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Joakim, sans maquillage

Avec « Samourai », le patron de Tigersushi, exilé à New York, livre un album aux consonances jazz et new age qui rebat complètement les cartes. Moralité : hara-Kiri sur la notoriété pour le sixième album officiel du schizophrène à la casquette à triple visières et kon'nichiwa l’introspection.

« Poisson raté semble gros ». Selon qu’on est un DJ (pardon, « producteur de musique électronique ») à la mode ou Joakim, la citation tirée d’un film de Kurosawa peut prendre différentes formes. Pour le premier, c’est une fatalité. Lancé dans une course perdue d’avance contre l’oubli, il use de toutes les ficelles pour pondre des tubes (creux, par définition littérale) et se morfond dès qu’il échoue. Disons-le : avoir connu le one hit wonder et composer à la chaîne pour re-goûter le plaisir maléfique du morceau radiophonique a engendré tant de drames humains qu’on ne souhaite pas la vie du binôme de Air à notre pire ennemi. À l’inverse, et au fur et à mesure qu’il avance dans la vie avec son deux mètres bien dégingandé, Joakim semble de plus en plus aller vers le lâcher prise face à la pression du succès ; et c’est ce qui fait de « Samourai » un grand petit disque ; un disque à la patine plus longue, certes, mais qu’on rangera comme ses prédécesseurs (exception faite du très transitoire « Tropics of love ») sur la rangée des longs formats qui n’auront jamais le temps de prendre la poussière.

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À l’image d’autres artisans du son électronique français (citons Rubin Steiner, Bobmo, Yan Wagner, Mondkopf ou encore Scratch Massive), Joakim cherche, se paume, se retrouve, bref, expérimente. Se perdre semble même être devenu sa marque de fabrique, et cette grande force reste, au regard des compteurs Youtube, sa plus grande faiblesse. Croisez-le dans la rue et vous le confondrez peut-être avec un réparateur du câble resté coincé sur une prise 220V et pourtant, ce mec-là a composé depuis 1999 certains des disques français les plus inusables, et qu’on ressort à chaque fois que vient l’envie de se laisser bercer par une musique électronique de film noir ; comme si Romy Schneider réapparaissait sous une forme holographique sur fond de synthés modulaires. Ces disques anonymesques forment une série presque parfaite dont « Samouraï » est la dernière incarnation. À la fois fantomatique (le résultat d’une obsession : être partout et nulle part simultanément), nocturne, gazeuse et étonnamment, pour la première fois, new age. Apaisée diront peut-être les biographes au moment du bilan, en 2035. Mais ce n’est pas parce qu’on entend des chants d’oiseaux sur Green Echo Mecha qu’il est ici question d’un disque automatique pour enseignes végétariennes.

Un jour qu’il fut frappé par la sobriété comme d’autres par la foudre, Nicolas Ker déclara que « Joakim était plus grand que les Tours Jumelles ». La prophétie était déjà avérée au moment de la sortie de « Monsters & Silly Songs », et elle l’est d’autant plus dix ans plus tard, maintenant que le fantôme s’en est allé trainer ses boulets à New York, où il est installé depuis cinq ans. Un parisien à New York, ça sonne un peu comme du Gershwin. Et c’est ce qu’on entend en tendant l’oreille sur « Samouraï » : le tumulte de la ville qui ne dort jamais, les klaxons de police, des cliquetis de sax nocturnes ; le tout bien sûr entrecoupé de musiques à la poésie de travers ; pas vraiment noire, pas vraiment blanche, les doigts appuyés sur deux touches en même temps.

Pour toutes ces raisons, il fallait prendre des nouvelles du docteur maboul et savoir comment il va, maintenant qu’il vit de l’autre côté de l’Atlantique, sans rien ni personne pour stopper sa schizophrénie. Consultation à la maison-mère (le label Because) lors d’un passage à Paris.

Puisque c’est ma première question, autant en profiter pour parler de la première piste de ce nouvel album, le très bien nommé In the beginning, qui ferait presque penser à du bon Brian Eno en 2017.

Eh bah voilà, bingo. C’est clairement l’influence lui, et notamment les disques qu’il a fait avec Moebius et Roedelius. Je ne sais pas si c’est un hommage, mais la filiation est là, oui. Ce serait hypocrite de le nier… Disons que c’est une constante dans mon travail ; et de la même manière que le State Trooper de Springsteen c’est un peu tout ce que j’aimerais faire sans en être capable, Brian Eno c’est à ma portée… Enfin je peux tendre vers cet univers là.

Alors que Eno lui-même semble ces jours-ci incapable de faire du bon Brian Eno.

Ouais, j’avoue que j’ai un peu décroché. À l’inverse, ses disques du début des années 80, avec Jon Hassell, j’adore. Je les joue très souvent, et c’est une autre influence de mon album, avec ces consonances un peu new age.

Et c’est une autre constante dans ton travail, d’ailleurs, tu sembles de moins en moins dansant, sur tes disques. Comme s’il y avait désormais une autre idée derrière ta musique, un message disons, moins instantané.

Oui, je m’en éloigne. Quand je fais les disques sous ma véritable identité, je n’arrive pas à m’imposer un cadre de travail. La musique de danse, c’est en quelque sorte une musique utilitaire ; il y a un but, des codes, ce que j’aime beaucoup d’ailleurs. Mais j’en suis incapable pour mes disques, qui ont une approche viscérale, cathartique. Surtout pour ce dernier album.

Pourquoi ?

Le fait d’être loin [de chez moi] et d’avoir traversé des étapes compliquées, personnellement. J’essaie toujours de me rappeler comment c’était de commencer à faire de la musique ; ce moment où tu démarres et où tu as encore cette spontanéité, cette fraicheur, que tu perds finalement assez vite quand tu comprends les ficelles. Cette fois, avec « Samouraï » j’ai voulu retrouver le plaisir et les émotions du début.

« Demandez à cinq personnes qui est Joakim, les cinq personnes vous répondront un truc différent »

N’est-ce pas vicieux de passer son temps à casser les règles qu’on s’est imposées à soi-même ? À ce stade, entre tous tes projets (notamment Crowdspacer) c’est même plus de la schizophrénie.

Oui, mais j’ai toujours les mêmes références…

On a malgré tout l’impression que tu as tout fait pour ne pas devenir Pedro Winter.

Ouais, je sais pas…

Ou disons que ça fait 20 ans que tu refuses d’être trop clairement identifié, ou d’être l’incarnation de quoique ce soit.

Ça c’est clair que j’ai rien fait pour ça.

Tu as même tout fait contre, aha !

C’est à la fois subi et voulu, mais je pense que c’est cela qui permet de conserver une liberté artistique, et donc de durer plus longtemps. Je détesterais être enfermé dans une boite, et même avec tout ça je suis souvent assimilé à quelque chose, notamment dans le milieu du clubbing où l’on me voit encore comme « le DJ disco »… T’as toujours une image qui te colle à la peau.

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Transition entre les discothèques et les boites, mais dans laquelle te range-t-on le plus souvent ? Patron de label, musicien, DJ ?

J’ai du mal à le comprendre moi-même. Ça dépend des milieux : parfois on me croit DJ, parfois on ne le sait même pas… Je me souviens, voilà quelques années, d’un concert au Temps Machine, à Tours, du temps où Rubin Steiner tenait la programmation. Il avait écrit un texte, surement l’un des meilleurs me concernant, où il disait : « demandez à cinq personnes qui est Joakim, les cinq personnes vous répondront un truc différent ». Il avait parfaitement capté le truc. Bon, le fait est que je n’arrive pas à m’empêcher de faire des choses différentes. C’est l’histoire qui fait le fil conducteur, pas l’inverse. Bon, j’ai l’impression que ça commence à venir, mais ça prend du temps…

Sommes-nous bien d’accord sur le fait que « Samouraï » est ton premier disque américain ?

Je dirais que oui. Le précédent avait déjà été enregistré à New York, mais dans des conditions sommaires, dans ma chambre. « Samouraï » est nettement plus imprégné de la culture locale ; les parties de basse ou le sax viennent de là, clairement.

Il y a effectivement ce son new-yorkais qu’on fantasme.

Il a ce côté carte postale, oui. Y’a même un sax que j’ai enregistré dans la rue, comme ça, par hasard, et que j’ai gardé sur le disque.

C’est marrant : Tuxedomoon me racontait exactement la même anecdote voilà un an, à propos de l’enregistrement de « Half Mute ».

Ici les gens sont tellement forts… J’ai envie de demander leurs numéros de téléphone à tous les musiciens que je croise dans le métro !

« J’ai beau avoir commencé au moment de la French Touch, j’étais pas vraiment dedans et je ne me suis jamais senti rattaché à la culture française. »

Bon et alors, ce départ à New York, parlons-en.

C’est venu d’une envie personnelle, nullement artistique. J’en avais marre de Paris ; c’était le moment des Manifs pour tous, l’ambiance était dégueulasse. Et il s’est trouvé que les astres se sont logistiquement alignés ; j’ai dégotté un appartement à NY, obtenu un visa pour 3 ans… Il fallait tenter.

On pense forcément à Polnareff quittant la France à bord du bateau du même nom, avec la chanson que cela lui a inspiré (Lettre à France). As-tu parfois le mal du pays ?

Non, parce que je n’ai jamais eu de rapport avec mon pays, aha ! J’ai beau avoir commencé au moment de la French Touch, j’étais pas vraiment dedans et je ne me suis jamais senti rattaché à la culture française ; au moins quand j’en fais, je n’y pense jamais. Là, je me sens un peu apatride. Et New York est une telle Babylone, avec une telle diversité, qu’il est difficile de trouver un autre endroit au monde aussi hétéroclite. Tout le monde est ici un peu en transit, en exil, avec en trame de fond un héritage culturel très fort. Et New York, c’est un endroit où tu peux rencontrer des personnes que tu ne verrais jamais ailleurs ; j’ai croisé La Monte Young, assis à côté de moi, Laurie Anderson deux fois, le Sun Ra Akestra…

Tu cites Sun Ra, et on a justement l’impression que le jazz prend une place grandissante dans ta musique. Le qualificatif jazzman m’a d’ailleurs toujours semblé plus approprié te concernant que celui de musicien électronique. Plus Sun Ra que David Ghetto quoi.

Ouais. Le bassiste qui joue sur « Samouraï » vient justement du jazz, il a fait Berkeley. Idem pour les quelques autres musiciens qui sont venus – car j’ai fait beaucoup de choses moi-même. Et l’autre personne qui a compté pour l’enregistrement, même s’il ne joue pas dessus, c’est Luke Jenner de The Rapture, à qui je loue une pièce dans mon studio. Rencontré par hasard à mon arrivée à New York, et lui c’est une encyclopédie de la musique ; ce qui engendre des discussions interminables…

Justement, c’est quoi ce délire autour des maquillages de Samouraï ?

Il n’y a pas vraiment de lien entre le tuto maquillage du clip et les Samouraïs, hormis que c’est truc de Kabuki un peu destroy. Le vrai truc, c’est qu’au moment de l’enregistrement du disque je lisais Le Japon moderne et l’éthique samouraï de Mishima, où il décrit les écrits d’un Samouraï qui vivait à la campagne, et qui racontait ce que devait être sa vie. Ça faisait écho à ma propre vie, au sentiment d’exil, la quête d’impossible à la Don Quichotte et l’envie d’une intégrité radicale…

L’intégrité radicale, ça reste ton « Rosebud » pour citer Orson Welles ?

Oui, et c’est une quête infinie, un truc impossible à satisfaire. Et bref, le nom « Samouraï » s’est imposé de lui même ; d’autant plus que j’écoutais à l’époque énormément de musique japonaise ; l’intégrale de Sakamoto notamment, ou encore Haruomi « Harry » Hosono, la véritable âme de Yellow Magic Orchestra, avec toujours plein de synthés… Une grosse influence pour ce disque.

Pour boucler sur le début de notre discussion, j’écoute souvent ce morceau dans ma tête, Forever Young, que tu as écrit en 2011. Est-ce toujours ton obsession, non pas de rester jeune, mais de…

Si, si. C’est mon obsession. C’est un questionnement en tout cas.

T’es-tu empêché de faire – ou composer – certaines choses pour éviter d’arriver au sommet ?

Je crois qu’il n’y a pas de sommet. Il y a une autre personne que j’ai eu la chance de croiser à New York, c’est David Byrne. Grâce des relations communes, j’ai été invité à son repas de Thanksgiving, à son bureau ; c’était un gros bordel, un bric-à-brac d’art brut avec des livres sur tout et n’importe quoi. Sauf que quand tu regardes bien, Byrne est l’un des rares musiciens constant dans la durée, et c’est le résultat d’une curiosité sans fin ; c’est ça la jeunesse. Et c’est ce que j’essaie de cultiver.

Eh bien c’est parfait. Merci docteur.

Joakim // Samourai // Tigersushi (Because)
Sortie le 3 mars

5 Comments

  1. cardtridge

    27 février 2017 at 10 h 36 min

    cà sort t’il donc en V.H.S. ?

  2. akim

    28 février 2017 at 16 h 14 min

    there’s a jOke somewhere ?

  3. Go 2 the Zoo

    2 mars 2017 at 16 h 14 min

    « K-PRISS’ çà Rame…..

  4. dj aï

    3 mars 2017 at 15 h 50 min

    hi Ibrahim Maalouf t’a pas 75.000euros pour une TOuFFe!?

  5. peaches

    4 mars 2017 at 11 h 35 min

    … comme victor robert, utilise t’il des lingettes « fess’nett », c tres sale les cabs du suburbs nyc

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