, plus personne ne rit.
Ce changement d’attitude est très révélateur de l’évolution de la société sur ces questions. Ce qui était perçu comme une farce grotesque en 2018 est aujourd’hui devenu un sujet sérieux, qu’il ne faut plus prendre à la légère. On est entré dans une époque où l’émotion l’emporte sur la raison et brouille la grille de lecture. Il n’y a pas que le cul d’ailleurs. Quand Coco fait une caricature dénonçant la famine sévissant à Gaza à la suite des bombardements israéliens, tout en se moquant, comme elle le fait régulièrement, des diktats des religions, elle aussi a subi des outrages, à base de menaces et d’injures.

Bastien Vivès, c’est vous qui êtes allés le chercher ?

Cizo : Non, c’est lui qui a débarqué un jour en disant : « Eh, les gars ! Moi aussi je veux faire du cul ! » C’est Nine Antico, qui partageait notre atelier à l’époque, qui lui avait parlé de la collection.

Felder : Les melons de la colère est le premier livre sur lequel quelques passages nous ont tout de suite interpellé mais quand on a démarré la collection, on a demandé aux auteurs de porter un regard singulier sur le cul. Même si ça pouvait aller très loin pornographiquement, les livres étaient assez marrants. Les Melons de la colère c’est un Chabrol porno avec des gags ! Face à ça, on a hésité puis on s’est dit aller au bout de notre principe : celui de trouver des gens et de porter leur vision. Lui c’était sa vision, qui n’était pas la nôtre aussi parce qu’il était plus jeune, c’est-à-dire biberonné à des trucs atroces sur internet depuis sa plus tendre adolescence ah ah. Pour nous, ce nouveau point de vue était intéressant. A sa sortie, son bouquin était un BD CUL parmi les autres BD CUL et n’a posé de problème à personne. En tous cas pas officiellement, ni de façon prononcée pendant plus de onze ans.

Cizo : Quand on le sort, il vient de faire Polina qui est un carton et tout le monde s’accorde pour dire que c’est un petit génie de la bande-dessinée, même les auteurs qui le décrieront par la suite.

Et quand il arrive avec La décharge mentale, vous n’avez pas eu le sentiment de passer un cap ?

Cizo : Pour moi, on est encore plus dans le registre de la blague. Dans sa BD, les gens font des choses complètement immorales comme si c’était la chose la plus naturelle du monde. Ce sont des ressorts comiques assez banals. Tu remplaces la famille incestueuse de La décharge mentale par une famille cannibale et personne n’y verra autre chose qu’une comédie gore. Personne ne prendrait ça pour une incitation à bouffer son voisin. Pourtant, des gens voient dans ce livre une apologie de l’inceste. C’est n’importe quoi. La décharge mentale est une pure comédie qui manipule des choses immorales mais c’est loin d’être la première. Tu prends Female Trouble, Pink Flamingos ou Serial Mother de John Waters, c’est très immoral et c’est ça qui est drôle !

Felder : C’était choquant mais les choses racontées étaient tellement dingues, tellement exagérées que ce n’était pas choquant par rapport à ce que ça montrait. Je veux dire, tu as quand même un personnage avec une bite de 150 centimètres de long. Quand le curseur est placé là, pour nous c’est de la pantalonnade avant tout. La décharge mentale est une grande tarte à la crème, c’est juste qu’il remplace la crème par du sperme. C’est une énorme farce faite avec des ingrédients avec lesquels normalement, on ne doit pas jouer. Il y a aussi cette histoire de charge mentale. On connaissait le principe mais comme on est totalement déconnecté des internets, on n’était pas du tout au courant de son attaque envers Emma et sa BD.

Cizo : Le scénario lui est clairement venu en réponse au travail d’Emma mais ça on l’a compris plus tard car à l’époque on n’était pas sur les réseaux et on était passé à côté du truc. On avait essayé de l’orienter ailleurs, on voyait ça comme une version complètement déglinguée des Simpson. On avait pensé parodier Bienvenue chez les Chtis en appelant ça « Bienvenue chez les Trotignon ». Mais il insistait pour le conserver et j’avoue que ni Felder, ni moi n’avons tilté.

Est-ce qu’il y avait une volonté de faire parler de vous en sortant le livre ?

Cizo : Non, on trouvait juste que c’était un bon livre, meilleur que Les Melons. Et puis c’était un deuxième livre de Vivès dans la collection. Le premier avait reçu un bon accueil critique et public, il n’y avait donc aucune raison de craindre la levée de bouclier qu’on a connu en 2022.

Felder : Il a suscité des jalousies de la part de certains vieux auteurs. Il sortait de nulle part et en deux ans il se retrouve propulsé parmi les meilleurs. Certains l’annonçaient même comme le nouveau Moebius. En tant que lecteur de BD, c’était clair que ce mec allait monter au panthéon et je le pense encore. En vérité, s’il avait réfléchi à sa carrière comme le fait Riad Sattouf par exemple, il n’aurait jamais fait ces bouquins. Vivès, c’était comme un cheval de course, prédestiné à une belle carrière, de belles ventes et beaucoup ont trouvé ça bizarre qu’il fasse du cul quand nous on était super content de pouvoir compter sur lui.

Cizo : J’ai toujours cru, à tort, que nous étions bien trop petits pour que les médias s’intéressent à nous. Le fait est qu’il a sorti Petit Paul, un spin-off des Melons de la colère, dans la collection Porn’Pop de chez Glénat (supervisée par Céline Tran ancienne star du X sous le pseudonyme de Katsuni, la collection avait pour « ambition d’utiliser les possibilités narratives du 9e Art pour parler du sexe dans toute sa diversité sous le masque du divertissement ». Entamée en 2018 avec Vivès, elle s’est éteinte après une douzaine de propositions en 2022, ndlr).
Qui dit Glénat dit bien plus gros éditeur que nous avec une force de frappe beaucoup plus importante. Il ne l’aurait pas fait, notre sortie à 10 000 exemplaires restait dans la marge. Je pense que c’est clairement son erreur : avoir voulu faire du BD CUL chez Glénat. Vouloir mettre la marge au milieu, ça ne marche pas.

Est-ce que vous avez le sentiment d’avoir été invisibilisé suite à cela ?

Felder : Ca a fait scission chez nos auteurs, chez nos lecteurs et certains libraires mais quand tu prends l’arc-en-ciel de la BD CUL, les bouquins de Vivès sont une couleur qui s’accorde bien avec toutes les autres.

Cizo : Ni Fred ni moi n’avons quelque chose contre le malaisant. Il existe des choses malaisantes qui sont très drôles. Le rire permet de maintenir le pire à distance, c’est le principe de l’humour noir. Personnellement, je suis assez libéral en termes d’humour. Pour moi, tous les humours sont les bienvenus. On a donc pris ça comme quelque chose de drôle et pas comme un objet de perversion à visée pédophile. Je défends Bastien parce que je trouve ça exagéré ce qui lui est arrivé. Évidemment que le livre peut être critiqué et on peut détester ses livres mais on lui a mis un coup de tampon sur le front en l’estampillant « pédophile ». J’enfonce des portes ouvertes à ce propos mais prétendre que Vivès est pédophile, c’est aussi prétendre que Bret Easton Ellis est un psychopathe parce qu’il a écrit American Psycho.

On n’a aucune envie de rester des éditeurs de BD CUL à vie.

Felder : Le clouer au pilori et lui bruler ses bouquins, franchement non. Imaginons qu’on l’accepte et qu’on le fasse, c’est la porte ouverte au fait de pouvoir en interdire d’autres. Il faut savoir supporter des choses que tu n’aimes pas pour que tout le reste puisse exister. Quand je suis dans une gare, je me retrouve en face de Furia et les dessins de Marsault, dont des jeunes m’ont récemment dit trouver ça drôle alors que c’est de la grosse merde qui vend du racisme sous couvert d’humour. Tu crois que je vais partir en croisade contre ? Non. Je ne le lis pas, c’est tout. Aujourd’hui, on a la possibilité d’acheter un bouquin ou de ne pas l’acheter, de lire ou de ne pas le lire sans vouloir l’imposer aux autres. Quand l’affaire s’est ébruitée, cette incompréhension nous a quand même bien emmerdé de la part d’auteurs et d’autrices. Si le propos du bouquin avait réellement tourné autour de la pédophilie, je pense qu’on l’aurait tout de suite remarqué et pas publié. Ce n’est pas le sujet du livre, ce n’est le sujet d’aucun livre chez nous. Le doute ne peut pas subsister si vous appréhendez toute la collection.

Cizo : Mais oui, on est retombé dans les limbes de la pornographie. Les livres de Bastien ont jeté le discrédit sur l’ensemble de la collection. Ça nous a fait chaud au cœur de voir que des auteurs et des autrices ont continué à travailler avec nous mais dans la diffusion de la bande-dessinée indépendante en France, la quantité de libraire est un maillon essentiel. Certains qui connaissaient moins la collection nous prenait parce qu’ils en avaient entendu parler en bien. Aujourd’hui, ils n’ont pas envie d’avoir d’emmerdes. Puis je pense que notre proposition n’est plus dans l’air du temps. C’est pour cette raison et toutes les autres déjà évoquées, qu’on a décidé de l’interrompre.

Felder :  On ne pensait pas faire autant de livres. Ça fait presque quinze ans qu’on travaille dessus, il y a une forme de lassitude, ajoutée à l’érosion des ventes chez nous mais aussi de manière générale dans le milieu de la bande-dessinée indépendante. Moi le premier, j’ai été très surpris que ça marche. Je me souviens des premières conversations ou on se disait qu’au bout du quatrième on allait s’épuiser. En vérité, au neuvième on avait vraiment décidé de s’arrêter mais Les Requins Marteaux nous ont demandé de continuer, en partie pour des raisons financières. Tu continues mais tu te demandes si l’envie ou la pertinence seront toujours là. Aujourd’hui on en a 41, on va terminer à 45 ou 46 tomes. On a encore de belles promesses à venir dont Salomé Lahoche ou Maybelline Skvortzoff. Le cul, on peut en parler pendant 200 ans encore aha, c’est juste qu’on décide d’arrêter pour essayer de faire autre chose, d’explorer de nouveaux chemins.

Est-ce que BD CŒUR nait en réaction à tout ça ?

Cizo : Oui. Quand on voulait définitivement s’arrêter vers le neuvième tome, on avait imaginé faire un pied de nez en faisant une dernière sortie maquettée comme une BD CUL mais qui se serait appelée BD MOTO. Un bouquin dans lequel on découvrait des motards qui s’éclatent à moto, sans cul du tout. Puis l’idée à germer de faire d’autres collections sur d’autres sujets. J’avais pensé à BD VENGEANCE et Fred à BD COEUR. Dans le contexte de l’affaire Vivès, on s’est dit que c’était plus pertinent de la jouer roudoudou. On a aussi demandé à deux éditrices de nous rejoindre : Charlotte Miquel, arrivée peu de temps avant l’affaire Vivès (fin 2022) et Peggy Poirier, libraire à Marseille. Vu que nous sommes deux hommes, travailler avec deux femmes ajoute de la parité et donne un nouveau souffle à l’ensemble. C’est Charlotte qui a choisi de travailler avec Peggy et c’est grâce à Charlotte que la collection a été repris par Le monte-en-l’air depuis peu.

Felder : Une collection s’arrête pour laisser place à une autre mais il y a aussi de fortes chances que BD MOTO voit le jour très prochainement et pourquoi pas BD FOOT. On veut garder le petit format poche et s’étendre à d’autres univers. Si un auteur à une idée de livre qui n’entre dans aucune catégorie, on peut aussi créer une collection à part entière rien que pour ce projet. On pose un cadre, à chacun de s’y conformer ou d’en déborder. Pour BD COEUR on aimait l’idée de donner un sujet ultra-galvaudé aux auteurs et qu’ils s’en amusent. Puis on n’avait aucune envie de rester des éditeurs de BD CUL à vie. Encore une fois, on se répète un peu mais cette collection aurait dû s’arrêter il y a déjà un moment.

Pour le moment, il n’y a donc que BD COEUR pour prendre la relève ?

Cizo : Fred a repris mon idée de BD VENGEANCE et vient d’écrire le premier titre de cette nouvelle collection. Il voulait encore s’amuser avec son personnage de Franky Baloney.

Franky Baloney ?

Felder : Quand on a décidé de rejoindre les Requins Marteaux, ils s’amusaient du fait d’être un mini-éditeur tout en agissant comme s’ils géraient un empire de presse mondial, voire interplanétaire aha. Quand Ferraille est devenu Ferraille illustré, Winshluss et Cizo ont repris la rédaction en chef et Cizo a créé l’image de Franky, gueule ronde et grosse moustache. Je lui ai donné son caractère économico-rigolo. Il gérait l’empire en donnant le sentiment d’être un grand patron de presse mais en fait il passait son temps soit à ne rien foutre, soit à faire de mauvais choix. On peut l’imaginer comme une sorte de Gaston Lagaffe mais on se rapproche plus du patron type du CAC 40. Je l’ai longtemps incarné comme un milliardaire de la bande-dessinée, manteau en fourrure à l’appui alors qu’il gère que dalle ! On l’a vendu comme le « roi du managering existentiel et du défrichage de talents ». Dans le premier tome de BD VENGEANCE, la nouvelle collection qu’on vient de créer, Franky reprend pour raconter son expérience malheureuse à la tête du festival d’Angoulême en tant que co-directeur artistique (l’histoire est inspirée de celle de Felder, remercié par la direction en avril 2021, au bout d’un an à peine, au prétexte que « le rapprochement espéré réciproquement n’a pas abouti à une démarche et à un projet pleinement partagés », ndr) et se payer la fiole de son directeur des opérations imaginaire, un certain Frank Bondox. Le premier tome sort dans les semaines à venir et c’est exactement ce dont la BD avait besoin : un seau de merde supplémentaire !

bdcul.fr

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